L'Université comme théologie défunte chez George Steiner ... ?· JULYA DAVID L'Université comme…

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L'Universit comme thologie dfunte chez George Steiner : du temple au mausole

JULYA DAVID

Rsum: Adepte des mtaphores de Kafka ou connaisseur de l'univers hassidique, matre de lecture, comme il se plat se nommer, pour lequel l'enseignement se veut rcit et commentaire mais aussi filiation, estim de Scholem qui proposait en conclusion de son livre sur Les Grands courants de la mystique juive cette lgende raconte par Agnon, George Steiner, professeur honoraire de littrature Cambridge, habitu des cnacles et des rituels universitaires, officiant des savoirs consacrs, pourrait bien assurer son tour la relve de ces wonder rabbis dont l'histoire juive est volontiers prodigue.

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L'Universit comme thologie dfunte chez George Steiner : du temple au mausole

Julya David

Dans notre barbarie prsente est l'uvre une thologie dfunte, un ensemble de rfrences la transcendance qui, dans leur mort lente, ont donn lieu des formes parodiques, des succdans. 1

Quand le Baal Shem Tov avait une tche difficile accomplir, il se rendait un certain endroit dans la fort, allumait un feu et se plongeait dans une prire silencieuse ; et ce qu'il avait accomplir se ralisait. Quand, une gnration plus tard, le Maggid de Meseritz se trouva confront la mme tche, il se rendit ce mme endroit dans la fort et dit : "Nous ne savons plus allumer le feu, mais nous savons encore dire la prire" ; et ce qu'il avait accomplir se ralisa. Une gnration plus tard, Rabbi Moshe Leib de Sassov eut accomplir la mme tche. Lui aussi alla dans la fort et dit : "Nous ne savons plus allumer le feu, nous ne connaissons plus les mystres de la prire, mais nous connaissons encore l'endroit prcis dans la fort o cela se passait, et cela doit suffire" ; et ce fut suffisant. Mais quand une autre gnration fut passe et que Rabbi Isral de Rishin dut faire face la mme tche, il resta dans sa maison, assis sur son fauteuil, et dit : "Nous ne savons plus allumer le feu, nous ne savons plus dire les prires, nous ne connaissons mme plus l'endroit dans la fort, mais nous savons encore raconter l'histoire" ; et l'histoire qu'il raconta eut le mme effet que les pratiques de ses prdcesseurs. 2

Adepte des mtaphores de Kafka ou connaisseur de l'univers hassidique, matre de lecture,

comme il se plat se nommer, pour lequel l'enseignement se veut rcit et commentaire mais

aussi filiation, estim de Scholem qui proposait en conclusion de son livre sur Les Grands courants

de la mystique juive cette lgende raconte par Agnon, George Steiner, professeur honoraire de

littrature Cambridge, habitu des cnacles et des rituels universitaires, officiant des savoirs

consacrs, pourrait bien assurer son tour la relve de ces wonder rabbis dont l'histoire juive est

volontiers prodigue. Ne prcisait-il pas lui-mme en effet que le mot rabbin, rabonim, ne veut

pas dire "prtre" ou "homme sacr" mais qu'il s'agit du mot le plus modeste pour dire

1 G. Steiner, Dans le chteau de Barbe-Bleue. Notes pour une redfinition de la culture, Paris, Gallimard, 1973, [1971], p. 67.2 G. Scholem, Les Grands courants de la mystique juive, Paris, Payot, 1973, p. 368.

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"professeur" 3. Un rabonim, confirmait-il, c'est tout simplement un professeur. 4 Voici ds lors

qu'une autre gnration est passe , et Steiner de reprendre le chant monotone de la

transmission ternellement due, d'emprunter l'escalier lzard de nos ruptures et de nos

abandons successifs : nous ne savons plus assurment allumer le feu, nous ne savons plus dire les

prires, nous ne connaissons mme plus l'endroit dans la fort. Savons-nous encore seulement

raconter l'histoire, re-passer la leon ? Savons-nous encore relayer par l'institution universitaire,

non pas seulement des savoirs communiquer, mais des savoirs transmettre, et plus encore,

par-del les enjeux propres la fuite des contenus, assurer comme pour rassurer ce que

Steiner appelle le sens du sens, l'lan mme de cette transmission qui oblige et fait de nous des

disciples en chemin, des retardataires dposant au pass un ternel billet d'excuse ? Surtout,

savons-nous seulement quoi accomplir qui mrite aujourd'hui ralisation dans la difficile

tche ducative ? Comme le soulignait Alain Renaut, loin des olympes mtaphysiques, dans un

essai la dimension pragmatique affirme, et en une formule qui donne bien la mesure de la

dshrence dans laquelle se trouve l'actuelle institution universitaire :

quoi bon, en effet, tant d'universits, frquentes par tant d'tudiants, ds lors que le recrutement des lites s'est, depuis deux sicles, opr de plus en plus hors de ce cadre ? Cette crise des finalits est aussi une crise d'identit : qu'est-ce qu'une institution qui ne connat pas elle-mme ses fonctions ? Elle induit en outre une crise de pilotage ; comment conduire, de fait, une institution dont on ne cerne pas les objectifs ? 5

Et ailleurs d'voquer ce que peut avoir d'opaque aujourd'hui la finalit de l'enseignement

universitaire. 6 Si l'alerte est en effet partage aujourd'hui, ce n'est plus seulement pour

s'attrister de la massification des tudes suprieures, ou fulminer contre l'absence de

modernisation de l'universit, cette modernisation devenue un credo aussi lancinant

qu'insaisissable. Les statistiques mmes sont devenues muettes. quoi bon rpter que 39 % des

tudiants de premier cycle quittent l'universit sans diplme ou que 45 % seulement obtiennent

leur DEUG dans les deux ans prvus cet effet quand le doute le plus total plane de toute

3 G. Steiner, C. Ladjali, loge de la transmission. Le matre et l'lve, Paris, ditions Albin Michel, 2003, p. 136.4 Ibid. Dans Matres et disciples, Steiner revient sur cette question en citant Saul Bellow, [] Il tait enseignant, voyez-vous. Telle tait sa vocation : il enseignait. Nous sommes un peuple d'enseignants.

Pendant des millnaires, les Juifs ont enseign et reu des enseignements. D'o l'ide, au-del de

l'approche particulariste, que tout enseignement est essentiellement selon Steiner une affaire de survie collective, un choix, fondamentalement, de vie ou de mort. Voir G. Steiner, Matres et disciples, Paris, Gallimard, 2003, p. 149.5 A. Renaut, Que faire des universits ?, Paris, Bayard ditions, 2002, p. 85.6 Ibid. p 89.

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vidence sur la finalit d'un tel diplme et plus encore, d'un tel enseignement. Retour impitoyable

la case dpart, les questions surgissent dans toute leur cruelle simplicit : question illicite du

professeur, reprise par Steiner, pourquoi suis-je rmunr ? , comment une vocation peut-

elle figurer au registre des salaires ? 7, cette vocation mme figure-t-elle encore seulement au

cahier des charges de l'Universit, et surtout, suffit-elle au fond fonder l'autorit d'une

transmission ? Voix off aussi de l'tudiant, souvent dsinvesti, envisageant sa trajectoire comme

celle d'un chmeur en sursis 8, mais sceptique galement quant aux bienfaits de la haute

culture, rtif dsormais clbrer une coute et une vision. S'il est entendu que la rhtorique de

l'ge d'or est aussi injurieuse pour l'avenir qu'infidle au pass, jamais pour autant la question ne

s'tait pose, historiquement, avec autant de pathtique urgence.

L'universit n'est plus seulement en question comme elle pouvait l'tre du temps de

Gusdorf9 ; elle est devenue, bien plus sombrement, une ralit encombrante : Que faire des

universits ? 10 s'inquite-t-on les bras ballants devant cet lphant de salon, quand il ne s'agit

pas de proclamer carrment, liquidation mi-accable mi-soulage, la fin des universits 11,

comme si l'institution mme, prise dans les filets de la modernit, tait devenue superflue, au sens

retenu par Hannah Arendt. Ni romantisme, pourtant, de la dcadence, ni prophtisme de malheur,

ces crits sont autant de chroniques contemporaines d'une droute qui touche l'institution en

gnral et d'une crise de la culture qui dpasse de beaucoup les discours techniciens sur les

programmes, les problmes de recrutement ou d'amnagement des UFR12 ; elles formulent au

fond une seule et mme perplexit, un seul et mme souci des plus minimaliste : quoi sert donc

l'Universit ? Plus question en effet seulement de ramnager des filires ou d'argumenter sur des

politiques ducatives, l'heure est au diagnostic d'un incroyable branlement, l'branlement d'une

institution la vocation devenue proprement indchiffrable. Les vidences hier encore

contraignantes et dogmatiques, dnonces avec fracas par les anciennes pdagogies

nouvelles des annes soixante, se font dsormais enviables. O est passe cette spontanit

tranquille qui faisait de l'e