Legrand, Jean Pierre et Le Goff, Maxime. Louis ... - ipgp.fr legoff/Download-PDF/Soleil-Climat/Legrand_LeGoff... ·…

  • Published on
    06-Jan-2019

  • View
    212

  • Download
    0

Embed Size (px)

Transcript

LA VIE DES SCIENCES -

Louis Morinet les observations mtorologiques

sous Louis XIV

Jean-Pierre LEGRAND

CNRS, Institut National des Sciences de l'Univers,Observatoire du Parc-Saint-Maur,

4, av. de Neptune, 94170 Saint-Maur-des-Fosss Cedex

Maxime LE GOFFCNRS, Laboratoire de Gomagntisme

Observatoire du Parc Saint-Maur,4, av. de Neptune, 94170 Saint-Maur-des-Fosss Cedex

Les hommes ont de tout temps observ le ciel, jaug les nuages ou apprci la forcedu vent, mais des observations mtorologiques quantitatives ne sont rellement rcoltes

que depuis deux sicles. Le prolongement des reconstitutions climatiques est ainsi rendu

difficile, voire impossible. C'est pourquoi le document que nous analysons en partie ici

est inestimable : il contient prs de cinquante annes de relevs pluri-journaliers de Ttat

du ciel et de Vatmosphre. Il est l'oeuvre d'un mdecin-acadmicien parisien, contemporainde Louis XIV, notre avis injustement mconnu, Louis Morin, n en 1635 et mort en

1715. Aprs avoir voqu la vie de ce savant, connu aussi sous le nom de Morin de

Saint-Victor, et rappel Thistorique des premiers instruments de mesure de la tempra-

ture, nous dcrivons Vtalonnage de son thermomtre et nous prsentons les observations

de la temprature de Vair Paris, entre 1676 et 1712, notamment durant Vhiver

exceptionnellement rigoureux de 1709.

La Vie des Sciences, Comptes rendus, srie gnrale, tome 4, n 3, p. 251-281

J.-P. Legrand et M. Le Goff

La mtorologie avant le xvnv sicle

Les documents mtorologiques antrieurs au xvme sicle sont fort rares et leur

exploitation, surtout pour la temprature de l'air, est rendue difficile cause de ladiscrtion des auteurs concernant l'appareillage employ, particulirement son chelle de

mesure et le lieu de son installation.

252

Les observations mtorologiques sous Louis XIV

Aussi la reconstitution du climat de ces poques anciennes n'a-t-elle pu tre entreprise

que par des mthodes indirectes telles que la mesure de l'paisseur des cercles de croissance

des arbres ; le dcompte des jours de gel des canaux mentionns dans les registres de la

batellerie ; le relev des dates de floraison ou de rcolte de certaines cultures, en particulierla vigne dont le ban des vendanges la date est publi depuis le Moyen-Ageselon un rite prcis. Ces deux dernires sries de donnes, gel des canaux et dates des

vendanges, analyses durant un grand nombre d'annes, fournissent statistiquement une

valeur moyenne annuelle des tempratures des hivers et des priodes printemps-t

(Legrand, 1979). On pourrait aussi mentionner la lecture des chroniques du temps, mais

nous sommes bien convaincus que la sensibilit de certains chroniqueurs est un pitrethermomtre !

Toutes ces mthodes indirectes prsentent le mme dfaut d'tre inquantifiables au

jour le jour.

Pourtant, des instruments de mesures de la temprature et de la pression atmosphriqueexistaient dj en fort petit nombre assurment depuis le milieu du xvue sicle.

Quelques rares rudits en possdaient et quelques-uns ont consign leurs observations,

plus ou moins assidues, dans des documents qui nous sont parvenus. Seule, l'exception-nelle personnalit de Louis Morin (1635-1715), mdecin parisien chez qui la curiosit

scientifique s'alliait la persvrance, l'a conduit transmettre la postrit une somme

d'observations journalires qui constitue certainement la premire srie mtorologiqueconnue en France et peut-tre en Europe, sur une aussi longue priode, de fvrier 1665

juillet 1713. Ses relevs, excuts trois ou quatre fois par jour, comportaient des mesures

de la temprature, de la pression baromtrique et de l'hygromtrie, des observations sur

la direction des nuages et leur quantit, sur la direction et la force du vent, sur la pluie,la neige, le brouillard.

Les observations les plus compltes sont celles du thermomtre et du baromtre. Les

observations baromtriques ont t exploites vers 1770 par le Pre Cotte, prtre de

l'Oratoire et correspondant de l'Acadmie des Sciences, mais la srie des tempratures,dont l'intrt pour la connaissance du climat Paris au xvne sicle est vident, n'avait

encore jamais t analyse. C'est elle qui fait l'objet de la prsente tude.

Louis Morin : botaniste, mdecin, acadmicien

Louis Morin naquit au Mans le 11 juillet 1635. Il tait l'an d'une famille de seize

enfants dont le pre tait contrleur au grenier sel de la ville. Il marqua trs tt une

inclination pour les plantes et son premier matre fut un paysan qui fournissait les

apothicaires du Mans. Quand il fut en ge de faire sa philosophie, il partit pour Paris

mais, par la suite, sa passion pour les plantes le dtermina faire des tudes de mdecine.

Il fut reu docteur en mdecine vers 1662. Aprs quelques annes de pratique, il entra

l'Htel-Dieu. La rputation qu'il acquit Paris fut telle qu'il devint le mdecin de

Boileau, de Racine et de Mademoiselle de Guise, Princesse de Joinville, petite fille de

Henri de Guise assassin Blois en 1588, et dernire descendante de cette clbre famille

(Delaunay, 1906). Aprs la mort de Mademoiselle de Guise, le 3 mars 1688, il se retira

l'abbaye de Saint-Victor qui tait situe sur l'actuel emplacement de la Facult des

Sciences de Jussieu. En 1699, il fut nomm Associ Botaniste l'Acadmie des Sciences

253

J.-P. Legrand et M. Le Goff

et en 1707, il devint membre de cette illustre Compagnie en succdant Denis Dodard,mdecin de Louis XIV, de Madame et du Prince de Conti. Denis Dodard parlait d'ailleurs

en ces termes de son futur successeur : Morin est sans doute le plus habile mdecin

qui soit Paris et le moins charlatan (Delaunay, 1906).

Le seul document qui nous claire sur la personnalit de Louis Morin est son loge

que fit Fontenelle en 1715 devant l'Acadmie des Sciences. Nous y apprenons qu'ilmenait une vie asctique et austre. Il se nourrissait depuis son adolescence de pain et

d'eau qu'il se permettait d'agrmenter de quelques fruits. De cette manire, il se maintenait

l'esprit plus libre pour l'tude et pouvait parler de la dite avec beacoup d'autorit ses

malades ! En vieillissant, il fut oblig d'ajouter un peu de riz ses modestes repas pourconserver quelques forces, puis une once de vin par jour, car il le mesurait aussi

exactement qu'un remde qui n'est pas loign d'tre un poison . A soixante-dix-huit

ans, sa faiblesse devint telle qu'il ne quitta plus gure le lit. Il mourut le 1er mars 1715,

g de prs de quatre-vingts ans sans maladie, uniquement faute de force .

Pour comprendre avec quelle assiduit et quelle persvrance Louis Morin fit ses

observations mtorologiques pendant prs d'un demi-sicle, il nous parat utile de citer

textuellement la fin de l'loge de Fontenelle :

Ce rgime si singulier n'tait qu'une portion de la rgle journalire de sa vie, dont

toutes les fonctions observaient un ordre presque aussi uniforme et aussi prcis que les

mouvements des corps clestes. Il se couchait sept heures du soir en tout temps et se

levait deux heures du matin. Il passait trois heures en prires. Entre cinq et six heures

en t, et l'hiver entre six et sept, il allait l'Htel-Dieu et entendait le plus souvent la

messe Notre-Dame. A son retour il lisait l'criture Sainte et dnait 11 heures. Il allait

ensuite jusqu' deux heures au Jardin Royal lorsqu'il faisait beau. Il y examinait les

plantes nouvelles et satisfaisait sa premire et sa plus forte passion. Aprs cela il se

renfermait chez lui, si ce n'tait qu'il et des Pauvres visiter, et passait le reste de la

journe lire des livres de Mdecine, ou d'Erudition, mais surtout de Mdecine cause

de son devoir. Ce temps-l tait destin aussi rendre des visites, s'il en recevait, car on

lui a entendu dire : ceux qui me viennent voir me font honneur, ceux qui n'y viennent

pas me font plaisir , et l'on peut bien croire que chez un homme qui pense ainsi la

foule n'y est pas. Il n'y avait gure que quelque Antoine qui pt aller voir ce Paul.

On a trouv dans ses papiers un index d'Hippocrate Grec et Latin (*), beaucoup

plus ample et plus correct que celui de Pini. Il ne l'avait fini qu'un an avant sa mort.

Un pareil ouvrage demande une assiduit et une patience d'Hermite.

Il en est de mme d'un journal de plus de quarante annes o il marquait exactement

l'tat du Baromtre et du Thermomtre, la scheresse ou l'humidit de l'air, le Vent, ses

changements dans le cours de la journe, la Pluye, le Tonnerre et jusqu'aux Brouillards,

tout cela dans une disposition fort commode et fort abrge, qui prsentait une grande

suite de choses diffrentes en peu d'espace. Il chapperait un nombre infini de ces sortes

d'observations un homme plus dissip dans le Monde, et d'une vie moins uniforme.

Il a laiss une bibliothque de prs de vingt mille cus, un Mdailler et un Herbier,

nulle autre acquisition. Son esprit lui avait sans comparaison plus cot nourrir que

son corps.

254

Les observations mtorologiques sous Louis XIV

255

J.-P. Legrand et M. Le Goff

Le journal mtorologique de Louis Morin

Ce journal est un gros registre manuscrit sur papier verg in-folio jsus (50 x 35 x 6 cm).

Chaque page contient deux quadrillages imprims de 32 lignes par 16 colonnes, reprsen-tant chacun un mois (fig. 1). Les colonnes n'ont pas d'en-tte, mais on trouve leur

signification sur quelques feuillets spars dont le lignage en filigrane s'ajuste exactement

leur largeur; en voici l'ordre :

lre Jours du mois ;

2e Jours de la lune : ils n'y sont point marqus ;

3e Conjonctions, oppositions, et autres aspects de la lune avec le soleil : cette

colonne renferme trs peu d'observations;4e Conjonctions, oppositions et autres aspects des autres plantes : il n'y a point

d'observations;

5e Thermomtre : les observations sont compltes ;

6e Notiomtre , ou hygromtre : les observations ne commencent qu'au 19 mai

1701 ;

7e Baromtre : les observations sont compltes depuis le 2 fvrier 1670; les mesures

sont exprimes en pouces et en lignes ;

8e Vent, quel vent souffle ;

9e Vent, force du vent : les observations du vent sont en trs petit nombre, par

comparaison avec celles du baromtre et du thermomtre ;

10e Nues, d'o elles viennent ;

11e Nues, en quelle rgion de l'air ;

12e Nues, quel degr de mouvement ;

13e Nues, en quelle quantit : toutes ces observations sont assez compltes, mais

on ne sait pas ce que signifient les chiffres qui les dsignent ;

14e Pluie, combien forte, sa dure : mme remarque que ci-dessus ;

15e Brouillards, neige, grle, tonnerre, parhlies, couronnes, couleur du ciel : les

observations ne sont pas nombreuses ;

16e Diverses choses : cette colonne ne contient que quelques observations sur les

tremblements de terre, les comtes, les halos, etc.

Ce journal mtorologique fut ouvert le 1er fvrier 1665 et abandonn le 1er dcembre

1709. Jointe au manuscrit, une srie de 45 feuilles volantes quadrilles comme celles du

registre, permet de complter ce journal jusqu'au 13 juillet 1713, date qui prcde de

vingt mois la mort de Louis Morin. Il est probable que le poids des ans a contraint ce

vieillard (74 ans en 1709) renoncer manipuler son lourd registre (6 kg) et le

remplacer par ces feuilles volantes, sur lesquelles d'ailleurs son criture devient de plus

en plus irrgulire.

Chaque journe comporte trois relevs mtorologiques, quelquefois quatre. Si des

lacunes assez considrables apparaissent au cours des cinq premires annes, partir de

256

Les observations mtorologiques sous Louis XIV

1670 les observations sont pratiquement ininterrompues. En effet, durant la priode quenous avons exploite, entre dcembre 1675 et fvrier 1713, soit 13 604 jours, nous n'avons

dnombr que 26 jours d'absence complte et 13 avec un seul relev. Il ne manque que275 relevs, le plus souvent l'aprs-midi, sur les 40812 qui auraient d tre effectus raison de trois relevs par jour. Cette assiduit de 99,3 % est rellement remarquable, et

peu d'observateurs seraient aujourd'hui capables d'une telle performance !

L'heure des relevs est inconnue mais le mode de vie trs rgulier de Louis Morin,ainsi que les valeurs des trois (ou quatre) tempratures journalires nous ont permisd'estimer le temps des observations : entre 5 et 6 heures le matin, 14 et 15 heures

l'aprs-midi et 18 et 19 heures le soir. Un examen attentif des carnets d'observations

astronomiques de Picard et La Hire (1666-1718), dans lesquels. sont portes quelquesannotations sur l'tat du ciel, confirme l'heure du relev du matin.

Les thermomtres de Louis Morin

Nous n'avons trouv aucun renseignement sur les instruments utiliss par Louis Morin

entre 1665 et 1713, ni dans son registre, ni au secrtariat de l'Acadmie des Sciences. Le

Pre Cotte dans son Trait de Mtorologie (1774) indique propos des mesures de

temprature : Les observations sont compltes. Je ne sais pas de quel thermomtreM. Morin faisait usage ; je ne crois pas qu'il ait employ celui de Florence, ou bien il yavait appliqu une chelle qui lui tait particulire.

Le thermomtre de Florence tait connu en France cette poque, puisque c'est

au mois de mai 1658 que I. Boulliaud, astronome ecclsiastique, reut de son ami

P. Desnoyers, alors secrtaire de la Reine de Pologne, un tel thermomtre, le premiervritable qu'on vt Paris. Construit vers 1650-1655 sous l'impulsion du Grand Duc de

Toscane Ferdinand II de Mdicis, ce thermomtre tait compos d'un rservoir prolongpar un tube en verre que l'on scellait aprs y avoir introduit une quantit convenable

d'esprit de vin color. La dilatation du liquide, mesure par sa hauteur dans le tube,tait alors indpendante de la pression atmosphrique, ce qui n'tait pas le cas des

prcdents thermomtres gaz. L'instrument tait construit de manire pouvoirindiquer les plus grands froids du climat de Florence et la temprature qu'un thermomtrede ce type peut mesurer en plein soleil (Renou, 1876). L'chelle de ces premiers

thermomtres, repre sur le tube par des points de verre de diffrentes couleurs, tait

arbitraire, de 0 50 sur un tube de 10 cm de long. C'est avec un tel instrument queBoulliaud fit les premires mesures de la temprature de l'air Paris, entre le 25 mai1658 et le 19 septembre 1660 (2). Par la suite, on a fabriqu des appareils gradus jusqu'300 divisions, avec des tubes dmesurs, de plus d'un mtre, en spirale, en zig-zag, etc.

Les valeurs releves par Louis Morin ne correspondent pas du tout ces graduationset l'examen attentif de la srie de chiffres nous permet d'affirmer que trois graduationsdiffrentes ont t employes, que nous attribuerons trois thermomtres diffrents :

le premier, utilis du 1" fvrier 1665 au 12 avril 1670, avec au moins 9 divisions,

def.4c.4(i7g. 2a);

le deuxime, utilis du 13 avril 1670 au 31 aot 1675, avec au moins 1...