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Pierre Clastres: L'arc et le panier

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  • Pierre Clastres

    L'arc et le panierIn: L'Homme, 1966, tome 6 n2. pp. 13-31.

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    Clastres Pierre. L'arc et le panier. In: L'Homme, 1966, tome 6 n2. pp. 13-31.

    doi : 10.3406/hom.1966.366783

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1966_num_6_2_366783

  • L'ARC ET LE PANIER

    par

    PIERRE CLASTRES

    Presque sans transition, la nuit s'est empare de la fort, et la masse des grands arbres parat se faire plus proche. Avec l'obscurit s'installe aussi le silence ; oiseaux et singes se sont tus et seules se laissent entendre, lugubres, les six notes dsespres de Yurutau. Et comme par tacite entente avec le recueillement gnral en quoi se disposent tres et choses, aucun bruit ne surgit plus de cet espace furtivement habit o campe un petit groupe d'hommes. L fait tape une bande d'Indiens guayaki. Aviv parfois d'un coup de vent, le rougeoi- ment de cinq ou six feux familiaux arrache l'ombre le cercle vague des abris de palme dont chacun, frle et passagre demeure des nomades, protge la halte d'une famille. Les conversations chuchotees qui ont suivi le repas ont peu peu cess ; les femmes, treignant encore leurs enfants blottis, dorment. On pourrait croire endormis aussi les hommes qui, assis auprs de leur feu, montent une garde muette et rigoureusement immobile. Ils ne dorment pas cependant et leur regard pensif, retenu aux tnbres voisines, montre une attente rveuse. Car les hommes s'apprtent chanter et ce soir, comme parfois cette heure propice, ils vont entonner, chacun pour soi, le chant des chasseurs : leur mditation prpare l'accord subtil d'une me et d'un instant aux paroles qui vont le dire. Une voix bientt s'lve, presque imperceptible d'abord, tant elle nat intrieure, murmure prudent qui n'articule rien encore de se vouer avec patience la qute d'un ton et d'un discours exacts. Mais elle monte peu peu, le chanteur est dsormais sr de lui et soudain, clatant, libre et tendu, son chant jaillit. Stimule, une seconde voix se joint la premire, puis une autre ; elles jettent des paroles htives, comme rponses des questions qu'elles devanceraient toujours. Les hommes chantent tous maintenant. Ils sont toujours immobiles, le regard un peu plus perdu ; ils chantent tous ensemble, mais chacun chante son propre chant. Ils sont matres de la nuit et chacun s'y veut matre de soi.

  • 14 PIERRE CLASTRES

    Mais prcipites, ardentes et graves, les paroles des chasseurs ach1 se croisent, leur insu, en un dialogue qu'elles voulaient oublier.

    * * *

    Une opposition trs apparente organise et domine la vie quotidienne des Guayaki : celle des hommes et des femmes dont les activits respectives, marques fortement de la division sexuelle des tches, constituent deux champs nettement spars et, comme partout ailleurs, complmentaires. Mais la diffrence de la plupart des autres socits indiennes, les Guayaki ne connaissent point de forme de travail auquel participent la fois les hommes et les femmes. L'agriculture par exemple relve autant des activits masculines que fminines puisque, si en gnral les femmes se consacrent aux semailles, au sarclage des jardins et la rcolte des lgumes et crales, ce sont les hommes qui s'occupent de prparer le lieu des plantations en abattant les arbres et en brlant la vgtation sche. Mais si les rles sont bien distincts et ne s'changent jamais, ils n'en assurent pas moins en commun la mise en uvre et le succs d'une opration aussi importante que l'agriculture. Or, rien de tel chez les Guayaki. Nomades ignorant tout de l'art de planter, leur conomie s'appuie exclusivement sur l'exploitation des ressources naturelles qu'offre la fort. Celles-ci se dtaillent sous deux rubriques principales : produits de la chasse et produits de la collecte, cette dernire comprenant surtout le miel, les larves et la moelle du palmier pindo. On pourrait penser que la recherche de ces deux classes de nourriture se conforme au modle trs rpandu en Amrique du Sud selon lequel les hommes chassent, ce qui est naturel, laissant aux femmes le soin de collecter. En ralit, les choses se passent de manire trs diffrente puisque, chez les Guayaki, les hommes chassent et aussi collectent. Non que, plus attentifs que d'autres aux loisirs de leurs pouses, ils veuillent les dispenser des tches qui normalement leur reviendraient ; mais en fait les produits de collecte ne sont obtenus qu'au prix d'oprations pnibles dont les femmes viendraient difficilement bout : reprage des ruches, extraction du miel, abattage des arbres, etc. Il s'agit donc d'un type de collecte qui ressortit bien plutt aux activits masculines. Ou, en d'autres termes, la collecte connue ailleurs en Amrique et consistant dans le ramassage de baies, fruits, racines, insectes, etc., est peu prs inexistante chez les Guayaki, car la fort qu'ils occupent n'abonde gure en ressources de ce genre. Donc, si les femmes ne collectent pratiquement pas, c'est parce qu'il n'y a presque rien collecter.

    Par suite, les possibilits conomiques des Guayaki se trouvant rduites cultu- rellement par l'absence d'agriculture et naturellement par la relative raret des aliments vgtaux, la tche chaque jour recommence de chercher la nourriture

    i. Ach : autodnomination des Guayaki.

  • l'arc et le panier 15

    du groupe repose essentiellement sur les hommes. Cela ne signifie point que les femmes ne participent pas la vie matrielle de la communaut. Outre que leur revient la fonction, dcisive pour des nomades, du transport des biens familiaux, les pouses des chasseurs fabriquent la vannerie, la poterie, les cordes des arcs ; elles font la cuisine, s'occupent des enfants, etc. Loin donc de se montrer oisives, elles consacrent entirement leur temps l'excution de tous ces travaux ncessaires. Mais il n'en reste pas moins que sur le plan fondamental de la production de nourriture, le rle tout fait mineur que jouent les femmes en laisse aux hommes l'absorbant et prestigieux monopole. Ou, plus prcisment, la diffrence des hommes et des femmes au niveau de la vie conomique se lit comme l'opposition d'un groupe de producteurs et d'un groupe de consommateurs.

    La pense guayaki, on le verra, exprime clairement la nature de cette opposition qui, d'tre situe la racine mme de la vie sociale de la tribu, commande l'conomie de son existence quotidienne et confre leur sens tout un ensemble d'attitudes o se noue la trame des relations sociales. L'espace des chasseurs nomades ne peut se rpartir selon les mmes lignes que celui des agriculteurs sdentaires. Divis pour ceux-ci en espace de la culture, que constituent le village et les jardins, et en espace de la nature occup par la fort environnante, il se structure en cercles concentriques. Pour les Guayaki au contraire, l'espace est constamment homogne, rduit la pure extension o s'abolit, semble-t-il, la diffrence de la nature et de la culture. Mais, en ralit, l'opposition dj releve au plan de la vie matrielle fournit galement le principe d'une dichotomie de l'espace qui, pour tre plus masque qu'en des socits d'un autre niveau culturel, n'en est pour autant pas moins pertinente. Il y a chez les Guayaki un espace masculin et un espace fminin, respectivement dfinis par la fort o chassent les hommes et par le campement o rgnent les femmes. Sans doute les haltes sont-elles trs provisoires : elles durent rarement plus de trois jours. Mais elles sont le lieu du repos o l'on consomme la nourriture prpare par les femmes, tandis que la fort est le lieu du mouvement spcialement vou aux courses des hommes lancs la recherche du gibier. On n'en saurait conclure, bien entendu, que les femmes sont moins nomades que leurs poux. Mais, en raison du type d'conomie quoi est suspendue l'existence de la tribu, les vrais matres de la fort sont les chasseurs : ils l'investissent effectivement, obligs qu'ils sont de l'explorer avec minutie pour en exploiter systmatiquement toutes les ressources. Espace du danger, du risque, de l'aventure toujours renouvele pour les hommes, la fort est au contraire, pour les femmes, espace parcouru entre deux tapes, traverse monotone et fatigante, simple tendue neutre. Au ple oppos, le campement offre au chasseur la tranquillit du repos et l'occasion du bricolage routinier, tandis qu'il est pour les femmes le lieu o s'accomplissent leurs activits spcifiques et se dploie une vie familiale qu'elles contrlent largement. La fort et le campement se trouvent ainsi affects de signes contraires selon qu'il s'agit

  • l6 PIERRE CLASTRES

    des hommes ou des femmes. L'espace, pourrait-on dire, de la banalit quotidienne , c'est la fort pour les femmes, le campement pour les hommes : pour ceux-ci l'existence ne devient authentique que lorsqu'ils la ralisent comme chasseurs, c'est--dire dans la fort, et pour les femmes lorsque, cessant d'tre des moyens de transport, elles peuvent vivre dans le campement comme pouses et comme mres.

    On peut donc mesurer la valeur et la porte de l'opposition socio-conomique entre hommes et femmes ce qu'elle structure le temps et l'espace des Guayaki. Or, ils ne laissent point dans l'impens le vcu de cette praxis : ils en ont une conscience claire et le dsquilibre des relations conomiques entre les chasseurs et leurs pouses s'exprime, dans la pense des Indiens, comme l'opposition de l'arc et du panier. Chacun de ces deux instruments est en effet le moyen, le signe et le rsum de deux styles d'existence la fois opposs et soigneusement spars. Il est peine ncessaire de souligner que l'arc, seule arme des chasseurs, est un outil exclusivement masculin et que le panier, chose mme des femmes, n'est utilis que par elles : les hommes chassent, les femmes portent. La pdagogie des Guayaki s'tablit principalement sur cette grande division des rles. A peine g de quatre ou cinq ans, le garonnet reoit de son pre un petit arc sa taille ; ds lors,