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Wouter van der Veen Van Gogh Les dernières chambres

Van Gogh, Les Dernières chambres

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Le texte initial de cet ouvrage a été publié en 2004 à Strasbourg, aux Éditions Desmaret, et a connu un vif succès. Il a inspiré un film, Moi, Van Gogh, produit par La Géode et Caméra Lucida, réalisé au format Imax. Enfin, il a été remanié, augmenté, et traduit en néerlandais chez Omniversum, à La Haye.

Text of Van Gogh, Les Dernières chambres

  • Wouter van der Veen

    Van GoghLes dernires chambres

  • 3 Le texte initial de cet ouvrage a t publi en 2004 Strasbourg, aux ditions Desmaret, et a connu un vif succs. Il a inspir un film, Moi, Van Gogh, produit par La Gode et Camra Lucida, ralis au format Imax. Enfin, il a t remani, augment, et traduit en ner-landais chez Omniversum, La Haye.

    Malgr les offres de diffrents diteurs, jai dcid de mettre la dernire version de cet ouvrage disposition de son lectorat en tlchargement libre. Pour autant, jinvite chaque lecteur satisfait envoyer un chque de 3 mon diteur : Arthnon, 48 boulevard dAnvers, 67000 Strasbourg ou bien lassociation humanitaire de son choix. Arthnon ren-verra naturellement une facture pour chaque exemplaire vendu par ce biais, qui repose sur une vision sans doute idaliste et nave des ralits humaines. Je mencombre bien volontiers de cette vision, prfrant me tromper en rvant quen calculant.

    Wouter van der Veen

    NOtE DE LAutEur

  • VAN GOGH

    Les Dernires chambres

  • WOutEr VAN DEr VEEN

    VAN GOGH L E S D E r N I r E S C H A M b r E S

    SuM quOD ErIS

    arthenon fecit mmx

    DItIONS ArtHNON4 8 b O u L E VA r D D A N V E r S

    StrASbOurG

  • 1. LA CHAMbrE-fOrtE

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    vingt-quatre ans, javais vcu douze ans en france, et douze ans aux Pays-bas. Jtais tudiant luniversit dutrecht, o je ter-minais un mmoire sur la littrature europenne de la fin du xixe sicle. Je ne mintressais que de loin la peinture. Convaincu que Vincent van Gogh tait, dans ce domaine, ce quil y avait de plus accessible, il reprsentait aussi pour moi ce quil y avait de plus or-dinaire. Je me flattais de chercher linconnu, et je ngligeais avec arrogance les sujets aussi faciles que Van Gogh. rien que le nom me dclenchait un concert de violons. un fou gnial, qui navait pas vendu une toile de son vivant. un pauvre, dont personne navait compris le talent, et qui avait fini par se couper une oreille avant de se suicider Arles, ou Saint-rmy-de-Provence, dans un dlire mystico-religieux indterminable, attaqu par des corbeaux, avalant sa peinture, mchant des tourne-sols entre trois putains et une barrique dabsinthe. Jtais scandalis chaque fois quun de ses tableaux battait un record aux enchres, parce que ce pauvre enrichissait bien des gens quil aurait mpris de son vivant. Javais vu le film de Piallat, dans lequel Dutronc incarne un autiste colrique qui navigue vue entre hystrie et h-btude, dans un microcosme de demeurs et descrocs, tranant cir-rhoses, nvroses et chaudes-pisses. dfaut de mapporter quelque chose, ce film avait achev de me convaincre quil ny avait rien dessentiel tirer du peintre des Tournesols.

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    quand je voulus acheter la correspondance de Van Gogh, mon libraire me demanda si je cherchais son dition complte, en trois volumes. Jtais perplexe. Javais prvu de lire louvrage pendant le week-end, entre deux ftes et une grasse matine. Jtais loin de me douter que cette correspondance pouvait remplir trois volumes. Deux jours auparavant, javais appris que le Muse Van Gogh dAmsterdam cherchait un Nerlandais connaissant parfaitement le franais, ou vice-versa, avec un profil pouvant le qualifier pour un travail de transcription des manuscrits franais du peintre . Je navais aucune ide de ce que cela pouvait bien vouloir dire. Jappris que Van Gogh avait crit prs de trois cents lettres en franais, plus de cinq cents en nerlandais, et quelques-unes en anglais. quil matrisait quatre langues et quil les mlangeait allgrement dans ses lettres, citant entre autres des auteurs allemands dans des lettres rdiges en franais, adresses des Nerlandais. linverse de ce que je pensais, cette correspondance navait pas t publie enti-rement. De plus, dans les ditions existantes, lordre des lettres tait faux, et les textes ntaient pas fiables. Le Muse Van Gogh dcida de retourner la source, aux originaux, afin den prparer une dition complte et critique, aussi dfinitive que possible, et qui permettrait ceux qui le souhaiteraient daccder ces lettres dans leur int-grit et dans toute leur richesse. Mon libraire put me proposer une version abrge de la correspondance, au format poche, les Lettres son frre Tho. quand bien mme, je rentrai chez moi avec lim-pression que ce petit livre pesait plus lourd que les trois volumes dont il tait extrait. Le soir de lachat, je me mis le feuilleter sans grand espoir. Je ralisai que mme douze week-ends ne suffiraient pas pour men imprgner. Ces lettres taient souvent interminables et truffes de rfrences que je ne comprenais pas ; le style, autant que les ides, me rebutaient. En ouvrant louvrage au hasard, un des premiers passages que je pus lire tait :

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    Est-ce que pre ta crit ce quil ma confi : prserve ton cur contre toute atteinte, car le cur est une porte ouverte sur la vie ? Si nous nous conformons ce conseil, nous ferons notre chemin, avec laide de Dieu.

    Jtais surpris et du par ce passage. Celui que je prenais, malgr mes rserves, pour larchtype du rebelle, linsoumis le plus abouti, celui qui tait devenu lemblme de tous les artistes pauvres, fous et inconnus, avait t, vingt-deux ans, un brave fils papa qui faisait confiance la Providence plutt qu lui-mme. Javais eu vingt-deux ans moi-mme en 1996. Je mtais cru anarchiste, pour avoir t batteur et chanteur dans des groupes punks, et pour avoir bu beaucoup de bire en braillant des insanits. Javais t fier de mon indpendance, et je ne me sentais aucune affinit avec lenfant mal grandi dont je dcouvrais les confidences. Sans doute est-ce mon propre caractre, avec tout ce quil a de born, qui ma immdia-tement empch de voir en Van Gogh un personnage digne dtre clbr comme il lest. un peintre adul par tant de rombires suffisantes et de cuistres obtus ne pouvait que minspirer la pire mfiance. Je ntais pas dis-pos accepter quun artiste reconnu par lestablishment pt in-carner quoi que ce soit de jeune, de vivant ou de cratif. Van Gogh, mes yeux, ctait une icne bourgeoise. une sortie du dimanche pour incultes, qui allaient, en troupeau, sabreuver de culture facile. mes pauvres yeux occults, Van Gogh tait un illumin, un for-cen, un irresponsable. Son destin lui avait chapp. Ses tableaux taient des fruits immrits du hasard, laboutissement peine guid de spasmes mentaux incontrls. Au mieux, jadmirais ses convulsions comme un phnomne naturel, comme un bel orage dt, qui na pas dautre me que celle que nous projetons sur lui. Aimer Van Gogh aurait ncessit que je pusse le garder pour moi, labri du grand nombre. Mais je navais dautre choix que de par-tager laccs ses uvres avec les bourgeois cravats et les touristes

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    en bermuda qui se pmaient devant le Portrait du facteur Roulin, La Nuit toile sur le Rhne et Les Mangeurs de pommes de terre. la premire lecture, la correspondance que je venais dacheter ne me plaisait pas. Les lettres de Van Gogh me paraissaient mal for-mules, peu penses, et la spontanit qui leur avait donn naissance me semblait une bien maigre excuse pour justifier leur caractre bcl. Avant lentretien tlphonique qui mattendait, et qui pouvait mener mon embauche au Muse Van Gogh, je navais russi qu survoler, embourb dans mes prjugs et sans plaisir aucun, des extraits des deux cents premires lettres.

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    Je ne me souviens pas avoir accept un ordre sans le remettre en question. Jai toujours t rfractaire, allergique lautorit, per-suad quune personne qui avait besoin dun principe hirarchique pour imposer sa volont son prochain tait forcment dans ler-reur. Jacceptais lide de suivre quelquun qui avait raison, mais pas sans vrifier au pralable quil navait pas tort. Par la force des choses, jai d accepter de me plier aux volonts de ceux qui taient chargs de lencadrement de mon ducation, de mon instruction et de mes loisirs, mais je me suis toujours rserv la libert de chercher saboter les systmes, et prendre en dfaut leurs reprsentants. Chaque exercice impos me semblait une in-vitation trouver un raccourci, une chappatoire, une ruse pour y couper. La discipline et lobissance ntaient mes yeux que des stigmates desclave, comme le sens du devoir ntait quune mani-festation de lchet. La vie ma toujours semble trop complexe pour tre quadrille par ces comportements strotyps qui, en cadence, constituent dabominables troupeaux. Ctait pourtant de discipline et de rigueur que je devais faire preuve, si je voulais avoir une chance dintgrer lquipe scientifique du muse Van Gogh. Je devais me rsigner grandir, abandonner mes rvoltes intimes, mhabiller de docilit et de bonne volont. rejoindre le rang. Me grgariser. Lors de lentretien tlphonique avec le Muse, jtais trs tendu, mal dans mon rle, convaincu de ne pas poser les bonnes questions

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    et surtout de donner les mauvaises rponses. quelques jours plus tard, je reus pourtant la reproduction dun manuscrit, accompa-gne dun essai de transcription. On me demandait de vrifier cette transcription, et dindiquer si jtais capable den faire un texte pu-bliable selon un cahier des charges complexe qui restait en partie dfinir, au fur et mesure que lon avancerait dans les textes. Le Muse Van Gogh mavait envoy, sans le vouloir, la lettre la plus difficile transcrire, et en mme temps peut-tre la plus essen-tielle de la correspondance. La comprhension globale de ce texte ne posait pas de problme majeur. Mais l ntait pas lenjeu. Lobjectif ntait pas de prsenter globalement Van Gogh ou son uvre. Le but tait de prsenter sa correspondance finement, prcisment, fidlement, dans le moindre de ses dtails. On pourrait croire quune dition en fac-simil aurait suffi. Le texte que lon venait de men-voyer dmontrait le contraire. Les lettres de Van Gogh sont effrnes, passionnes, mais r-flchies. aucun moment, le peintre ne laisse les conventions du langage prendre le pas sur ce quil a envie ou besoin dexprimer. Il sapproprie la ponctuation et la grammaire pour les subordonner ce quil a dire. Le fond conditionne la forme, et comme le fond est puissant, la forme le devient son tour, dune faon ncessairement inconventionnelle. En voquant ce phnomne avec un confrre, jappris plus tard quil en tait de mme pour son dessin : Van Gogh ne se laissait pas guider par des impratifs acadmiques ; il sappro-priait des rgles et des mthodes acadmiques pour ne pas les igno-rer, par acquit de conscience. Jamais pour faire, dans ses uvres, ltalage de sa virtuosit. Il savait quil avait plus que de la virtuosit proposer. Sa passion, son intransigeance imprgnaient son lan-gage de ce que le fond de sa pense lui imposait. Il crivait comme il peignait, de faon large, imprcise, mais incontestablement vivante, puissante et efficace. un passage de la lettre que le Muse Van Gogh venait de menvoyer en tait la parfaite illustration :

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    Je tcris un peu au hasard ce qui me vient dans ma plume jen serais bien content si en quelque sorte tu pourrais voir en moi autre chose quun espce de fainantPuisquil y a faitneant et faitnant qui forment contrasteIl y a celui qui est faitnant par paresse et lchet de caractre par la bassesse de sa nature. Tu peux si tu juges bon me prendre pour un tel Puis il y a lautre faitnant le faitnant bien malgr lui qui est rong intrieurement par un grand dsir daction qui ne fait rien parce quil est dans limpossibilit de rien faire puisquil est en prison dans quelque chose parcequil na pas ce quil lui faudrait pour tre productif parceque la fatalit des circonstances le rduit ce point. un tel ne sait pas toujours lui-mme ce quil pourrait faire mais il sent par instinct pourtant je suis bon quelque chose ! Je me sens une raison dtre ! Je sais que je pourrais tre un tout autre homme ! quoi donc pourrais-je tre utile quoi pourrais-je servir ! il y a quelque chose au-dedans de moi quest-ce que cest donc ! Cela, est un tout autre fainant, tu peux si tu juges bien me prendre pour un tel.

    La lettre que le Muse avait envoye tait la premire que Van Gogh avait rdige en franais. Il lcrivait alors quil venait de prendre la dcision la plus importante de sa vie : celle de devenir artiste. Cest un bilan, une longue explication Tho, une apolo-gie et une profession de foi. Van Gogh y raconte ce quil avait vcu jusque-l, expose ses motivations, et dcrit ses espoirs pour la suite. Les raisons pour lesquelles il a choisi de rdiger cette lettre en fran-ais plutt quen nerlandais restent obscures. Peut-tre voulait-il rompre avec son pass, tout simplement. Six lettres rdiges en franais suivront cette premire, dun style compliqu, alambiqu, surfait, hsitant et lourd. Du point de vue de la forme, du moins. Contrairement limpression que mavait laisse ma premire lecture htive des lettres de Van Gogh, celle qui mavait t envoye me paraissait fascinante. Mais elle prsentait dimmenses difficults pour laspirant collaborateur scientifique que jtais. Comment la

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    rendre lisible sans la trahir ? O fallait-il placer les virgules, les points, les accents qui faisaient dfaut ? fallait-il en corriger lor-thographe ? remettre les mots dans lordre quexige la grammaire ? Je dcouvris ma future occupation professionnelle en improvisant une transcription de la pice de rsistance de la correspondance de Van Gogh, avec mon ignorance du mtier de correcteur comme seul guide. Le rsultat de ma tentative correspondait pourtant suffisamment aux attentes de mes employeurs potentiels pour donner lieu un entretien sur place, Amsterdam. L, je fis la rencontre de mes futurs collgues. Ctait une rvlation. Je dcouvrais des matres respec-tables. Pour la premire fois, jtais confront une structure que javais immdiatement envie dintgrer.

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    quelques mois plus tard, au moment irrel o jeus sous mes yeux des lettres originales de Vincent van Gogh, je dus faire face des sensations contradictoires. Le temps quil fallait pour franchir les sas, grilles et autres portes de scurit mavaient fortement im-pressionn. Je mattendais un lieu sombre, encombr et confin, et je dcouvris un lieu lumineux, sobre, silencieux, compos de plu-sieurs pices aux dimensions gnreuses. Jtais mdus. Je parta-geais peut-tre limpression que Van Gogh avait eue, en juin 1875, entrant lHtel Drouot pour voir des dessins de son matre Jean-franois Millet. Il voqua sa visite en saidant dun verset de lExode : retire tes sandales de tes pieds, car le lieu o tu te tiens est une terre sainte. Je nai pas t productif durant ma premire heure de travail. un des tableaux les plus connus de Van Gogh est sa Chambre coucher (ill. p. 36) ; une pure merveille dquilibre de tons, darran-gement de couleurs, de composition. Il avait peint ce tableau pour exprimer le repos absolu, lpoque la plus agite, la plus explosive de sa vie ; quelques mois avant de perdre la raison. Cette chambre est une porte ouverte sur son intimit : tout y est dispos selon ses gots et ses besoins, et on imagine bien, dans cet environnement monacal, un peintre se coucher, se lever, se laver, mettre son habit douvrier et son chapeau de paille avant daller attaquer la campagne . Cest un tableau infiniment touchant de modestie et de simplicit. On y sent la matrise dun artiste en pleine possession de ses moyens,

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    au sommet de son art, qui sagenouille devant le plus humble des sujets. Les lettres du peintre, celles que jallais manipuler jour aprs jour, ont fini par trouver le repos absolu dans une chambre dun genre trs diffrent. Surprotges contres les agressions de la lu-mire, du temps, de latmosphre, des manipulations indlicates et du vol, ces lettres et cette chambre sont presque tout ce qui reste de lintimit du peintre. Il y a quelque chose de triste et de rassurant dans la chambre forte : la tristesse de devoir accepter autant de distance, autant de murs entre des documents aussi exceptionnels et le public, mais aussi limpression apaisante de savoir que cette correspondance est conserve, protge, la juste mesure des trsors quelle recle. quand je me sentis enfin prt affronter les fonctions pour les-quelles javais t embauch, quand je manipulai les lettres pour la premire fois, je fus dabord frapp par leffrayante beaut de ces feuilles jaunies, couvertes dune criture aussi irrgulire que dci-de, se frayant un chemin tortueux entre ratures et croquis. Jallais passer une anne entire en leur compagnie, avec la responsabilit vertigineuse den faire des textes lisibles et publiables. Les points que jallais placer, les virgules que jallais insrer, les mots que jallais dchiffrer et retranscrire, les erreurs que jallais fatalement com-mettre, allaient jouer un rle essentiel dans la comprhension de la correspondance de Van Gogh pour tous ceux qui allaient la consulter dans les annes venir. Je ntais pourtant quun rouage dans une grande machine. Le projet ddition de la correspondance avait commenc cinq ans avant mon arrive, et je savais quil durerait encore au moins cinq ans aprs mon dpart. Les lettres nerlandaises avaient dj presque toutes t transcrites par deux nerlandicistes, assists par des histo-riens de lart, des tudiants stagiaires et une myriade de bnvoles. Mon travail tait vrifi, surveill, sans cesse remis en question, et je ne travaillais que sur trois cent cinquante des neuf cents lettres de la correspondance.

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    Le projet ddition critique de la correspondance de Van Gogh men par le Muse est dune envergure vertigineuse. Les lettres sont transcrites selon une mthode contraignante, aussi complte que possible, tablie pour ne laisser lerreur que des chances infimes de se produire. Dans la mesure du possible, tous les personnages, les lieux, les rfrences artistiques, les vnements, sont identifis et pourvus dune note explicative. Les deux nerlandicistes taient aux commandes, eux-mmes devant rendre compte un comit de rdaction deux niveaux, compos dminents spcialistes. tout tait mis en uvre pour par-venir au meilleur rsultat possible. Les difficults du projet sont la mesure de son enjeu. Lencre quutilisait Van Gogh pour crire ronge par endroits le papier quelle recouvre. dautres endroits, sa fadeur est telle quon a du mal distinguer les mots du papier. Comme tout objet en papier, la corres-pondance de Van Gogh est en train de disparatre, lentement mais inluctablement. Dans ce contexte, dcider quun trait dencre est une virgule plutt quun accent aigu appartenant la ligne suivante peut tre lourd de consquences. Et comme Van Gogh ne ponctuait que de faon irrgulire, quil plaait ses accents avec tout autant de dsinvolture, que son orthographe est parfois fantaisiste, et que les lois de la syntaxe ne lui semblaient pas primordiales, faire de ses manuscrits des textes publiables relve plutt du casse-tte que dun travail de copiste. Mon travail consistait lire les originaux, les transcrire, et v-rifier la transcription obtenue trois reprises. Puis, je devais rendre ces textes lisibles sans porter atteinte leur intgrit. toute inter-vention devait figurer dans une note, ou tre justifie dans lintro-duction ; le lecteur devait pouvoir se rendre compte facilement de ce que Van Gogh avait crit avant que je ny mette ma patte. En mme temps, nimporte quel passage devait pouvoir tre cit, sans que rien ne soppose sa comprhension. chaque tape, mon travail tait vrifi par les deux nerlandicistes, dune intelli-

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    gence intransigeante, avec lesquels se tissrent peu peu des liens destime et damiti. Jappliquais une mthode qui avait dj t pense, fonde sur les lettres nerlandaises du peintre. Je dus ladapter sur certains points pour la rendre compatible avec les crits franais. Je laissais namoins pour nanmoins , mais je corrigeais apres , selon que Van Gogh voulut crire aprs ou pres . quand une formule trange me paraissait une traduction littrale du nerlandais, je le signalais dans une note, afin de la rendre comprhensible pour le public francophone. Jajoutais des parenthses ou des guillemets l o Van Gogh avait oubli de les fermer toujours en signalant lintervention. Dcrire ce que lon ressent en travaillant avec les lettres auto-graphes dun personnage tel que Van Gogh est difficile, et chacun vivrait cette aventure dune faon tout fait personnelle. Mes deux collgues et moi tions assez rservs sur la question. Sans doute parce quil est impossible de faire le tri entre ce quil y a de banal et dextraordinaire dans cette aventure, et parce quil faut un certain temps pour digrer toutes ses impressions avant de pouvoir les re-later de faon cohrente. Pour ma part, jtais surtout touch par la vie que contenaient ces lettres, et jespre avoir profit de mon ex-prience leur contact. Ctait loccasion dune vritable rencontre : les lettres de Van Gogh racontent, autant par leur forme que par leur fond, dans le moindre de leurs passages, qui tait lhomme qui les composait. Lcriture de Van Gogh, trs lisible quand on sest habitu sa griffe, est extrmement parlante. La plupart des lettres commence de faon trs soigne. Les caractres des premires lignes sont mme davantage dessins qucrits. La rgularit en est presque force. Les rares ratures en sont propres et claires. Les mots souligns ou crits en caractres plus grands le sont dune faon prcise et nette. Puis, au fur et mesure que le propos sloigne des conventions, les mots se courbent, les lettres montantes slvent, les voyelles scrasent,

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    la ponctuation se perd et les ratures deviennent des taches. Presque toujours, les passages motionnels sont marqus par des transfor-mations importantes des caractres, autant dans leurs dimensions que dans lpaisseur du trait. On sent comment Van Gogh revenait sans cesse sur ses textes, par des rajouts glisss entre deux lignes ou fourrs dans la marge, parfois laide dencadrements, de traits ou daccolades. Les points de suspension, quand il les utilise, peuvent occuper une ligne entire, et se terminer par un long trait hori-zontal. Ces caractristiques ne sont pas transcriptibles. Elles sont descriptibles, mais aucune note comme Ecriture irrgulire , ou Soulign cinq fois ne peut rendre compte de la puissance de la seule graphie du peintre. La mise en page est tout aussi signifiante. Il ny a presque pas despaces inutiliss dans ses lettres. Et quand il y en a, ils ont un sens. quelques rares exceptions prs, ses lettres se terminent en bas des feuillets, o son criture se serre pour lui permettre de placer une dernire ide. Van Gogh semblait regretter la fin de chaque lettre de devoir poser sa plume. Car il ncrivait pas pour simplement transmettre des informations ses correspondants. Il crivait parce quil aimait a, et quil ne pouvait pas sen empcher. Lurgence et le bonheur dcrire rayonnaient de chacune de ces feuilles remplies ras bord, ce que confirment les tmoignages de ses contemporains : sa famille et ses amis se souvenaient dun homme constamment occup travailler, lire ou crire. bien sr, ce quil y a de plus spectaculaire dans cette correspon-dance, premire vue, ce sont les croquis. quand on prend en main la lettre dans laquelle Vincent veut montrer Tho, laide dune esquisse htive, ses premires tudes provenales, quand on ouvre la lettre dans laquelle il griffonne un semeur, ou encore celle dans laquelle il montre lagencement selon lequel il voulait que ses ta-bleaux de tournesols fussent exposs, on est pris de vertige. Cest ces moments-l que je prenais conscience quil avait tremp sa plume dans un petit pot dencre plac ct de la feuille que je

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    tenais, quil avait mesur ses compositions, rflchi aux effets, pour traduire au mieux, en dessins lencre, les emptements colors de ses tableaux. tout Van Gogh y tait : il savait prendre le temps de se dpcher ; il tait vif, mais rflchi. Il savait faire la diffrence entre la vitesse et la prcipitation, et donnait naissance des uvres rythmes, dune touche rgulire, prcise et nette, o le hasard tait admis dans le dtail de lexcution, mais en aucun cas dans un l-ment important de couleur ou de composition. Nous travaillions de faon chronologique. Nous prenions les lettres une par une, vrifiions les transcriptions les uns des autres, en collationnant les textes caractre par caractre. Javais le dernier mot en ce qui concernait les problmes que posait le langage, parfois aprs dpres discussions. Nous traquions les moindres dtails, d-chiffrions les passages raturs dont certains resteront sans doute jamais inaccessibles. Je pus ainsi suivre les deux dernires annes de la vie de Van Gogh, celles pendant lesquelles il avait crit en franais, dans une position trange dobservateur. Jtais loign de plus dun sicle de celui qui avait crit ces lettres, mais par leur fracheur, leur vivacit, elles me donnaient parfois limpression quelles avaient t crites la veille. Le matin, jtais souvent impatient de dcouvrir la suite de lhistoire vivante qui mtait raconte, et que je devais relayer. Les moments les plus forts taient ceux durant lesquels je tra-vaillais sur les lettres qui relataient les vnements les plus mar-quants de la vie du peintre : larrive de Gauguin Arles, lpisode du lobe doreille coup, le transfert de Van Gogh lasile de Saint-rmy-de-Provence, son dpart vers Auvers-sur-Oise, sa rencontre du docteur Gachet, et enfin, son suicide. fatalement, ces points forts me faisaient sortir de mon rle de dchiffreur de ratures et de ngociateur en virgules. Je memportais rgulirement dans des rveries, des hypothses, des thories, dont la justification tait souvent difficile trouver, et qui me firent com-prendre que Van Gogh est une invitation permanente au fantasme

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    et la construction de mythes. On est trs vite tent de saccrocher une ide, ou plutt une opinion, qui jaillit dans un moment dmo-tion, et il est facile, dans un texte dun million de mots, de trouver de quoi tayer les penses les plus dlirantes. La suite mapprendrait que je ntais pas le seul agir de la sorte : de nombreux spcialistes autoproclams de Van Gogh remplissent des pages et des pages de thories fumeuses, psychologisantes et spculatives sur des aspects spectaculaires de la vie du peintre. Pour expliquer son suicide, son oreille coupe, la solitude, ses toiles tourbillonnantes Pourvu que la sensation lemporte sur la raison. Cest en ayant bien pch de ce ct-l, doutant mme de son suicide, que jappris dbusquer ceux qui saventurent dans les mmes parages comme il faut, parat-il, un ancien voleur pour attraper des voleurs.

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    Les impressions vives que me laissaient les lettres les plus mar-quantes me rapprochaient lentement du personnage, qui passait de ltat dicne caricaturale celui de personne complexe, anime de faiblesses et de forces comme tout un chacun, avec un talent singu-lier en plus : celui de refuser de se contenter de ce qui est. Peut-tre est-ce l ce qui la pouss devenir crateur Van Gogh tait un pistolier hors du commun, mais lvidence un dessinateur bien plus extraordinaire encore. Les lettres qui pas-saient chaque jour entre mes mains contenaient de nombreux cro-quis la plume, dune puissance inoue, reprsentations pures de certains de ses tableaux les plus aboutis mais rduits leur essence mme. Javais la chance , me disaient mes collgues nerlandais, de ne pas avoir travaill sur les cinq cent cinquante premires lettres, et de ne me consacrer qu la priode la plus riche et la plus fconde de la vie de Van Gogh : ses deux dernires annes, pendant laquelle il peignit Arles et ses environs, Saint-rmy-de-Provence, puis la campagne dAuvers-sur-Oise, au nord de Paris, o il dploya un il rduqu sous le soleil du sud. un des premiers croquis que je dcouvris, le croquis de son tude de Semeur, avec au premier plan un arbre au style japonisant, et au fond un soleil immense, vibrant par limprcision savante de ses contours, tait le dessin qui me fit prendre conscience de ltendue du gnie de Van Gogh (ill. p. 30). Interpell par ce semeur religieu-sement absorb dans sa tche, je suis all regarder le tableau qui

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    lui correspondait, expos au Muse. Je pris alors conscience de ce que mapportait mon travail, et je pus mesurer pleinement mon privilge : je franchissais chaque jour une porte drobe menant lessence de luvre, de la vie et de lpoque dun peintre immense. Lensemble de ses uvres et de ses lettres racontaient une histoire tragique, un mythe moderne, dont on mavait donn les cls. Je pouvais les laisser pour ce quelles taient, faire mon travail sans rflchir, et ne pas chercher en savoir davantage. Je pouvais aussi les utiliser, et me plonger dans la matire fascinante qui soffrait moi. Cest ce que je finis par faire, motiv en premier lieu par les dessins que je rencontrais. Les croquis des tableaux de Van Gogh ponctuent sa correspon-dance comme autant dillustrations de lautobiographie que ses lettres constituent. Il a ainsi fait, dans ses premiers mois Arles, une esquisse de sa Nature morte avec une cafetire (ill. p. 57), peinte parce que le mistral lempchait de travailler dehors. Ce dessin mavait frapp par sa simplicit, mais la toile tait plus simple encore. Dans le tableau, aucun lment narratif ne vient perturber le parfait qui-libre des couleurs, ni la parfaite harmonie des formes. Cest une toile qui ne dit rien, mais qui est tout, humble, simple et efficace ; mes yeux, la quintessence formelle de la peinture de Van Gogh. Le dessin en expliquait le peu dambition, et, par consquent, lef-fet ; ctait mes yeux celui de ses tudes de souliers, ou de ses figures de paysans : des tudes simples qui sont lhumilit mme. Le texte des lettres me montrait en mme temps que ctaient l des valeurs essentielles pour Van Gogh, celles qui auront t ses garde-fous, ses guides et son but : le travail, lhumilit et la simplicit. Vincent avait galement dessin dans une lettre La Chambre coucher de sa petite maison jaune dArles, une toile dans laquelle il avait voulu exprimer le repos absolu. La Chambre coucher telle quil la dessina est plus spacieuse, plus pose que celle quil a peinte. Les couleurs manquant, lil est moins sollicit, ce qui a pour heureux effet de permettre une observation plus sereine de la composition,

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    des dtails et de la perspective. Jaimais cette toile avant de travailler pour le muse Van Gogh, mais jappris, par le biais de la correspon-dance, la regarder dun autre il. Ce dessin, plus que le croquis dune toile, est une version diffrente de luvre ; une version plus humble et plus simple encore. Van Gogh avait encore dessin La Nuit toile sur le Rhne (ill. p.16), convaincu quune toile tait plus quune tache blanche sur un fond noir. Et puis il avait dessin sa Liseuse de roman, dans laquelle il montrait sa fascination pour la littrature franaise mo-derne, de balzac Loti, en mme temps quil tentait, sous lin-fluence de Gauguin, qui venait de le rejoindre, de travailler davan-tage de tte , de faon plus abstraite. Cette volont de sloigner de la nature , comme il avait pris lhabitude dappeler la ralit, trouva son apoge dans son Souvenir du jardin Etten. Cette com-position hallucine, sans horizon, est tout fait atypique dans son uvre. Elle est lextrme limite dabstraction que Van Gogh ait cherch atteindre Arles. Il reviendra dailleurs dpit de cette exprience, quil voyait comme une impasse, et retournera aussitt sa chre ralit , avec laquelle il se sentait bien plus laise. Para-doxalement, cest au moment o Van Gogh dcida de revenir au rel quil perdit la raison, en dcembre 1888, pendant le sjour de Gau-guin dans la petite maison jaune, un an et demi avant son dcs. lasile dalins de Saint-rmy-de-Provence, o il se fit volon-tairement interner en mai 1889, il dessina La Rsurrection de Lazare (ill. p. *), pour donner son frre une ide de sa dernire toile, peinte daprs un dtail dune eau-forte de rembrandt. Empreint de m-lancolie, ce dessin fait songer un Van Gogh dsesprment perdu, sans autre ouverture sur le monde que celle quil lui restait dans ses souvenirs. Et pourtant, de la fentre de sa chambre de lasile, il dessina un Champ clos avec un laboureur (ill. p. 90) qui montrait quil navait rien perdu de sa force dexpression, ni de son dsir de saisir la beaut du combat sans fin du paysan, Sisyphe en sabots, domptant inlassablement la terre nourricire.

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    Aprs un an pass dans lasile dalins, il avait fini par trouver quil perdait son temps et son talent. Il sinstalla Auvers-sur-Oise au printemps de 1890, o il peignit entre autres un Portrait du Docteur Gachet, quil esquissa dans une lettre Tho. Il ne restait alors Van Gogh que quelques semaines vivre. Gachet, rassur sur ltat de Vincent, semblait impuissant prvenir la crise mentale, morale ou physique qui allait lemporter. Il encourageait lartiste, pourtant fragile, peindre frntiquement. Enfin, parmi les toutes dernires lettres se trouvent trois vues sur les champs de bl. Ce sont des dessins hors-texte, dpourvus de commentaires, qui semblent rpter linfini une des dernires phrases de Van Gogh : je voudrais bien tcrire sur bien des choses mais jen sens linutilit . Ces dessins sont sereins et silencieux. Van Gogh semble y avoir cherch une reprsentation pure, sans exagration daucune sorte. Il semble stre rconcili avec cette nature quil cherchait refondre, et stre rsign laisser son destin pour tel. Les traits qui compo-sent ces paysages sont espacs ; leur rythme est moins affol que dans ses dessins prcdents. Les quelques courbes ne partent pas en volutes improbables ou en tourbillons inquiets, mais se contentent de donner un peu de profondeur aux arbres et aux nuages. Dans ces dessins, il y a un je-ne-sais-quoi de pas plus loin , nec plus ultra. Mais sans doute suis-je influenc par ma connaissance de la fin tragique de Van Gogh, survenue quelques jours aprs avoir dessin ces paysages. Et peut-tre que je donne une valeur narrative des lments qui ne sont que le fruit du hasard. Cest sans doute l le miracle Van Gogh. Il russit donner cha-cun des cls de lecture diffrentes et personnelles. Chacun est libre de voir dans ses toiles ce quil veut, ce quil craint, ce quil aime ou dteste. Nul besoin dtre historien de lart pour apprcier luvre de Vincent van Gogh, et peut-tre mme quil faut souhaiter le contraire : moins on en sait, et mieux a vaut, car limaginaire peut

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    alors prendre le relais sur le savoir. A linverse de lesprit acad-mique, mais en parfaite adquation avec lesprit de Van Gogh, le plus ignare des incultes peut y trouver un clin dil intime. En fait, cha-cun porte en soi son propre Van Gogh. Cest l peut-tre la conso-lation quil voquait si souvent, et qui reste si difficile dfinir. Ne voulait-il pas que ses toiles soient accroches dans les coles, dans les cafs, loin des salons officiels o lamateur comme il faut ne venait quadmirer lart rassurant quil admirait dj ?

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    Vincent van Gogh avait rdig ses lettres lintention de son frre seul. Il na jamais exprim, du moins dans les crits encore conservs aujourdhui, sa volont de partager ses impressions avec qui que ce soit dautre que ses correspondants. bien sr, il avait crit par-ci par-l que Tho pouvait lire ou faire lire tel passage telle personne. Mais jamais il navait t question dune publication de ses lettres. fallait-il pour autant remettre en cause le fait que ses lettres aient t publies malgr lui ? Je ne crois pas. Mais puisquelles taient publies sans lui, il fallait que ce soit de la faon la plus neutre, en lui rendant hommage, sans complaisance ni sympathie, sans dis-position particulire. Comme il le disait lui-mme, sans arrire-penses . quand on passe quinze mois recopier, vrifier, relire et corriger chaque jour les lettres dune correspondance, on finit par simpr-gner de la pense de leur auteur. Les premiers mois, par ignorance, je riais des lucubrations de cet esprit singulier, qui commenait chacune de ses lettres par Mon cher Tho, merci de ta bonne lettre et du billet quelle contenait , et qui ntait jamais court dides farfelues et irralistes pour justifier, expliquer et anticiper les in-vraisemblances qui composaient lunivers de ses ides, et donc de ses actions. Vouloir, pour Van Gogh, ctait agir. Il avait cach Tho quil vivait avec une prostitue, trouvait normal de coucher tous les soirs lhtel, de manger midi et soir au restaurant ; il faisait de

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    savants calculs pour prouver que cent cinquante francs par mois lui suffiraient pour vivre et pour peindre, revenait ensuite exception-nellement , chaque mois, sur son calcul initial et dmontrait quil avait besoin du double, tout en assurant quil tait prt se serrer la ceinture et profitant de loccasion pour passer une commande de couleurs quil disait ne pas avoir les moyens de payer avec largent dj envoy et dj dpens destin cet effet. Van Gogh avait voulu devenir marchand de tableaux, puis pasteur, puis artiste, avec la mme inconditionnalit, les mmes certitudes, le mme manque de recul. Ce grand naf ne me semblait, de prime abord, pas plus ou moins motiv quand il tait sur la voie de lart que quand il tait sur la voie du Seigneur. Il avait montr le mme enthousiasme quand il sagissait de se conformer ce quil y a de plus oppressif, la religion, que quand il avait choisi lart et sa nces-saire libert. Jy avais vu au dpart une preuve dopportunisme, un manque de constance, une trahison. Je naimais pas laspect mystique et religieux de Van Gogh. Je ny voyais quune incapacit faire la diffrence entre la confusion et la profondeur. Je dcouvris, en tentant de le prendre en flagrant dlit de btise, quil ny avait, en fait, rien de mystique chez Van Gogh. Ceux qui ont utilis ce terme ne sont pas alls assez loin dans leur connaissance de cet individu parfaitement terre--terre, qui avait consacr plus de temps et dnergie rfuter qu adhrer, remettre en question qu croire. Et cest ce niveau que je me sentais me rapprocher de lui, et que je dcouvris quil y avait des points communs entre le rebelle que javais cru tre et linsoumis que jappris connatre. Avant dentrer dans la chambre forte, je ne savais rien de Van Gogh. Aujourdhui, aprs des annes de travail et dtude, qui au-raient d sans doute me donner plus de recul, je ne puis mempcher dadmirer et de respecter cette bte sauvage rudite, cet homme naturel, ivre et explosif, qui passait son temps se tromper, se re-mettre en question, changer davis sans jamais changer de cap.

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    Mais il maura fallu un long chemin pour parvenir comprendre comment Van Gogh avait russi concilier les exigences de lori-ginalit et de luniversalit ; comment il avait russi atteindre la fois lcolier et son professeur, louvrier et son patron, le malade et son mdecin. Son incroyable sensibilit branle les parties les plus intimes de notre me, peut-tre parce quil a eu laudace de parta-ger, dune faon totalement authentique et inconditionnelle, les moins dfendables de ses faiblesses et le plus sublime de sa force. Chacune de ses lettres, chacune de ses toiles est un compte-rendu intgre, adress aux mortels, de la bataille immortelle quil se livrait lui-mme ; nous ne pouvons que nous y reconnatre, de loin pour les modestes, de prs pour les orgueilleux, avec la mme fiert et la mme humilit quil avait fallu lartiste pour les composer. Van Gogh tait un gnie. un travailleur opinitre. un homme let-tr, lucide, conscient de ce quil faisait. un homme qui a tout sacrifi sur lautel des beaux-arts, y compris sa sant mentale, et enfin sa vie, pour partager les navrements particuliers de son me avec tous ceux qui veulent bien regarder ses toiles, selon ses propres termes, un peu longtemps . Loin, bien loin de limage du fou loreille coupe qui battait la campagne ivre mort, ctait un Grand Homme, qui a montr que la simplicit, lhumilit et le travail sont bien suprieurs aux apparences et aux honneurs publics. Avant dtre publi, Van Gogh aurait sans doute aim pouvoir biffer quelques passages de ses lettres, en modifier dautres, rcrire telle tournure, gommer telle maladresse Ce droit lui a t t par un destin tragique. Ses lettres son frre et confident sont jetes en pture tous ceux qui prouvent lenvie den prendre connaissance. tout ce quil y a mis nu peut tre dcortiqu, critiqu, annot, expli-qu, consomm, cit hors de son contexte, repris, retourn ; lauteur, qui na pas demand la publication de ces lettres, ne peut pas les dfendre. Sous prtexte que son uvre appartient au patrimoine de lhumanit, son me est devenu un sujet dtude clinique ; jen tais le mdecin lgiste.

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    Cette prise de conscience mapprit encore davantage respecter Van Gogh. En mme temps, je ne regrette pas davoir eu, grce ma fiert ignorante, beaucoup de recul pendant la phase de transcrip-tion des manuscrits. Je ntais pas tent dexcuser ses faiblesses. Je les traquais. Je pense que mon travail aurait t de moindre qualit si javais nourri de prime abord une passion quelconque pour lauteur des lettres que je dcortiquais. tous les textes de la correspondance publis jusqu lautomne 2009, qui servent depuis des dcennies de base ltude de Van Gogh, sont tronqus et par endroits carrment faux. Les nuances que contenaient ces lettres fascinantes se sont perdues, sans doute sous prtexte quelles ntaient pas commodes diter ou traduire. Le mythe construit autour du personnage, nourri par des aberrations ditoriales, a donn naissance, dans limaginaire collectif, un Van Gogh fou, pauvre, maudit, incompris, dont on voit toute la mesure dans le long mtrage de Vincente Minelli, avec Kirk Douglas en Van Gogh assailli par des nues de corbeaux en carton-pte. Cest pour cette raison quil fallait travailler aussi objectivement que possible. Pour rendre Csar ce qui appartient Csar, et rectifier tant que possible lerreur qui consiste dpeindre Van Gogh comme un for-cen irresponsable.

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    Dans la chambre forte, o je venais jour aprs jour reprendre le manuscrit laiss la veille, Van Gogh mapprit que je navais rien compris ce que pouvait tre la rvolte. Javais pourtant insult mes enseignants, maudit mes parents, particip des manifesta-tions, compos et jou du rock subversif ; je mtais cru communiste et anarchiste et javais prn, ivre mort, des thories sociales que je pensais plus que rvolutionnaires. Mais je dus admettre quun homme qui avait t un croyant fanatique, qui avait mis son pre sur un pidestal, un type qui lisait les contes dAndersen lge adulte, qui avait lch les bottes de Gauguin, avait t bien plus rvolt que moi. Il ny avait pas de commune mesure. Je me sentais ridicule. Van Gogh ne refusait, ne rejetait rien. bien au contraire, il gotait tout, mais avant de recracher ce qui lui tait insupportable, il prenait soin de le digrer. Il rfutait aprs avoir compris. Ma rvolte avait t celle dun insoumis de parade, dun anarchiste de caf ; Van Gogh, lui, tait simple, sincre et authentique. linverse de tous ceux qui, comme moi, staient inutilement noys en divagations politico-sociales, Van Gogh avait fait davantage quil nen avait dit. Jtais un rebelle thorique. Van Gogh tait un insoumis empirique. Il avait embrass puis quitt le christianisme, avec un beau bras dhonneur. Il stait plong dans limpressionnisme pour mieux le dpasser. Il avait got la vie de famille pour tre sr de sa volont de clibat. Il avait t intransigeant, prfrant souffrir un martyr social, une mise lindex auprs de ses proches, une attitude hypocrite plus

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    confortable. Il tait ce point convaincu de la justesse de ses actes et de ses ides quelles devenaient lessence et le sens de sa vie. Il leur subordonnait son existence, sans rechigner, sans autre regret que celui de ntre pas all plus loin encore. lapproche de la date laquelle jallais quitter le Muse Van Gogh, durant lt 2000, jeus lide dcrire une biographie intel-lectuelle du peintre. Je voulais montrer le chemin que cet esprit avait parcouru durant sa carrire artistique. Luniversit dutrecht et le Muse sassocirent pour me permettre de mener ce projet terme. Je me mis tudier les quelque cent cinquante auteurs que Van Gogh mentionne dans ses lettres, et je pus me rendre compte quil avait admir nombre dinsoumis, et non des moindres : Zola, Hugo, Dickens, Millet, Jsus-Christ, Michelet, beecher-Stowe, Delacroix, bunyan, Eliot, Maupassant des auteurs et des peintres qui avaient modifi leurs poques en imposant leurs refus de lordre tabli ; des hommes et des femmes qui navaient pas aim ce quils avaient trouv en arrivant sur terre, et qui avaient apport lhumanit, en luttant, quelque chose de nouveau pour amliorer sa condition. Jsus-Christ, lui, na pas crit plus de livres quil na peint de fresques. Pourtant, Van Gogh le considrait comme le premier de tous les artistes. Justement parce que le Nazaren avait transform les hommes. Il avait travaill sans toile, sans couleur, sans marbre, sans plume, mais en chair humaine, avec sa parole pour seul outil. Le fanatisme religieux de Van Gogh mavait toujours sembl mys-trieux. Personnellement, je navais aucun bon souvenir de Jsus. Javais subi, durant toute ma scolarit, la loi de fiers tablissements chrtiens. Et aucun moment, pendant les douze annes que je passai sous ducation chrtienne, je navais pu trouver quoi que ce soit de crdible dans le message du Christ. Pour moi, cette trange crature barbue en robe et sandales ntait quun mystificateur. Sous couvert de ressusciter les morts, de chasser les dmons et de rendre la vue aux aveugles, le doux Galilen aux yeux bleus avait surtout

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    russi donner un visage dange la haine ordinaire. On mavait ser-vi des frres violents, des jsuites tyranniques, des curs aux mains lgres, des surs ivres, et je ne voyais pas ce que le christianisme avait apport dautre que de fournir une raison de vivre ceux qui, au lieu dembrasser la vie, avaient dcid de la fuir. Ctait l le r-sultat dune ducation chrtienne insense et irrflchie, faite din-cohrences et dinconsistance. On mavait demand de croire sans comprendre, et en me montrant linverse de ce que les cantiques, que je devais apprendre par cur, enseignaient. La foi me semblait un pige dangereux, un touffoir, une cage viter. De ceux qui se prtendaient chrtiens, je nen avais vu quune poi-gne dont la conduite aurait reu lapprobation de Jsus. La masse des pratiquants me dgotait, les glises et les temples me sem-blaient absurdes, et les dogmes obscurs du christianisme parfaite-ment incompatibles avec la pense dun homme qui avait sacrifi sa vie pour remettre en question les dogmes religieux. Jtais pass par les protestants nerlandais et les catholiques franais, des plus illumins aux plus teints, des plus crus aux plus cuits, et je ny avais rencontr que la peur, lignorance, la frustration et la folie. Je dcouvris que Van Gogh avait ressenti une aversion compa-rable. Il avait quitt lglise avec empressement et soulagement. Il avait compris que les messieurs vangliques , ses employeurs dun temps, faisaient lerreur de confondre Dieu et lintrieur des glises . Le mystre de sa foi, que je narrivais pas associer ses intransigeances, sclaircit. Van Gogh ne stait pas trahi. Il avait t trahi. Pour le comprendre, jai d me plonger dans ses lettres crites avant sa priode franaise. Et je dus mintresser en profondeur ce christianisme que je dtestais. Jy dcouvris, par lintermdiaire de Van Gogh, une belle philosophie, le contraire dune religion, un exemple de rvolte et un got de laction que je ny souponnais pas. Jsus aussi avait t trahi. Et il lest toujours, par des millions de bien-pensants qui lon pardonnera, car en vrit , dirait lautre, ils ne savent pas ce quils font

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    Lorsque je commenai mon propre travail de recherche, je ne connaissais pas bien les quelque cinq cents premires lettres. r-diges en nerlandais, je navais pas travaill sur leur prparation ldition. Je les avais lues, mais sans attention particulire. De toute manire, leur contenu me semblait rbarbatif et de peu dimpor-tance. Pour moi, lessentiel rsidait dans les lettres que Van Gogh avait composes sous le soleil dArles, o il atteignit la haute note jaune des Tournesols. une fois de plus, je me trompais, et double-ment. Les lettres nerlandaises de Van Gogh sont essentielles et passionnantes. Le caractre de feu et dacier du peintre sy trouve dans un tat bien plus pur que dans ses lettres franaises. toutes ses obsessions, toutes ses certitudes et tous ses doutes sy trouvent dj, avec une fougue toute juvnile quil aura perdue dans les lettres quil rdigera en france, quand il se sera rsign ntre quun maillon dans la chane du renouveau de lart. Je dcouvris dans les lettres du jeune Van Gogh quil avait re-fus de faire semblant de sintresser au commerce de lart ; quil avait voulu devenir pasteur limage de son pre, non pas pour se conformer une tradition familiale, mais pour apporter du rcon-fort vritable et sincre son prochain. Dieu tait labsolu auquel il aspirait, et lexemple de son fils, mort sur la croix pour racheter les pchs des hommes, lui semblait le seul moyen datteindre cet absolu. Sa foi tait intransigeante. Elle semblait occuper chacune de ses penses, et elle tait le but de chacune de ses actions. Van Gogh voulait imiter Jsus-Christ parce quil avait foi en des textes qui le lui ordonnaient. Van Gogh ne possdait pas la capacit de se contenter de paroles. Il avait un besoin impratif de mettre en pratique ses convictions. Il croyait davantage au bien que reprsentait le Christ quau Christ lui-mme. Il allait au contact des ouvriers, des mineurs, des pauvres de toute sorte, pour leur apporter tant bien que mal un semblant de consolation. Il allait au contact de la souffrance parce quil tait convaincu, en se fondant sur ses lectures de lvangile, que le malheur devait tre une source de joie : la souffrance dans la vie

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    prsente ntait que lheureux prsage dune vie merveilleuse aprs la mort ; les derniers seront les premiers. La ferveur du jeune Vincent lui valut linquitude de sa famille et ltonnement de ceux qui le ctoyaient. Il avait le tort de ne pas chercher de compromis entre ce que les vangiles lui inspiraient, et ce quil lui tait possible datteindre dans le contexte social qui tait le sien. Il navait pas pris la mesure, en premier lieu, du foss qui sparait le christianisme du Christ. Van Gogh stait convaincu quil devait suivre des tudes de thologie Amsterdam pour obtenir un ministre officiel, mais il abandonna ses tudes avant mme davoir tent de passer lexa-men dentre luniversit. Il ne parvenait pas tudier le grec, le latin ou larithmtique. Il avait pourtant les moyens intellectuels dapprendre ces matires, mais, comme il le dira lui-mme de faon clairvoyante :

    Je prfre mourir dune mort naturelle que de my prparer par lacadmie et il mest arriv davoir une leon dun ouvrier saison-nier qui me semblait plus utile quune leon en grec.

    Van Gogh finit alors par trouver, par lintermdiaire de son pre et dun ami de la famille, un emploi pouvant correspondre ses aspirations. Il fut charg, aprs une formation sommaire, de lvan-glisation dune communaut de mineurs dans le borinage belge. Il exera son mtier avec un dvouement tel que sa hirarchie dcida de couper court lexprience, et Vincent, vingt-sept ans, se retrouva sans rien. Il fut exclu de ce que son cur et sa foi lui ordonnaient de faire : aider son prochain en lui apportant la bonne nouvelle de lavnement du royaume des Cieux. Sa faute avait t une trop grande sincrit, un mpris trop grand pour ce qui est ter-restre et temporel. Il en perdit la foi en toute organisation reli-gieuse, sans pour autant perdre sa foi en ce quil trouvait de juste dans les vangiles :

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    Quelquun aurait assist pour un peu de temps seulement au cours gratuit de la grande universit de la misre et aurait fait attention aux choses quil voit de ses yeux et quil entend de ses oreilles et aurait rflchi l-dessus, il finira aussi par croire et il en apprendrait peut tre plus long quil ne saurait dire. Cherchez comprendre le dernier mot de ce que disent dans leurs chef-duvre les grands artistes, les matres srieux, il y aura Dieu l-dedans. Tel la crit ou dit dans un livre et tel dans un ta-bleau.Puis lisez la Bible tout bonnement et Lvangile, cest que cela donne penser et beaucoup penser et tout penser, h bien pensez ce beaucoup, pensez ce tout, cela relve la pense au-dessus du niveau ordinaire malgr vous. Puisque lon sait lire, quon lise donc !

    Linsoumission de Van Gogh avait t complte : il stait rvolt contre les souffrances de ses prochains, et ne pouvant accepter de rester sans rien faire, il dcida de consacrer sa vie soulager ces souffrances. Puis il avait refus de se soumettre aux exigences aca-dmiques quon voulait lui imposer. Enfin il avait refus de renier Jsus-Christ, en refusant de se soumettre ceux qui prtendaient incarner, tort, ses volonts. Il avait voulu appliquer lvangile la lettre, ce quil se fit reprocher par ceux qui lui avaient appris le faire. Van Gogh avait admir son pre tant quil tait convaincu que ce dernier passait son temps faire le bien autour de lui ; que comme lui-mme, le pasteur Van Gogh tait anim dun sentiment rvolte contre les ralits injustes qui lentouraient. Il dcouvrit sa grande stupeur que linterprtation des critures que sautorisaient la ma-jorit des croyants, et dont ses pieux parents taient de pieux re-prsentants, menait surtout au statu quo, et devenait une excuse au service du conservatisme le plus troit. Lesprit de Van Gogh ntait pas fait pour limmobilisme, mais pour le mouvement, le renouveau, la rvolution. Il na jamais d-

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    crit ce qui lui semblait un monde meilleur, mais il sentait que son poque en tait bien loigne. Ainsi, en restant tout simplement fidle lui-mme, il dcouvrit quil naimait pas Jsus de Nazareth pour les dogmes et les rituels que sa doctrine avait engendrs mal-gr lui, mais pour sa force rvolutionnaire, pour son refus de lordre tabli et pour son uvre orale, ses paraboles. fatalement, Van Gogh ralisa quil stait considrablement loign du christianisme. Cette attitude critique et obstine me paraissait admirable. Nous tions loin du suivisme dont javais dabord souponn Van Gogh. Avec son caractre impossible, mme dans ce quil avait fait de plus conventionnel, il avait t indomptable : licne bourgeoise tait devenue un Matre punk.

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    un des auteurs que je rencontrais souvent dans les lettres que je dchiffrais tait Jules Michelet. Il nest qu moiti tonnant que ce mentor de Van Gogh fut lintellectuel rvolutionnaire par excellence. Michelet avait consacr sept volumes de sa monumen-tale Histoire de France la rvolution franaise de 1789. Van Gogh tait convaincu que lpoque rvolutionnaire avait t bien plus fconde en uvres et ides que lpoque laquelle il appartenait. Il ressentait mme une espce de nostalgie pour ces jours agits, quil ne connaissait pourtant que par des leons dhistoire, des pages de roman et des tableaux. Van Gogh prenait Michelet pour un aptre moderne , parce que ses crits taient immdiatement applicables la vie moderne, et quils indiquaient avec clart ce que lvangile ne faisait que susurrer en germe . Il citait Michelet tour de bras, surtout LAmour et La Femme, et surtout quand il sagissait de dfendre ses actes les moins dfendables. Par exemple en 1880, quand il tomba amoureux de sa cousine Kee Vos, et quil se heurta la dsapprobation gnrale de sa famille et au refus catgorique de lintresse. Il se mit alors citer et pasticher Michelet autant que possible pour expliquer son frre Tho quil devait sobstiner dans sa dmarche. bien sr, Michelet na crit nulle part que lon peut forcer un tre humain en aimer un autre. Van Gogh nen a cure. Il slectionne dans les textes de LAmour et

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    de La Femme tout ce qui convient ses ides pour insister et insister encore, poussant ses parents dans les derniers retranchements de cette tolrance admirable dont ils savaient faire preuve envers leur enfant terrible. Suivre Van Gogh au jour le jour, mme quand on doit sattacher ne rater aucune virgule et vrifier la longueur des l ou la rondeur des a, fait entrer dans le personnage. quon le veuille ou non, on prend parti. Combien de fois ne me suis-je pas dit Mais quest-ce qui te prend ? tu crois quil va gober a ? et cette habitude contracte au contact les lettres franaises mest reste en dcou-vrant les lettres nerlandaises. Sans doute nest-ce pas une bonne chose pour un scientifique, qui doit veiller rester objectif. Mais je crois que la matire que jtudiais, par moments, tait plus forte que moi. Surtout quand Van Gogh exagrait ou quil dformait la ralit, et que je me sentais presque embarrass sa place pour les normits quil pondait. Mme chez Michelet, lauteur qui laura marqu le plus for-tement, Van Gogh ne reconnaissait lautorit que si elle servait ses intrts. Autrement dit, il ne reconnaissait pas lautorit de Michelet. Il sen servait, mais nen subissait pas linfluence. Et tous ses matres littraires, intellectuels ou artistiques subissaient ce mme sort. La plupart des ides de Vincent ne venaient que de lui-mme. chaque fois que jai eu limpression de trouver une origine, une influence pour telle ou telle prise de position rencontre dans la correspondance, je me suis tromp. Les ides de Van Gogh mer-geaient dans un contexte culturel et intellectuel bouillonnant, dont le dynamisme tait extraordinaire, les influences nombreuses, et linteraction continuelle. Il est impossible daffirmer quoi que ce soit de vraiment solide sur les matres de Van Gogh. Il tait son propre matre, non par mauvaise volont, mais par essence. Paul Gauguin crit dans Avant et aprs que Daudet, de Gon-court, la bible brlaient ce cerveau de Hollandais . En effet. Mais

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    laccent devrait, dans cette phrase, tre mis sur le verbe brler . Et il faut tenir compte de la puissance et de la nature de ce feu pour com-prendre pleinement les ides de Van Gogh. Il ne subissait aucune influence, pas plus de la bible que de Germinal de Zola, quil avait pourtant lus et lous. Il est indniable que le peintre a puis dans les sources culturelles de son sicle, mais invariablement, sa force de caractre finissait par lemporter sur lautorit de ses matres. quant moi, jeune chercheur trop sr de lui en commenant son travail, jtais tomb dans un abme de doutes. Des doutes qui ne me faisaient pas souffrir. Au contraire. Je commenai plutt souffrir de ceux qui affichent une srnit trop grande, ivres de certitudes, qui ont rponse tout, des anecdotes pour faire cho toute informa-tion, qui parlent du meilleur ceci , du plus grand cela , et qui ne font que la dmonstration de ltendue de leur ignorance en talant leur savoir. Puis, quelques mois plus tard, cette irritation fit place un amusement tonn. Ltre humain, avec tous ses dfauts, recom-menait me fasciner. Sans mpris, sans hauteur dplac, je pris got aux grandes gueules, aux timides, aux amoureux, aux ridicules, aux grands, aux maigres, aux gros, aux vaniteux, aux colriques ctait un grand bouquet de fleurs tranges et passionnantes, qu dfaut de savoir peindre, jobservais avec motion. Je ne pouvais que constater que les lettres mavaient formes, que le peintre des fleurs et des champs mavait enrichi quun travail patient dans une chambre forte mavait fait voyager davantage que tous les trains et tous les avions que javais pris.

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    Au bout de mes quinze mois, en rangeant ma dernire lettre, jeus un sentiment damertume et de regret. Je savais que je venais de vivre une exprience inestimable, et je me demandais sil me serait donn un jour de vivre, professionnellement, quelque chose de plus fort, ou au moins dquivalent. Je sais aujourdhui que cest improbable. La chambre forte, pourtant inconfortable, mon lieu de travail si prestigieux et si simple, me manque encore. Les lettres de Vincent me manquent. Je me console en me disant que jaurai contribu rectifier quelques ides reues. Cet artiste ntait ni pauvre, ni maudit. Il na t fou que peu de temps. Son uvre est celui dun travailleur talentueux et opinitre, non celui dun malade mental. Vincent van Gogh ntait pas un isol, mais quelquun qui cherchait rencontrer lautre, tout en tant handicap par des manires trop enflammes, trop brusques, trop exigeantes. Il ntait pas mconnu, ni incompris ; il avait vit dtre connu, et navait pas cherch tre compris. Il na vendu quune seule toile de son vivant parce quil pensait quil valait mieux ne pas en vendre : il ne voulait pas brader son travail, conscient que son uvre prendrait de la valeur avec le temps On ne lui donnera pas tort. Je me console aussi en ralisant que jai pu suivre, en accompa-gnant le peintre sur un bout de chemin, une terrible leon de vie. Van Gogh est le modle absolu de tous ceux qui se sentent en dsac-

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    cord avec les pouvoirs, les rgles, les systmes et les injustices qui les entourent. Il a montr que la rvolte et linsoumission taient de formidables moteurs de cration. Il a montr quil tait bon dhsi-ter, de douter, de remettre en question, tout en restant fidle des va-leurs telles que la simplicit, le travail et lintgrit. Paradoxalement des valeurs dont se rclament les plus rfractaires au progrs et la jeunesse. Jadis, ctaient les pharisiens. Plus tard, ctaient ceux que Van Gogh appelait les jsuites . Aujourdhui, cest peut-tre toute une gnration, au seuil de la retraite, qui occupe tous les fauteuils, qui croit encore incarner la jeunesse la soixantaine bien sonne, qui mprise toute forme de culture qui na pas au moins son ge et qui refuse, par peur de vieillir, de voir que ses enfants ont grandi. Gare, vieille garde ! dirait Van Gogh. un renouveau, un art nou-veau, une culture nouvelle est en marche. Et le sera toujours, en dpit de ce qui en sera pens ou dit par ces ternels anciens. Vincent van Gogh savait quil fallait passer le relais. Il stait dj rsign le faire avant mme dtre reconnu. Il navait pas eu besoin dtre rassur par une reconnaissance publique pour produire ses merveilles. Il navait eu aucune gloire et nen voulait pas ; il sen mfiait comme de la peste. Cest l le plus beau legs, le plus bel espoir laiss par Van Gogh : avoir montr que la fidlit ses convictions surpasse toute concession faite lesprit du temps, et quen restant fidle soi-mme, on finit sa place, au nez et la barbe des mortels qui jugent, qui rigent dinutiles monuments aux gloires passes dterrs rgulirement coups commerciaux danniversaires de mort et qui se vautrent, sans avancer, dans les souillures de leurs imbciles et pesantes certitudes, laissant filer entre leurs mains les uvres les plus vivantes et les artistes les plus puissants. Ctait son combat. quil soit le ntre !

    La chambre forte

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  • 2. LEttrES Sur VAN GOGH

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    Aprs tre sorti de ma chambre forte, et aprs avoir quitt le Muse, jai pu mener sans trop dencombres mes re-cherches sur les sources littraires trouves dans la cor-respondance de Van Gogh. Cela ma valu un titre universitaire, et sans doute eut-il t convenable que je cherche un emploi dans un Institut ou une facult, pour continuer contribuer la science et participer de nombreuses runions. Le hasard et lamour en ont dcid autrement. Jai pous une franaise et je me suis install en france, dans une ville merveilleuse o lhistoire de lart du xixe sicle ne joue pas un rle prpondrant. une thse sur les chants sacrs de la valle du Gange y aurait t de la mme utilit.Heureusement pour moi, Van Gogh ouvre plus de portes que les chants sacrs de la valle du Gange. En tout cas, dans la partie du monde qui mest familire. Sans doute quil existe des lieux exo-tiques et fascinants o Van Gogh est au mieux une faon dternuer, et o lesdits chants sont primordiaux. Je nen sais rien et je ne vou-drais pas prendre le risque de me faire le hraut de contre-vrits blasphmatoires si un reprsentant de cette autre partie du monde devait lire ces lignes. quil mexcuse sil en a la bont, ce que je lui souhaite.Van Gogh donc, ouvre de nombreuses portes quand on a eu le pri-vilge de sen approcher comme jai pu le faire. Grce un certain nombre de personnes qui mont honor de leur confiance, jai pu

    PrAMbuLE

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    participer en qualit de conseiller de nombreux projets. films, documentaires, livres, expositions, uvres dart, confrences, cours, colloques... Jai pu plonger dans un monde stimulant et agit, et partager de nombreuses reprises ce que javais pu dcouvrir en soumettant les lettres de Van Gogh un examen systmatique. En free-lance, libre de mes choix, sans autre base que ma petite famille, qui sagrandissait mes cts.un des projets pour lesquels jai pu jouer un rle de conseiller scientifique tait un film qui na pas encore vu le jour, qui connat quelques difficults de production la suite dune somme pouvan-table dincomptences accumules, croises et ddoubles, mais dont toutes les scnes, superbes, ont t tournes. Jespre que ce film pourra exister un jour, comme il existe aujourdhui un film en Imax, qui est une adaptation trs libre de la premire partie de ce livre. quoi quil en soit, et quoi quil advienne, le reprage de ce film ma laiss un souvenir imprissable. tous les jours, je notais mes impressions sous forme de Lettres, car cela me semblait appropri, mme si ces pitres nen sont pas vraiment, et quelles ne sadressent personne en particulier. Les Lettres ont lavantage de permettre quelquun qui ne sait pas crire un roman, comme moi, de partager quelque chose avec un public de lecteurs. Les voici.

    Lettres sur Van Gogh

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    Au pied de Onze Lieve Vrouw, une foule de lunettes de soleil passe derrire ma Leffe. Il fait trs, trs chaud. La lumire est cubaine, le ciel est italien, les couleurs sont andalouses. Van Gogh, qui a pass quelques mois dhiver ici en 1885-1886, na probablement jamais vu Anvers comme a. Jattends un ralisateur. Nous allons passer deux semaines ensemble et marcher sur les pas de Van Gogh en belgique et en france. Nous chercherons des personnes et des lieux qui nous per-mettront de filmer ce qui reste aujourdhui du passage du peintre : des maisons, des paysages, des gares, des cafs et leurs habitants. Avec lespoir de trouver des histoires vivantes, des anecdotes sur le grand-pre du grand-oncle qui racontait que Van Gogh avait peint sa maison, connu sa sur, ou prch dans telle ou telle glise. Avec un but simple et un sujet simple, ce qui est toujours compliqu: ne pas filmer que ce qui concerne Van Gogh, mais surtout ce qui concerne les humains qui vivent sur ses traces aujourdhui. Laventure dans laquelle je suis en train de me lancer est trs pro-metteuse. Cest un documentaire de cinma sans scnario, un road movie sans carte prcise, avec mes connaissances documentaires et historiques comme guide, et la chose humaine comme desti-nation. Le tournage commencera Londres, passera par Ostende, Calais, Anvers, bruxelles, Mons, Paris, Auvers-sur-Oise, Arles, les Saintes-Maries-de-la-Mer et Saint-rmy-de-Provence. Des dbuts

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    de Van Gogh en tant que jeune marchand dart son enterrement de peintre regrett, en visitant les lieux quil a dcrits, dessins, peints, ou simplement traverss. Les lunettes de soleil disparaissent derrire ma deuxime Leffe. Le soleil se couche et la lumire svapore. Dans un autre sicle, jcra-serais ma troisime cigarette, mais un livre est lieu public, o lon ne peut plus fumer. Mon ralisateur nest pas l. Je lappelle pour la sixime fois toujours pas de rponse. Je rve de cacahutes ou de chips, mais on me refuse un simple grigotage. Il faut que je mange. Je finis par obtenir des olives noires qui devaient parer les pizzas de la veille, et jattends, au pied de Notre-Dame dAnvers, en me sentant ivre et seul. Van Gogh avait fait quelques croquis sur cette place, dans un petit carnet dont il ne se sparait jamais. Il croquait ce quil voyait comme on prend des photos. Des tudes dattitudes, des dtails, des dbuts de paysages urbains. A Anvers, il venait vendre sa production et se perfectionner dans son art, lAcadmie. Mais Anvers navait pas voulu de son art, et lui navait pas voulu de lAcadmie dAnvers. Ils staient spars dun commun accord. Si je reprends une Leffe, je ne sais pas ce que je vais raconter mon ralisateur. Jai fini les olives et il ny a plus du tout de lumire. Patience.

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    Lhtel est bizarrement confortable. Je mtais prpar un voyage dans des conditions spartiates, avec chaussures de marche et chaussettes de sport, une allure de scout pour rassurer mes inter-locuteurs et une carte de visite du Muse Van Gogh dans la poche pour botter en touche si ncessaire. Javais mme prvu un canif et une gourde. Je me retrouve lHtel De Gekroonde Os, qui fait de son mieux pour justifier ses tarifs luxueux. un sacr contraste, si jai peu prs saisi ce que je suis venu faire ici.Le rveil intgr dans la tl 36cm de marque bonkio ma rveill avec un programme de tlachat flamand. Il sagit de commander sans attendre, un appareil compos dun transformateur, dune srie dlectrodes et de gel lubrifiant, afin de se sculpter des abdos de rve sans efforts. a permet de continuer regarder la tl, par exemple. Il est sept heures trente ; je retrouve mon ralisateur dans une de-mi-heure. Nous sommes rentrs 3 heures du matin hier, aprs son retard de 4 heures. Il faut que je lui raconte ce que Van Gogh est venu faire ici, Anvers, durant lhiver de 1885-1886. Cest une histoire complique, que jai dj essay de raconter dix fois cet homme press, et je ne suis pas sr quil en ait retenu le moindre mot. Il ne semble pas sintresser aux faits historiques. Il veut connatre les endroits, pour tre sr de filmer o il faut. Ce quil filme, cest vrai, ne mappartient pas. Il part du principe que ce que Van Gogh a vu nexiste plus, et quil ne sert rien de filmer ce qui nexiste pas. Il veut du vrai, et cherche ce qui existe aujourdhui. Van Gogh avait

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    vu et dcrit des matelots, des docks bruyants, bigarrs, et des salles de bal. Il ny a plus rien de tout cela. Nous ferons avec ce que nous trouverons sur place, sauf si cest moche, et encore, si cest vraiment trs moche, nous le filmerons quand mme. Voil les donnes. Je suis historien dart, reprsentant du Muse Van Gogh, et je dois va-lider scientifiquement un projet cinmatographique qui sannonce comme un essai documentaire la Van der Keuken. un sacr dfi. De plus, les vnements sacharnent contre nous. Nous nous promenons la gare centrale, o Van Gogh arriva en 1885, et nous dcouvrons quelle sera en travaux quand nous reviendrons pour la filmer. Je suis du, mais mon ralisateur se rjouit. Je ne comprends dcidment rien son film et je me rsigne ne rien y comprendre. Le premier lieu fort que nous devons explorer est improbable, difficile daccs, sauvage. Cest une simple chambre, la premire chambre de notre priple, qui doit faire dix mtres carrs, et qui na jamais t documente en film ou photographie. Pourtant, une plaque sur la faade dlabre de cette maison de la Lange beelde-kenstraat, ou rue des Images, signale son existence. Nous ne savons rien des occupants actuels cette demeure. Mon ralisateur a pu y entrer il y a deux ans, pour faire des photos aux tages infrieurs. Il a pu photographier la vue de la cage descaliers, qua peinte Van Gogh, et qui na pas boug depuis 1886, quelques modifications darrire-cour et quelques antennes paraboliques prs. Nous passons devant la porte neuf heures quinze. Il fait dj bien chaud. Laspect de la maison, les rideaux de dentelle jaunie sentant labandon de toute envie de vivre, latmosphre du quartier, tendue et presse, ne nous donne aucune envie de sonner. Il est trop tt. Nous continuons notre exploration de la rue, et nous trouvons un troquet populaire 200 mtres de notre cible, o il nous semble prudent de mener une petite enqute pour comprendre le fonction-nement des environs. Nous ne sommes pas les bienvenus. Nous ne parlons pas le fla-mand dAnvers, mais le nerlandais des petits bourgeois. Mon ct

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    scout ne nous rend pas service ici, o un tatouage grossier avec une ancre et une rose, des cheveux dans le cou et une dent sur deux au-raient t plus rassurants. La tenancire, bonne matrone flamande, finit par lcher que le quartier ne vaut plus rien, quil y a trop dtran-gers, que tout change pour le pire, quon ncoute plus les vrais an-versois. Nous ne voulons pas en savoir davantage. Lide de faire un reportage sur la monte de la xnophobie ne nous intresse pas ; le sujet nous cure davance, et sil aurait de juste, par rapport aux intentions de mon ralisateur, quil na rien voir avec Van Gogh, ce nest pas pour autant quil mriterait autre chose quun regard conditionn par des regrets et du dsamour et cest l notre limite : lil du film que nous construisons doit tre en adquation, pour autant que possible, avec celui de Van Gogh. un il ouvert. Lamer caf derrire nous, nous remontons la rue pour nous pr-senter aux habitants de la maison anversoise de Van Gogh. Il est neuf heures quarante-cinq. Le temps dhsiter encore une seconde, et la porte souvre delle-mme. Nous nous retrouvons devant un facis sympathique, rong par la bire et le tabac. un homme maigre et bedonnant la fois, aux cheveux lisses et gras, au nez lgrement en trompette, madresse une phrase totalement inintelligible. Encore de lanversois. Je ne comprends rien.faisant le sourd, jexplique en quelques mots pourquoi nous sommes l. Jespre que les mots Van Gogh , muse , documentaire et cinma seront de bons ssames. Le bonhomme nous toise, rit, et nous demande en faisant un effort de prononciation : Ben... vous voulez voir la chambre de Van Gogh ? Je sais pas si elle est ouverte. Mais il y a dautres pices, et la vue. Vous savez quil a peint la vue ? Nous sommes abasourdis.Cest en tremblant que je suis celui qui se prsente en chemin comme Marcel, et qui ne cesse de parler. Je mattends voir des choses que je ne connais quen livres, mais ce ne sont pas mes yeux qui sont sollicits en premier lieu. Il faut passer un mur palpable dodeurs mlanges et paisses. urine, bire, tabac froid, excrments,

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    transpiration pour lessentiel. une vieille radio crache de la fM des annes quatre-vingt dans une pice dont je ne distingue qu peine la porte dans lobscurit rgnante. Nous gravissons lescalier, et je sens chaque marche. Jcoute le craquement dun bois qui a craqu sous les pieds de Van Gogh, et quaucun historien dart na entendu avant moi. Enfin, cest ce que je me plais croire. Les livres, les docu-ments, la chambre forte et lordinateur sont loin. Cest sur le terrain quon comprend, quon sent. Et ce que je sens, avec tout ce que cela a dinfecte, est juste. Je suis sorti de ma bulle de vie facile pour ex-plorer les limbes dun peuple prsent depuis la nuit des temps, que nous, qui lisons, ne voyons quen fictions, parce que des gens de la trempe de mon ralisateur nous les montrent dans une uvre dart. En montant lescalier de la rue des Images, je ne suis pas dans une uvre dart, ni dans lhistoire de lart, et je commence comprendre le film que nous allons faire. Je suis devant un miroir : ce quaurait pu tre ma vie si je navais pas eu la chance que jai toujours eue, et que je ne mrite pas plus que Marcel, qui interrompt mes penses en me montrant la vue de la cage descalier : Cest l quil a peint son tableau. Incroyable, non ? Il vivait l, un pauvre gars. Comme moi. La fentre donne sur un toit sur lequel Marcel nous autorise monter. Nous vitons de marcher sur les tessons de bouteille et les prservatifs, en dcomposition comme les cadavres doiseaux quon voit au pied du conduit de chemine. Marcel parle sans arrt. Nous avions peur de ne trouver personne, ou bien de trouver quelquun dagressif, ou bien quelquun de muet. Nous sommes tombs sur une porte qui sest ouverte delle-mme, par un tre humain accueillant et volubile. Je le lance sur le quartier, et il nous sert la mme sauce que la tenancire nous avait servie. trop dtrangers, lme anversoise qui fout le camp. Je linterromps pour lui demander si on peut voir la chambre. bien sr. La porte est ouverte. Cest une mansarde. Joublie lodeur, jou-blie Marcel, les excrments de chat et les botes de bire vides qui tranent par dizaines. Je me tiens dans une chambre que presque

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    personne na vue en y voyant la chambre de Van Gogh. Cest ici que le peintre a pass 5 mois de sa vie, suivre des cours de dessin lAca-dmie des beaux-Arts, faire des croquis, a lire les Goncourt, Zola, Daudet, collectionner des estampes japonaises. Cest dici quil par-tait, tt le matin, pour se rendre aux docks, quil voyait comme une fameuse japonaiserie , et o il ne voyait que des contrastes, ce qui le sortit dfinitivement de sa priode hollandaise et de ses couleurs brunes et noires. Cest sous la lumire de ce petit vasistas quil re-voyait ses croquis griffonns au pied de Onze Lieve Vrouw. Cest ici que schaient ses premiers portraits colors. Cest peut-tre ici quil a fignol le ruban rouge qui orne les cheveux dun modle fminin au regard de charbon et de braise, dont le visage a fourni le motif de son plus beau tableau anversois. Le sol est meuble, Marcel parle, le ralisateur se tait, prostr. Par terre, des bas rsille en boule, un vieux matelas tach, des boites de bire vides. une bassine, un vieil aspi-rateur, un lavabo. Le plafond montre des traces dcoulement deau et des moisissures une des composantes de latmosphre olfactive que je navais pas encore identifies. Je narrive pas entrer. Me dire que cette chambre a t occupe par une prostitue me rvolte dans un premier temps, mais me rassure dans un second temps. Cette maison est reste ce quelle tait. un quartier o personne ne se sent bien, o tout le monde est ltranger de lautre, o on naime pas rester. un quartier qua got et senti Van Gogh, et quil a quitt sans regrets pour se rendre Paris, o son frre, Tho, vendait des toiles de Monet pour boussod, Valladon et Compagnie. Je finis par entrer dans la chambre. Je baigne dans tout ce quelle a de sordide. Marcel mexplique que dans quelques semaines, des travaux de rnovation commenceront. Cette chambre nexistera plus. Elle fera partie dun duplex. Le quartier change, il y a trop dtrangers, rpte-t-il. Au premier tage, Marcel nous prsente un autre habitant. un homme sans ge, assis une petite table, qui sirote ce qui semble tre la quatrime bire de sa journe. Des cheveux longs, gris et gras encadrent son visage rougi. Sa radio rappelle quil est dix heures du

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    matin. Cest de cet appareil que sort la musique des annes quatre-vingt que lon entend en sourdine depuis le dbut de notre visite. Pour entamer une conversation, je lui demande comment sont les cafs, dans le quartier. quelques squences dans un caf du coin nous intresseraient beaucoup, et lhomme prsente toutes les qua-lits pour sy connatre. Marcel rpond sa place : Il nest pas sorti dici depuis que sa femme est morte. Cest moi qui fais ses courses. Il sinterrompt pour entamer une nouvelle bire et rouler une ciga-rette. Les cafs, ici, cest pas la peine. tout a chang. trop dtran-gers. Et puis les cafs du quartier, cest plein de racistes. Je supporte pas a. Je comprends pas pourquoi il faut se har, comme a, et parler toute la journe de sa haine pour des gens quon connat pas. Moi les turcs et les arabes, a me drange pas. Enfin a serait bien quAnvers reste Anvers. Son ami lve la tte. Moi jen ai plus rien foutre. Ma femme est morte dAlzheimer, je lai soigne, maintenant jattends de crever, et je bois jusqu ce que a sarrte. Mon rle de conseiller scientifique, mon film, mon Muse Van Gogh tombent en petits bouts, et je me sens particulirement nu. Jaurais aussi envie de boire une bire sil ny avait pas cette odeur, dont je trouve une nouvelle composante : un chien crasseux, nerveux et mal nourri, allong ou mort sous le lit. Ce nest pas son matre qui le sort, puisquil ne sort jamais. Cest Marcel, en faisant les courses. Je demande si on pouvait revenir au mois de juin pour faire quelques plans. Marcel nous dit que cest bon, et prcise quil faudra rester boire une bire. Nous remercions et nous repartons. Vides.

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    Nous logeons dans un htel de chane Mons, quelques kilo-mtres de la mine dans laquelle Van Gogh est descendu en 1880. Je commence comprendre pourquoi ces htels sans mes sont ncessaires. Ces chambres sans surprises sont dexcellentes cel-lules monacales, qui permettent un vrai repos aprs des journes trop riches en motions. Nous travaillons 15 heures par jour, la recherche des gens et des endroits qui, en images et en paroles, pourront raconter quelque chose dhumain et de fidle lesprit de Van Gogh, en hommage son engagement et son uvre. Cest notre il que nous cherchons, pas le sien, et cest notre ralit que nous observons, pas la sienne. Mais notre moteur, pour autant que possible et pour autant que nous puissions le saisir, est le sien. L o il voyait un motif digne dtre dessin ou peint, nous cherchons ce quil peut y a voir dintressant aujourdhui. Et nous trouvons plus de choses que vingt documentaires ne pourront montrer.Le soleil nous suit toujours. Le temps est caniculaire. Si nous avons ce soleil pendant le tournage, on nous reprochera de ne pas avoir film aux bons endroits. Nous entrons dans une ruine Petit-Wasmes, lancienne maison du boulanger Denis. Cest ici que Van Gogh louait une chambre, et cest ici quil a dcouvert que sa voie tait celle de lart, vers 1879-1880. Cest dici quil observait les mineurs venant de la fosse, les sclneuses charges de charbon, couverts de suie, et quil fit ses

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    premiers croquis vocation artistique. Cest cette maison quil d-cida de quitter, aussi, pour louer une cabane sans confort aucun, jugeant que sa chambre chez Denis tait trop spacieuse, trop chauf-fe, et quil y mangeait trop bien. Ne se sentant pas mieux quun ouvrier, quun paysan ou un mineur, il ne concevait pas de vivre mieux queux. Et cest enfin cette maison quil retrouva quand son pasteur de pre, alert par les lettres un peu trop fanatiques de son fils, vint lui expliquer quil allait trop loin, et quil ne sagissait pas de perdre sa dignit pour gagner son salut. Vincent tait vanglisateur. Dans la rgion, on lappelait le pas-teur noir ; il tait considr comme fou lier, comme dans pas mal dendroits quil a frquents. Sur la faade de la maison ventre dans laquelle nous nous trouvons, une plaque indique le passage de celui qui devint un des peintres les plus connus de son temps . Mais il ny a plus dtage, plus de plancher, plus descalier. un vieux fauteuil, un puits au milieu de ce qui devait tre la cuisine, et la crainte permanente de voir le tout scrouler sur nous nimporte quel moment. Pour y entrer, nous avons d traverser une haie et une claie dfonce. La moiti du sol est couverte de dtritus de toute espce. La maison de Van Gogh de Petit-Wasmes est un dpotoir. Nous sommes scandaliss. Nous sommes conscients quil nest pas forcment souhaitable de totmiser tout ce qui peut devenir une relique du passage de Van Gogh sur terre, mais de l laisser tomber en ruine une maison avec une telle histoire, dans laquelle un jeune vanglisateur avait fait un choix qui allait mener lart dans une dimension quil navait pas connu jusque l cela nous semble inap-propri et indigne. Nous sortons de l avec un sentiment damer-tume profonde, et avec le regret de ne pas avoir un petit million deuros pour racheter la ruine et la restaurer dans les rgles de lart. Nous sonnons toutes les portes du village, interrogeons tous les habitants, et nous trouvons bientt un guide bienveillant, borin depuis autant de gnrations quil peut en deviner, et qui connat la rgion par cur. Il nous explique que le borinage est une rgion

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    gruyre, dont le sous-sol contenait jadis une quantit infinie de charbon. Les mines sappellent des charbonnages. un de ces char-bonnages, le Marcasse, se trouve 300 mtres peine de la maison du boulanger Denis. Notre guide est le fils, le petit-fils et larrire-petit-fils de mineurs qui ont travaill dans le Marcasse. Le charbonnage, qui doit couvrir deux bons hectares, est ferm depuis les annes soixante-dix. Il nen reste que des structures en bton et en briques, des toits ventrs, et des structures squelet-tiques en mtal oxyd. bizarrement, quelques chevaux y paissent, des chiens aboient, des chvres y broutent tout ce qui pousse. un immense terril noir, ingalement couvert de verdure, assombrit lhorizon et menace lensemble. un tracteur maquill en locomo-tive, envahi par des herbes folles, est encore attach une suite de wagons dans lesquels on imagine que, pendant les trente glorieuses, des familles aux chemises fleuries et aux lunettes de soleil immenses ont pu se laisser conter les histoires de la rgion. Plus loin, une ca-ravane. Et une collection de Volkswagen entre en symbiose avec le sol noir. tout semble prcaire et abandonn. Pourtant, quelque chose survit ici. Nous avanons sur le terrain, caressons un cheval, et discutons voix basse de ce quont pu tre les masses de ferraille et de bton qui nous entourent. bonjour ! Vous venez pour la pouliche ? une dame dune quarantaine dannes se dtache du dcor. Nous utilisons nos ssames habituels, Van Gogh , muse , cinma et documentaire . Comme dhabitude, les portes souvrent. La dame se livre sans rserve. Elle est dgote, dit-elle. Son mari a sacrifi sa sant, ses conomies, son mtier pour raliser un rve fou : celui de faire du Marcasse une ferme ducative, o des enfants pourraient dcouvrir des btes et lhistoire de la mine. Il avait de-mand des subventions et un permis de construire. En raction, il avait reu des amendes et un permis de dmolition. Mais il navait pas pu. Dmolir un btiment historique, un charbonnage dans le-quel Van Gogh tait descendu... Non, il ne pouvait pas. Kirk Douglas

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    avait tourn un film, ici. Il nallait pas abandonner son rve, il y resterait sil fallait. Je nen doute pas. Il y a de quoi y rester. Des centaines de tonnes de dbris pouvaient scrouler nimporte quel moment. Nous vi-sitons les lieux malgr le danger, sans casque, sans chaussures de scurit. Nous pouvons glisser nimporte quel moment et nous retrouver empal sur de vieux rails rouills. Mais lair est tranquille et le soleil toujours aussi puissant ; cela semble de bon augure. Les images que nous pourrions tourner ici seraient incroyables. Je ne peux pas mempcher de sortir mon appareil et me mettre tout photographier, frntiquement. Pas comme dhabitude, pour des raisons documentaires, mais parce que je suis fascin par la beaut des lieux, et que jai peur de ne plus jamais voir a. Dans les environs du charbonnage, les maisons sont basses et accoles, et ne semblent pas avoir beaucoup volu depuis le dix-neuvime sicle. Des entrelacs de ruelles plus ou moins envahies de vgtation, des chemins creux, des passages entre deux arbres, des buttes, des terrils, tout se prte se perdre. Ce que nous faisons dailleurs aprs que notre guide nous a souhait le bonsoir, nous assurant que nous saurions tantt retrouver notre chemin. Nous ne trouvons aucun chemin, et certainement pas celui de Mons, mais nous trouvons un petit caf. Il est 18 heures. une bonne heure pour boire de la bonne bire. Nous attirons lattention des habitus, assis une table qui occupe la moiti du local. Nous ra-contons pourquoi nous sommes l, et a ntonne personne. tout le monde connat Van Gogh, mme si les histoires sur son passage diffrent dun habitu lautre. bientt, des dbats anims se d-clenchent autour de nous, et deux hommes en viennent presque aux mains. La patronne, la cousine dau moins un des belligrants, in-tervient pour les sparer. tout a pour Van Gogh. Je sais bien qui des deux a raison, mais je prfre me taire. Voici donc les descendants des mineurs que Van Gogh a connus. Leurs pres taient pauvres et malades cause de leur travail. Eux sont malades et pauvres parce

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    quils nont pas de travail. Ils acceptent de nous recevoir dans leur caf dans un mois pour enregistrer leurs diffrentes versions. Jai un sentiment partag. Ils ont lair de croire quon veut les filmer pour ce quil savent sur Van Gogh, alors quau fond, ce qui nous intresse, cest eux, et le seul fait quils racontent quelque chose sur Van Gogh. que ce peintre fasse partie intgrante de leur identit est fascinant ; jai peur toutefois que nous ne glissions vers un exercice de tou-risme social, dans toute sa splendeur gauche caviar bien-pensante et litiste ; sclabousser de culture populaire en attendant trois t tlrama, une heure de discussion lundi soir sur Arte minuit et une subvention europenne pour une prochaine aventure hypocrite, ce serait parfait si nous faisions un film sur Gauguin ou Degas. Le ralisateur me rassure, ce nest pas ce que nous allons faire. Nous rentrons vers Mons aprs notre deuxime bire, roulant derrire un borin sympathique de dix-huit ans qui