Le Théâtre Des Paroles

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    10-Sep-2015

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Valre Novarina

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  • Le Thtre des paroles

  • DU MME AUTEUR

    Chez le mme diteur

    LE DRAME DE LA VIE. LE DISCOURS AUX ANIMAUX. VOUS QUI HABITEZ LE TEMPS. THTRE - L'Atelier volant - Le Babil des classes dangereuses

    - Le Monologue d'Adramlech - La Lutte des morts - Falstafe. PENDANT LA MATIRE. JE SUIS. L'ANIMAL DU TEMPS, version pour la scne du Discours aux

    animaux. L'INQUITUDE, version pour la scne du Discours aux

    animaux. LA CHAIR DE L'HOMME. LE REPAS, version pour la scne des premires pages de La

    Chair de l'homme. L'AVANT-DERNIER DES HOMMES, version pour la scne du cha-

    pitre XVII de La Chair de l'homme. L'ESPACE FURIEUX, version pour la scne de Je suis. LE JARDIN DE RECONNAISSANCE. L'OPRETTE IMAGINAIRE. DEVANT LA PAROLE. L'ORIGINE ROUGE. L'QUILIBRE DE LA CROIX, version pour la scne de La Chair

    de l'homme. LA SCNE. LUMIRE DU CORPS. L'ACTE INCONNU.

    Aux ditions Gallimard LE DRAME DE LA VIE.

  • Valre Novarina

    Le Thtre des paroles

    Lettre aux acteurs Le drame dans la langue franaise

    Entre dans le thtre des oreilles - Carnets Impratifs - Pour Louis de Funs - Chaos Notre parole - Ce dont on ne peut parler,

    c'est cela qu'il faut dire

    RO.L 33, rue Saint-Andr-des-Arts, Paris 6e

  • Hauteur et l'diteur tiennent remercier Hubert Nyssen pour l'amicale autorisation qu'il leur a donne

    de reproduire dans la prsente dition Lettre aux acteurs et Pour Louis de Funes

    RO.L diteur, 2007 Actes Sud, 1986, pour Lettre aux acteurs

    et Pour Louis de Funes ISBN : 978-2-84682-186-5

    www.pol-editeur.fr

  • LETTRE AUX ACTEURS

  • J'cris par les oreilles. Pour les acteurs pneuma-tiques.

    Les points, dans les vieux manuscrits arabes, sont marqus par des soleils respiratoires... Respirez, poumonez ! Poumoner, a veut pas dire dplacer de l'air, gueuler, se gonfler, mais au contraire avoir une vritable conomie respiratoire, user tout l'air qu'on prend, tout l'dpenser avant d'en reprendre, aller au bout du souffle, jusqu' la constriction de l'asphyxie finale du point, du point de la phrase, du poing qu'on a au ct aprs la course.

    Bouche, anus. Sphincters. Muscles ronds fer-mant not'tube. L'ouverture et la fermeture de la

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  • LE THEATRE DES PAROLES

    parole. Attaquer net (des dents, des lvres, de la bouche muscle) et finir net (air coup). Arrter net. Mcher et manger le texte. Le spectateur aveugle doit entendre croquer et dglutir, se demander ce que a mange, l-bas, sur ce plateau. Qu'est-ce qu'ils mangent ? Ils se mangent ? Mcher ou avaler. Mastication, succion, dglutition. Des bouts de texte doivent tre mordus, attaqus mchamment par les mangeuses (lvres, dents); d'autres morceaux doivent tre vite gobs, dglu-tis, engloutis, aspirs, avals. Mange, gobe, mange, mche, poumone sec, mche, mastique, cannibale ! Ae, ae !... Beaucoup du texte doit tre lanc d'un souffle, sans reprendre son souffle, en l'usant tout. Tout dpenser. Pas garder ses petites rserves, pas avoir peur de s'essouffler. Semble que c'est comme a qu'on trouve le rythme, les diffrentes respira-tions, en se lanant, en chute libre. Pas tout couper, tout dcouper en tranches intelligentes, en tranches intelligibles - comme le veut la diction habituelle franaise d'aujourd'hui o le travail de l'acteur consiste dcouper son texte en salami, souligner certains mots, les charger d'intentions, refaire en somme l'exercice de segmentation de la parole qu'on apprend l'cole : phrase dcoupe

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  • LETTRE AUX ACTEURS

    en sujet-verbe-complment d'objet, le jeu consis-tant chercher le mot important, souligner un membre de phrase, pour bien montrer qu'on est un bon lve intelligent - alors que, alors que, alors que, la parole forme plutt quelque chose comme un tube d'air, un tuyau sphincters, une colonne chappe irrgulire, spasmes, vanne, flots coups, fuite, pression.

    O c'est qu'il est l'cur de tout a ? Est-ce que c'est l'cur qui pompe, fait circuler tout a ?... Le cur de tout a, il est dans le fond du ventre, dans les muscles du ventre. Ce sont les mmes muscles du ventre qui, pressant boyaux ou poumons, nous servent dfquer ou accentuer la parole. Faut pas faire les intelligents, mais mettre les ventres, les dents, les mchoires au travail.

    Dans LAtelier volant, Boucot = Bercot = Beau-coup = Bouche. Tout a t contamin par Bouche ds ce moment et c'est devenu une maladie : Bouche, Bec, Bouc, Bucco (trou italien). Boucot-buccal, les lvres, les dents. Paroles mchamment consonnes, dgluties. Boucot, grand avaleur de texte, grand mangeur de mots, grand ogre.

    i i

  • LE THTRE DES PAROLES

    Mcher, mordre, les consonnes mchantes. Virtuo-sit de la bouche, virtuosit de ces deux bouches : Boucot et Madame. Cruaut articulatoire, carnage langagier. Leur art oratoire (harangues, oraisons, chansons, comptines, sermons, proverbes). Bou-cot manipulateur : rapidit des pieds, des jambes, exactitude, tour de passe-passe, prestidigitation vocale. Boucot dur-dgonfl, dure baudruche, molle matraque, bande-dbande, s'essouffle et durcit l'articulation la fois, bande dbande la fois, Boucot jamais au repos, Boucot aux enfers, Boucot-bouc-Satan, pris toujours par l'angoisse du temps, des capitaux, du grain qui fuit, du sablier. Toujours aller plus vite, improviser, enchaner plus vite, lutter de vitesse contre son sac perc. Boucot orateur, rhteur essouffl rhtoriquant toujours plus vite, cherchant son troisime, cinquime, neu-vime souffle. Boucot orateur bout, radote, parle tout seul : changements de rythme, sursauts d'arguments, arguments sauts, effondrements, sursauts, tout ceci avec, sans cesse s'amplifiant, une peur de perdre, de maigrir, d'avoir des fuites (Boucot perc bouche ses fuites, Boucot fuit de partout, veut tout boucher de sa bouche). Sa grande peur de l'anus ( Qu'est-ce que c'est? ),

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  • LETTRE AUX ACTEURS

    parce que c'est par l que a s'en va. Boucot sans anus, Boucot trou sans fond, serrant sans cesse son sphincter buccal, consonnant dur, articulant, atta-quant de sa bouche muscle; Boucot sans cesse perc, trou partout, voulant tout retenir de sa seule bouche durcie attaquant mchamment la parole. Folle peur de la mort chez Boucot, pour a qu'il jouit pas. Sauf de la parole mchante vide qu'il dverse, dans les quelques moments de tran-quillit qu'il a, c'est--dire quand tout le monde dort (scne du somnambule, finale de la scne de la langue, chansons). Boucot dort jamais, Boucot meurt jamais. Cruaut de ses mouvements de langue, de lvres, de dents, dur travail des muscles de la bouche-boucot, mouvements des lvres sur les dents, sans que a bouge la mchoire, sans que a agite le corps. Il y a des moments o tout Bou-cot n'est que dans la bouche, l'articulation mchante, la morsure, dglutition. Boucot souffre beaucoup. Dentition labiale. Boucot n'a jamais pens la mort, il n'a jamais pens son anus. C'est deux choses dont il a trs peur. C'est p't'tre bien l qu'est l'fond d'I'affaire...

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  • LE THEATRE DES PAROLES

    En face, les Employs, suicidaires, jouissent. Ils n'ont pas peur de mourir du tout, ils ne souhaitent que a. L'anus, ils savent ce que c'est, ils ne connaissent que a. Et ils apprennent parler avec, ils commencent parler avec... Sous l'lec-trochoc ils sont, reoivent les dcharges. C'est quelque chose qui vient de l'extrieur, qui les fait changer de rythme, de pense. Pulsif. a les pousse. Il y a quelque chose qui vient d'ailleurs qui les pousse. Dcharges, paroles zbres, fulgures du dehors, c'est l'lectricit qu'ils reoivent qui les pousse. Ils ne dveloppent rien, n'ont ni rcit, ni discours, rien dire ; racontent rien, mais sont tou-jours pousss par la langue. Le changement de rythme, de dbit, prcde chez eux ce que a va dire (au lieu que chez Boucot le changement, la rupture, vient de l'usure rhtorique, de la fin pres-sentie proche). Ils sont toujours en avant. Leurs paroles sont en avant de leurs corps ou leurs corps en avant de leurs paroles, comme on veut. Les employs n'ont pas de propre corps, de propre souffle, de propre parole (alors que Boucot c'est un corps qui s'use, qui va disparatre en parlant). Chez les employs a parle d'ailleurs, a vient d'ailleurs, du dehors. Boucot, rien ne lui vient

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  • LETTRE AUX ACTEURS

    jamais que de son dedans. Boucot parle. a parle dans les employs. a leur sort par la bouche, mais c'est pas leur bouche qui parle. Parce qu'ils n'ont pas la bouche. Que Boucot toujours prend. Ils ont leur bouche quelque part, alors que Boucot n'a, comme quelque part, que sa bouche. Les employs n'ont pas de bouche. Trous sans fond eux aussi, mais dans l'autre sens. Renverss. Anus sans bouche, bouche sans anus. Aucun des person-nages de 11 Atelier volant ne jouit de ces deux organes essentiels la fois. Ae, ae! Employs ventres, clous dresss, ils parlent du ventre, des muscles d'en dessous. Muscles buccaux de Bou-cot, muscles du dessous des employs. Les employs ventriloques, face Boucot articuleur. Leurs paroles montent du bas, pousses par les muscles du bas. Qu'est-ce qui parle chez eux? Rminiscences, bouts d'enfance faux, accs, rvolte, micmac, zigzag des curs, pousses de faux souvenirs (mille vies), bouffes de faux rai-sonnements, et surtout, surtout, surtout, vanouis-sements, syncopes, chutes libres, blancs dans tout a, blancs dans la parole. Cyclothymie, suicide, lectrochoc. Tout le temps ils s'vanouissent, tout le temps ils meurent. Boucot toujours veille, jamais

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    meurt. Les employs suicidaires. Bonheur intense, tomber dans le vide. Jouissance (chute libre) des employs face l'agit Boucot pris par le pouvoir toujours conserver (dpense inutile pour com-bler les trous).

    Madame Boucot. Un lapsus du patron. Fuite de Boucot, Boucot en fuite, Boucot fou. Jet de vapeur, sirne. Ses vapeurs, son chant de sirne. Arophagie, musique. Anarchiste, prvoyante, somnambule, voyante, revenante, passagre, dor-meuse, extralucide, ivre, en promenade. Les larmes sincres qu'elle verse tout en poussant au crime. Madame Boucot siffleuse, berceuse, chuin-teuse, mre infanticide, sous hypnose, hypnotise et hypnotisant, possde, penche, en larmes sai-gnant l'enfant. Elle tient les comptes, chante les comptines, raconte des histoires en langue tran-gre. Madame Bouche. Grande voix qui vient et va, avec des grandes oscillations du proche au lointain, dans un mouvement hypnotique; voix qu'on a du mal situer dans l'espace, on ne sait jamais o elle se trouve, on ne sait jamais o se trouve son corps. Boucot manipule, Madame Bou-

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  • LETTRE AUX ACTEURS

    cot passe. Sans ge. Sorcire. Partout. Invisible. Vocale, buccale, arme. Le froid de ses dents, son dentier, sa douceur. Buccale, comme Boucot, mais avec beaucoup plus de folie articulatoire encore. Et une manire singulire de finir ses phrases durement, sur des voyelles coupes. Elle vocalise les consonnes, elle articule les voyelles. Bien voir que dans l'criture de la pice, un moment o a parlait trs peu chez les employs, les passages attribus Madame Boucot permettaient d'va-cuer un trop-plein de langue, permettaient de res-pirer, d'entendre autre chose qui voulait parler. Partition de Madame Bouche. Elle n'a jamais t pense en tant que personnage , mais comme quelque chose venant masquer, briser, trouer, comme un blanc, une syncope, une expiration, un trop-plein. Vacillante, sous hypnose, complice, elle passe distraitement les accessoires au manipula-teur Boucot. Fuite. Lapsus. Madame Bouche. On ne sait pas ce que c'est. Le seul corps presque complet l-bas dedans? Non? Un morceau du corps de Boucot? Ou quoi? C'est l'vagin, hein? a serait fait, on aurait nos trois trous, on aurait fait l'tour ! J'peux pas dire, madame, c'est un trou que j'ai pas. Quoi?

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  • LE THTRE DES PAROLES

    Voil qu'on a numr (bouche, anus, vagin) les trois embouchures avec quoi on a fait a, hein? Parce que la distribution des voix, le choix des personnages dans cYcriture dramatique, a se prsentait aussi (surtout) comme un choix d'embouchures mettre un canal d'air souffl qui sort sans arrt.

    Cet Atelier volant vole bas, faut l'dire... Parce que ce n'tait pas seulement un raccourci perspi-cace sur l'usine du monde, mais une descente aussi et en mme temps dans l'usine dedans... a n'est pas vraiment vu de l'extrieur tout a, pour la bonne raison que celui qui tenait l'crayon n'avait jamais mis les pieds dans aucune fabrique, et qu'il n'y a pas de visite faire pour trouver d'Foppres-sion, mais simplement vouloir bien descendre un peu dans son corps. Courage ! Bon. Et puis, L'Ate-lier volant il dmonte un peu la mcanique sociale, mais il montre surtout ses maladies. Maladies de l'acteur. Dfilons, dfilons, montrons nos culs la bte troupe des bien-portants ! J'ieur montre comme je meurs. a fait peur, c'est du suicide de jouer comme a, j'meurs de rire ! Mon plaisir (faut

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  • LETTRE AUX ACTEURS

    toujours essayer de dire un peu o on le prend, h les artistes !), c'est pas du tout que l'acteur me res-titue les anciennes rpliques imposes, mais c'est de voir souvent, de plus en plus, le vieil alcool longtemps bouch avoir sur lui des effets specta-culaires; de voir le vieux texte tout brl, tout dtruit par la danse de l'acteur portant tout son corps devant lui.

    Le thtre est un riche fumier. Tous ces met-teurs qui montent, ces satans fourcheurs qui nous remettent des couches de dessus par-dessus les couches du fond, de c'bricabron d'thtruscule d'accumulation d'dpts des restes des anciennes reprsentations des postures des anciens hommes, assez, glose de glose, vite, vive la fin de c'thtre qui ne cesse pas de s'recommenter l'bouchon et d'nous rabattre les oues, oreilles et oreillons d'gloses de gloses, au lieu de tendre grand ses pavillons la masse immense de tout ce qui se dit, qui s'accentue aujourd'hui, qui tire dans tous les sens la vieille langue impose, dans Pboucan pa-tant des langues nouvelles qui poussent la vieille qui flanche qui en peut plus !

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    C'est l'acteur qui va tout revolver. Parce que c'est toujours dans le plus empch que a pousse. Et ce qu'il pousse, qui va le pousser, c'est d'ia langue qu'on va revoir enfin sortir par l'orifice. L'acteur, il a son orifice pour centre, il le sait. H peut pas encore le dire, parce que la parole aujourd'hui, dans le thtre, n'est donne qu'aux metteurs en scne et aux journalistes et que le public est poliment pri d'iaisser son corps accroch dans l'vestiaire, et l'acteur, bien dress, pri gentiment de pas tout foutre la mise en scne en bas, de pas troubler le chic droulement du repas, l'change joli des signes de connivence entre le metteur et les journaux (on s'envoie des signaux de culture rciproque).

    Le metteur en chef, il veut que l'acteur se gratte comme lui, imite son corps. a donne le jeu d'ensemble , le style de la compagnie ; c'est--dire que tout le monde cherche imiter le seul corps qui se montre pas. Les journalistes raffolent de a : voir partout le portrait-robot du metteur en scne qui ose pas sortir. Alors que je veux voir chaque corps me montrer la maladie singulire qui va l'emporter.

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    Tout thtre, n'importe quel thtre, agit tou-jours et trs fort sur les cerveaux, branle ou perp-tue le systme domineu...