Lucieto Charles - 11/12 - Un Drame Au Quartier Général Du Kaiser

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Une singulière épidémie...En bas, par trois fois, un gong sonna...Sourd et grave, son appel se répercuta du haut en bas ‘de l’immense édifice à travers les appartements, les bureaux, les salles de service et le hall qu’encombraient plantons et cyclistes et parvint enfin jusqu’au colonel comte von Opner, lequel occupait, auprès de Sa Majesté l’Empereur et Roi, les hautes fonctions de chef du Service des Renseignements; ce service que les agents secrets britanniques avaient baptisé le : K. P. T. S. ...Von Opner qui, plongé dans l’étude d’un volumineux dossier bourré de documents, de plans, de cartes et de photographies, s’efforçait d’en extraire les éléments d’un rapport que, tout à l’heure, il soumettrait à son Auguste maître, jeta sa plume d’un air las, contempla son ouvrage et, tout en hochant tristement la tête, murmura :« Décidément! Plus j’étudie cette affaire, moins je la comprends. Et, si je ne savais la chose impossible, je serais tenté de croire que cet être infernal possède à la fois le don d’ubiquité et le don de double vue...« Je veux que le diable m’emporte si j’ai la moindre idée du procédé qu’il emploie pour s’introduire ici, au nez et à la barbe de mes meilleurs agents, y glaner les renseignements qu’il convoite, et semer parmi nous l’épouvante et la mort!« Ah! Il est terriblement fort le bougre! Et je donnerais gros à qui s’emparerait de lui!« Mais, autant vaudrait essayer de saisir le fluide...« Gustav Reichsler, qui est bien le plus habile et le mieux doué de mes agents, m’affirme qu’il ne saurait s’agir que de James Nobody...« Comment cela pourrait-il être, alors que de Berlin on me signale sa présence là-bas et que Ludendorff m’affirme qu’il ne saurait imputer à d’autres que lui, la disparition du dossier contenant son « Plan directeur »?« Il est impossible qu’il puisse opérer le même jour, et, pour ainsi dire, à la même heure, à Berlin, à Lille et ici?« La raison s’insurge et n’admet pas qu’un être quelconque puisse se trouver et agir en plusieurs lieux à la fois et les faits, par contre, semblent démontrer qu’il en est vraiment ainsi...« Pour ma part, je renonce à comprendre...« Mais, si jamais cet être malfaisant me tombe sous la coupe, je me réserve de lui montrer de quel bois je me chauffe... »Ayant dit, von Opner se leva, s’étira et, décrochant son casque de la patère où il était suspendu, il s’en coiffa.Après quoi, complaisamment, il se mira dans la glace.Il avait fort grand air ainsi, le colonel comte von Opner, et son casque où, les ailes largement étendues, rutilait l’Aigle impérial, donnait à son visage que barrait une moustache blonde, un air martial à souhaits...Mais pourquoi blêmit-il, soudain?Pourquoi ses doigts qui, déjà, lissaient sa moustache afin de lui donner le pli qu’affectionnait le Kaiser, se crispèrent-ils tout à coup?Et, surtout, pourquoi ses yeux, d’un gris d’acier, reflétèrent-ils ainsi une peur qui confinait à l’épouvante?C’est que, voyez-vous, sur sa lèvre inférieure que, déjà, déparait une imperceptible tumeur à un rouge violacé, une seconde tumeur venait d’apparaître...Puis, sur sa lèvre supérieure, à droite, il en aperçut une troisième que, jusqu’ici, avait dissimulé la moustache..., cette moustache dont il était si fier...il se pencha, et regarda de plus près...Alors, il devint livide...Serait-il donc atteint, lui aussi, de ce mal étrange, mystérieux, dont le processus déroutait la science médicale, et auquel avaient succombé les uns après les autres, les conseillers et tes amis du Kaiser ?

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  • The Savoisien

  • Matthias Erzberger

    Homme politique allemand et journa-liste, n le 20 septembre 1875 Butten-hausen (dans le royaume de Wurtemberg) 26 aot 1921 Bad Griesbach (en Bade) ; Allemagne.

    Membre du Zentrum (aile gauche du parti), dput au Reichstag de 1903 1918 pour Biberach, il y est le spcialiste des questions de finances et des colonies.

    Le 7 novembre 1918, il passe la ligne de front, en compagnie dun autre civil et de quelques militaires et arrive la villa Pasques de La Capelle pour prparer les ngociations de lArmistice. Ils sont ame-ns en voiture jusqu Homblires, puis Tergnier, o un train spcial les conduit, le 8 au matin, la clairire de Rethondes, en fort de Compigne, o les attend le ma-rchal Foch, avec la dlgation allie, dans son train de commandement. la tte de la dlgation allemande, il mne donc les ngociations et signe, le 11 novembre 1918, lArmistice mettant fin la Premire Guerre mondiale.

    Il entre au gouvernement de Philipp Scheidemann et devient, dans le cabinet de Gustav Bauer, vice-chancelier et ministre des Finances. Il ralise, en peu de temps, une rforme fiscale en renforant le pou-voir central et en dmocratisant le systme fiscal qui porte son nom. Aprs une cam-pagne de dnigrement par la droite, il d-missionne le 12 mars 1920.

    Matthias Erzberger est assassin le 26 aot 1921 par des nationalistes apparte-nant l'Organisation Consul.

    RETHONDES

    Clairire de l'ArmisticeSignature de l'Armistice

    le 11 Novembre 1918(5 heures du matin)

    Capitaine Laperche ; G-

    nral Weygand ; Marchal Foch ; Sir Rosslyn-Wemis ; Amiral George Hope ; Capitaine de Cavalerie Von Helldorf ; Capitaine de Vaisseau Vanselow ; G-nral Major Von Winter-feld ; Mathias Erzberger ; Comte Von Oberndorff.

  • 5CH. LUCIETOLes Coulisses de lEspionnage International

    deJames Nobody

    Copyright by ditions La Vigie , Paris.Tous droits de reproduction. de traduction et dadaptation rservs pour tous pays, y compris la Sude, la Norvge et lU. R. S. S.Vente exclusive pour la France, ses colonies et pays doccupation rserve aux Messageries Hachette 111, rue Raumur, Paris.

    Un Drameau Quartier gnral du Kaiser

    I

    Une singulire pidmie...

    En bas, par trois fois, un gong sonna...Sourd et grave, son appel se rpercuta du haut

    en bas de limmense difice travers les apparte-ments, les bureaux, les salles de service et le hall quencombraient plantons et cyclistes et parvint enfin jusquau colonel comte von Opner, lequel occupait, auprs de Sa Majest lEmpereur et Roi, les hautes fonctions de chef du Service des Renseignements ; ce service que les agents se-crets britanniques avaient baptis le : K. P. T. S. (1) ...

    Von Opner qui, plong dans ltude dun volu-mineux dossier bourr de documents, de plans, de cartes et de photographies, sefforait den extraire les lments dun rapport que, tout lheure, il soumettrait son Auguste matre, jeta sa plume dun air las, contempla son ouvrage et, tout en hochant tristement la tte, murmura :

    Dcidment ! Plus jtudie cette affaire, moins je la comprends. Et, si je ne savais la chose impossible, je serais tent de croire que cet tre infernal possde la fois le don dubiquit et le don de double vue...

    Je veux que le diable memporte si jai la moindre ide du procd quil emploie pour sintroduire ici, 1 Kaiser Personnal Intelligence Service .

    au nez et la barbe de mes meilleurs agents, y gla-ner les renseignements quil convoite, et semer par-mi nous lpouvante et la mort !

    Ah ! Il est terriblement fort le bougre ! Et je don-nerais gros qui semparerait de lui !

    Mais, autant vaudrait essayer de saisir le fluide... Gustav Reichsler, qui est bien le plus habile et le

    mieux dou de mes agents, maffirme quil ne sau-rait sagir que de James Nobody...

    Comment cela pourrait-il tre, alors que de Berlin on me signale sa prsence l-bas et que Ludendorff maffirme quil ne saurait imputer dautres que lui, la disparition du dossier contenant son Plan directeur ?

    Il est impossible quil puisse oprer le mme jour, et, pour ainsi dire, la mme heure, Berlin, Lille et ici ?

    La raison sinsurge et nadmet pas quun tre quelconque puisse se trouver et agir en plusieurs lieux la fois et les faits, par contre, semblent d-montrer quil en est vraiment ainsi...

    Pour ma part, je renonce comprendre... Mais, si jamais cet tre malfaisant me tombe

    sous la coupe, je me rserve de lui montrer de quel bois je me chauffe...

    Ayant dit, von Opner se leva, stira et, dcro-chant son casque de la patre o il tait suspen-du, il sen coiffa.

  • 4 les merveilleux exploits de james nobody

    Aprs quoi, complaisamment, il se mira dans la glace.

    Il avait fort grand air ainsi, le colonel comte von Opner, et son casque o, les ailes largement ten-dues, rutilait lAigle imprial, donnait son visage que barrait une moustache blonde, un air martial souhaits...

    Mais pourquoi blmit-il, soudain ?Pourquoi ses doigts qui, dj, lissaient sa mous-

    tache afin de lui donner le pli quaffectionnait le Kaiser, se crisprent-ils tout coup ?

    Et, surtout, pourquoi ses yeux, dun gris dacier, refltrent-ils ainsi une peur qui confinait lpouvante ?

    Cest que, voyez-vous, sur sa lvre infrieure que, dj, dparait une imperceptible tumeur dun rouge violac, une seconde tumeur venait dapparatre...

    Puis, sur sa lvre suprieure, droite, il en aper-ut une troisime que, jusquici, avait dissimul la moustache..., cette moustache dont il tait si fier...

    Il se pencha, et regarda de plus prs...Alors, il devint livide...Serait-il donc atteint, lui aussi, de ce mal trange,

    mystrieux, dont le processus droutait la science mdicale, et auquel avaient succomb les uns aprs les autres, les conseillers et tes amis du Kaiser ?

    Tous, il les revit tendus sur leur couche funbre, botts et casqus, ainsi quil se doit, mais rpan-dant, tous, autour deux, une odeur ce point pesti-lentielle que nul nen pouvait supporter les relents...

    Et, tous, il les nomma...Gotlieb von Marchausen, colonel commandant

    lescadron des Gardes du corps ; Heinrich von Stumpf, gentilhomme de la Chambre ; Hermann von Sundgau, chef du service du Chiffre, la Chancellerie impriale ; Wilhem von Kropner, conseiller intime de Sa Majest et secrtaire de ses commandements ; Ludwig von Hassfeld, Grand cuyer ; Albrecht von Rauch, dont lallure ef-fmine et les murs bizarres faisaient dire quil leur devait ses fonctions de chambellan...

    Et les autres...Tous les autres qui, gais, forts et puissants la

    veille, staient teints le lendemain au milieu des plus effroyables souffrances...

    Hagard, il essuya son front o abondantes et gla-ces, perlaient des gouttes de sueur...

    Ah ! a, allait-il, lui aussi, succomber aux at-teintes de ce mal inexorable !

    Et sa carrire, qui sannonait si brillante, sach-verait-elle ainsi, dans cette pourriture ? Angoiss, il examina ses mains..

    Puis, ses avant-bras...Et, avec horreur, il constata que l, aussi, se mul-

    tipliaient les tumeurs suspectes, annonciatrices du pire...

    Alors, laffolement sempara de lui...Jetant autour de soi un regard o se lisaient toutes

    les terreurs et toutes les pouvantes, de sa gorge contracte schappa un cri qui navait plus rien dhumain...

    On et dit, le voir, dune bte traque quune meute impitoyable aurait accule dans le fond de sa bauge...

    Lourdement, il se laissa choir sur son fauteuil et, machinalement, ses yeux firent le tour des objets poss sur son bureau.

    Au centre, dominant lensemble, se trouvait un cadre en or cisel contenant une photographie.

    La photographie du Kaiser...Haineux, il se pencha vers elle, la prit dans ses

    mains tremblantes et, longuement, la regarda...Puis, il murmura : Pourquoi nous, et non pas Lui ? Pourquoi, alors que, seul, il devrait tre tenu

    pour responsable de labominable tuerie qui en-sanglante le monde, la mort, qui semble sachar-ner contre nous, lpargne-t-elle ?

    Pourquoi ? Oui, pourquoi ?... Soudain, il bondit sur ses pieds, regarda une

    dernire fois la photographie et, perdant tout contrle sur soi-mme, dun geste violent, il la jeta sur le sol o le cadre se brisa...

    Aprs quoi, il la pitina, tout en scriant : Puisses-tu donc crever ainsi, crapule !Et, sans doute, soulag par cette... excution

    sommaire, lentement, il se dirigea vers son cabi-net de toilette o, aprs stre dcoiff, il plongea son front brlant dans la cuvette.

    Tout coup, il redressa la tte et prta loreille...Venant de la pice quil venait de quitter, un

    bruit suspect, indistinct, lui parvint un bruit que, immdiatement, il identifia celui que fe-rait, par exemple, un papier froiss par des mains inexpertes ou brutales...

  • un drame au quartier gnral du kaiser 5

    Rapidement, il sessuya la figure et les mains et, dun bond, il franchit la distance qui le sparait de son cabinet de travail.

    Tout dabord, il naperut rien danormal...La pice tait vide et tout y paraissait tre en

    ordre...Mais ses yeux stant poss sur son bureau, il

    sarrta, stupfait ; car, sur son sous-main, bien en vidence, il aperut une enveloppe lgrement chiffonne...

    Oh ! Oh ! sexclama-t-il, inquiet. Que veut dire cela ?

    Se prcipitant vers la porte, laquelle cepen-dant tait ferme double tour, il louvrit et, linspecteur qui en dfendait lapproche, dune voix rauque, il demanda :

    Qui donc, Muller, sest permis dentrer chez moi ?

    Linspecteur le regarda, bant... Personne que je sache, Monsieur le Colonel,

    rpondit-il.Furieux, von Opner lui montra la lettre pose sur

    le bureau... Alors, il me faut admettre, rugit-il, que la lettre

    que voici mest tombe du ciel travers le plafond ?Impassible, linspecteur dclara : Il faut quil en soit ainsi, Monsieur le Colonel,

    puisque, non seulement personne ne sest appro-ch de votre porte, mais puisque, galement, per-sonne nen a franchi le seuil.

    Von Opner le regarda de travers... Ah ! a, ructa-t-il, tes-vous fou ou saoul ?

    Vous avez le toupet de prtendre que personne nest entr chez moi, alors que la prsence de cette lettre me donne la preuve du contraire !

    Lgrement impatient, Muller haussa les paules, la discipline tait loin de rgner Spa, depuis que la rvolution stait dclanche Berlin, et, assez irrespectueusement, rpondit :

    Que voulez-vous que jy fasse, Monsieur le Colonel ? Ma consigne est dinterdire laccs de votre appartement qui que ce soit. Jai excut ma consigne, et bien malin serait celui qui pourrait me prouver que jai des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre.

    Or, si mes yeux nont rien vu, mes oreilles, par contre, ont fort bien entendu que votre porte a t ferme par vous double tour.

    Jen dduis que, si ce nest vous, nul ne la ouverte, moi tant l.

    Cest bon ! grogna von Opner. Je ne vous en demande pas tant. Nous rglerons cela plus tard. En attendant, vous allez me faire le plaisir de per-quisitionner fond dans mon appartement.

    Si personne ne sy trouve et comme cette lettre ny est pas venue toute seule, je vous prie de croire que vous ne tarderez pas avoir de mes nouvelles...

    Muller eut beau ouvrir les armoires, sonder les placards, visiter les malles, soulever les rideaux, fouiller dans les moindres recoins, il ne trouva rien...

    Alors il sapprocha des fentres et se pencha sur le vide.

    Oh ! Oh ! sexclama-t-il soudain, celui qui a os cela doit tre dune jolie force !

    Et, faisant signe von Opner de sapprocher, du doigt il lui montra des rosions toutes fraches qui, et l, sapercevaient sur la faade et les balcons des tages infrieurs.

    Puis, sans plus insister, Muller se tournant vers von Opner que la stupeur rendait muet, il dclara :

    Voulez-vous que je vous donne mon opinion, Monsieur le Colonel ? Eh ! bien, la voici franche et nette lhomme qui a ralis ce tour de force, lhomme qui, en plein jour, malgr les sentinelles qui se trouvent en bas, a tout risqu pour vous ap-porter cette lettre, lhomme qui, enfin, sest foutu de vous ce point-l, nest, ne peut tre mme, que James Nobody.

    Von Opner sursauta... Encore lui ? sexclama-t-il furieux...Alors, semblant provenir du cabinet de toilette,

    un clat de rire retentit...Et, en mme temps, une voix narquoise, lgre-

    ment teinte daccent britannique, lana : Mais oui, Herr Colonel ! Toujours lui ! Herr Gott, Sakrament ! hurla von Opner, en

    fonant vers le cabinet de toilette ; cette fois, nous le tenons ! Il est nous !

    Ctait l vendre la peau de lours avant que de lavoir tu...

    Car von Opner eut beau tout retourner dans le cabinet de toilette, et vrifier jusquau fond de sa cuvette si, par hasard, James Nobody ne sy trou-vait pas, il en demeura pour ses frais.

    Et, de nouveau, la voix retentit...Mais, cette fois, cest en franais , avec une

    pointe de cet inimitable accent parisien, quelle demanda :

  • 6 les merveilleux exploits de james nobody

    Dis donc, espce de sale Boche, aurais-tu des visions, par hasard ? Toi, me tenir ? Allons donc ! Tu es bien trop est nouille pour cela ! Salut, vieux ! Et, surtout, noublie pas de dire de ma part ton vieux sagouin de Kaiser, que sil ne se dpche pas dabdiquer, je me servirai de sa peau pour men faire une descente de lit !

    Chose trange, la voix, maintenant, paraissait provenir dune autre partie de lappartement.

    De nouveau, les deux hommes le bouleversrent tout entier...

    Sans aucun rsultat dailleurs...James Nobody, si tant est que le grand d-

    tective pt ainsi tre mis en cause, demeura introuvable.

    Renonant comprendre, von Opner, littrale-ment affol, se laissa tomber sur un canap...

    Des visions ! hoqueta-t-il pniblement ; Il a dit que javais des visions ! Qui donc nen aurait pas en loccurrence ?

    Et, sarrachant les cheveux moiti, il brama : Ach ! Je crois bien, cette fois, que jai trouv mon

    matre !...Ce quentendant, linspecteur Muller arbora un

    bien singulier sourire...

    Un sourire qui ressemblait sy mprendre, au sourire de James Nobody...

    II

    Une scne horreur qui sachve par une tragi-comdie...

    Soudain, redressant la tte, von Opner se tourna vers linspecteur et lui dit :

    Cest bien ! Vous pouvez disposer ! Si jai be-soin de vous, je vous ferai signe !

    Sans dire mot, linspecteur salua et sen fut...Ds que la porte se fut referme derrire lui, von

    Opner se leva et, dun pas lourd, accabl, se diri-gea vers son bureau.

    Il en fit le tour, prudemment ; et, aprs avoir soulev le tapis qui le recouvrait afin de voir si personne ne se dissimulait sous ses plis retom-bants, il se pencha sur le sous-main pour exami-ner lenveloppe de plus prs :

    Elle tait borde de noir et, dans langle sup-rieur gauche, figurait un blason daspect sinistre : tte de mort et tibias en croix...

    Alors, mais alors seulement, von Opner se souvint que tous ceux qui, avant lui, avaient t at-teints de ce mal inexorable dont il venait de consta-ter les symptmes sur lui-mme, avaient reu, avant de mourir, une lettre semblable...

    Il eut un rle et, lair gar, il prit lenveloppe, louvrit et en retira une lettre, borde de noir galement.

    Elle contenait le texte suivant :

    Au Colonel von Opner,Chef du Service des Renseignements,

    au Quartier Gnral de S. M. lEmpereurdAllemagne.

    (Spa) Monsieur,

    De mme que tous ceux qui ont conseill au Kaiser de se servir, afin de sassurer la vic-toire, de larme bactriologique, vous allez mourir par larme bactriologique.

    Cest la loi du Talion. Ne vous en prenez donc qu vous de ce qui

    vous arrive, car rien, ni personne ne pourra vous sauver.

    Dans moins dune demi-journe, les tumeurs dont vous avez constat la prsence sur votre corps, vont se dvelopper et se transformer en ulcres cancreux, puis, en plaies sanguino-lentes.

    Alors, vous commencerez et souffrir. Viendront ensuite, latonie gnralise, le d-

    lire et ses souffrances pouvantables, la dcom-position lente des tissus qui, de votre vivant, ef-filochera vos chairs et les mettra en lambeaux.

    La ccit ne viendra quaprs, prcdant de peu la mort.

    Ainsi, Monsieur, vous vous sentirez glisser, lentement, bien lentement, vers la tombe.

    Et ce sera justice ! Vindex.

    Au fur et mesure quil lisait, la peur, lpou-vante, lhorreur et la rage se peignirent tour tour, sur la face livide et ravage de von Opner.

    Un souffle rauque remplaa sa respiration hale-tante ; ses cheveux se hrissrent sur sa tte et, quoi quil fit pour se matriser, il sentit que sil ny parvenait pas, la folie, gagnant de proche en proche, finirait par envahir son cerveau.

    Brutalement, il freina...Lnergie de cet homme tait telle, et sa volon-

    t si tenace, quil parvint, sinon se dominer, du moins recouvrer en partie ses esprits.

  • un drame au quartier gnral du kaiser 7

    Mais, ses traits que recouvrait une pleur mor-telle, sa dmarche titubante et le tremblement de ses mains, dmentaient cette feinte assurance.

    Au vrai, il ne tenait debout que parce quil avait lespoir que les mdecins finiraient bien par avoir raison de son mal.

    Cest avec difficult et en peinant infiniment que, stant- approch de lappareil tlphonique, il dcrocha les couteurs et les porta ses oreilles.

    Allo ! fit-il, dune voix peine perceptible. Allo ! Suis-je bien en communication avec le poste de permanence ?

    A vos ordres, rpondit, au bout du fil, le plan-ton de service.

    Allo ! Je suis le colonel von Opner. Veuillez infor-mer durgence, durgence, vous entendez ! le Docteur Wienner, que je lattends chez moi !

    A vos ordres, Monsieur le Colonel. Il vient justement de rentrer. Je vais vous lenvoyer immdiatement.

    Merci ! rpondit von Opner ; et, ayant raccro-ch les couteurs, pniblement, il revint sasseoir, dans une pause accable, devant son bureau...

    De nouveau, il regarda ses mains et, avec dses-poir, il constata que, en effet, les tumeurs staient largies et prenaient mauvaise apparence.

    Pourvu quil ne soit pas trop tard ? murmu-ra-t-il, atterr...

    Cest alors, tandis quil contemplait ses plaies, que survint le docteur.

    Et, du premier coup dil, il comprit... Oh ! Oh ! fit-il dune voix grave, cela ne va pas

    ce quil parat ? Je me sens, en effet, assez souffrant, rpondit

    von Opner, mais, heureusement vous voil.Le docteur eut une grimace significative... Pourquoi : heureusement ? Pourquoi ? Mais, parce que jespre bien que,

    grce votre intervention, ces quelques bobos vont avoir tt fait de disparatre.

    Ce disant, von Opner tendait vers le docteur ses mains qui, dj, bleuissaient.

    Wienner les regarda peine et, dune voix sche, riposta :

    Ny comptez pas ! Devant le mal qui vous ac-cable, ma science est impuissante !

    Vous dites ? sexclama von Opner, sidr... Je dis que vous tes condamn !La sentence sabattit sur von Opner, comme cer-

    tains jours sabat devant la Sant le couperet de

    la guillotine.Du coup, von Opner, sa superbe jamais dispa-

    rue, saffaissa... Il nest pas possible, bgaya-t-il, en fixant sur

    le docteur des yeux suppliants, que vous ne puis-siez me tirer de l. Il doit exister des antidotes, des srums, des mdicaments susceptibles den-rayer les progrs du mal et de le vaincre...

    Glacial, le mdecin rpondit : Nous trouvant en prsence dun poison des-

    pce inconnue, et dont nous ne savons mme pas sil est animal ou vgtal, nous sommes totalement dsarms contre lui.

    Von Opner plit affreusement... Mais alors, balbutia-t-il en roulant des yeux

    gars, je suis perdu ! Irrmdiablement !Von Opner se tassa un peu plus et, voix basse,

    dclara : Vous tes implacable comme le destin !... La seule chose quil me soit possible de faire,

    rpondit le docteur, ceci afin de vous viter dinu-tiles souffrances, cest de pratiquer une piqre. Aussitt aprs cette intervention, vous vous endor-mirez paisiblement jamais.

    En suis-je donc arriv l, quil faille me tuer, comme on tue une bte enrage ?

    Le docteur eut un geste dimpatience... Je vous rpte, dclara-t-il, en martelant ses

    mots, quil nexiste aucun moyen de vous sauver. Je puis vous tuer, certes ! Mais vous sauver, cela

    mest impossible ! Cette phrase sembla galvaniser von Opner...Pniblement, il se mit sur ses pieds, sagrippa

    des deux mains au rebord de son bureau, et, aprs avoir jet un coup dil haineux au docteur, dune voix redevenue presque normale, il lui dit :

    Sil ne sagit que de me tuer, vos services me sont inutiles. Cest l une besogne dont, mieux et plus ra-pidement que quiconque, je saurai macquitter en cas de besoin.

    Et, sinclinant, il ajouta : Je vous remercie, monsieur ; mais..., je ne vous

    retiens pas. Adieu !Quand le docteur, plus mu quil ne le voulait

    paratre, et disparu, von Opner sabsorba dans une mditation profonde.

    Il en sortit rassrn...Sans doute, ne pouvant mieux faire, stait-il

    soumis larrt du destin...

  • 8 les merveilleux exploits de james nobody

    Ouvrant ses tiroirs, il y prit quelques dossiers que, soigneusement, il annota.

    Ces dossiers, en effet, taient terriblement r-vlateurs de la mentalit pour le moins trange dont taient anims ceux qui, en Allemagne, avaient voulu et prpar la guerre.

    Ils contenaient non seulement les plus redou-tables secrets des services allemands despion-nage militaire, mais aussi les rapports des agents diplomatiques occultes que la camarilla du Kaiser entretenait auprs des cours trangres, quelles fussent ou non allies de lAllemagne.

    Somme toute, on pouvait dire deux quils ren-fermaient lhistoire secrte de la guerre, telle-ment y abondaient les documents indiquant les voies tortueuses suivies par lennemi pour sas-surer par tous les moyens quels quils fussent, la victoire finale.

    La trahison qui avait amen leffondrement du front russe, sy rvlait en entier.

    On y trouvait la preuve notamment que, incon-sciemment, par lentremise de cet tre im-monde qutait Raspoutine, limpratrice de Russie avait fourni lAllemagne des renseigne-ments dordre vital, et qui, exploits fond par cette puissance, lui avaient valu dimportants succs diplomatiques et militaires.

    On y pouvait suivre au jour le Jour, par ex-exemple, les menes souterraines de cet trange ministre de la guerre qutait le gnral Soukhomlinoff qui, infod lAllemagne, laquelle il stait vendu corps et me, svertuait arracher des mains des soldats russes les armes et les munitions qui eussent pu leur procurer la victoire.

    L, galement, se trouvaient tous les plans sa-vamment labors la Stavka (1), par le grand duc Nicolas, gnralissime des armes russes qui, sils neussent t dvoils avant leur mise en ap-plication au Grand tat-Major allemand, eussent valu ce dernier de retentissants checs.

    Mais, fort heureusement pour les Boches, Raspoutine veillait qui, chaque jour, leur envoyait les renseignements les plus prcis, anantissant ainsi les projets du grand duc, lun des meilleurs hommes de guerre quait jamais possds la Russie...

    Et, tandis quil feuilletait ses documents que, de temps autre, il annotait en marge ou dont il soulignait, dun trait de crayon rouge, certains

    1 Grand Quartier Gnral russe.

    passages, von Opner hochait tristement la tte et murmurait :

    Et dire que tout ce travail ne maura servi de rien. Tandis que je pourrirai au fond de mon cer-cueil, dautres sen prvaudront, que la postrit tiendra pour les sauveurs de lAllemagne.

    Maintenant, une sueur abondante couvait son front que zbraient dj des taches violaces...

    Lentement, il sen fut vers la glace et, de nou-veau, sy regarda...

    Aucun doute ne pouvait subsister en son esprit quant aux progrs raliss par le mal affreux qui, bientt, allait le terrasser.

    Il leva les bras au ciel et, tristement, dclara : Hlas ! Voil quoi aboutissent mes travaux

    et mes peines ! Je meurs pour avoir trop bien servi cet tre abominable, ce flau vivant quest Guillaume II !

    Et, amer, il ajouta tout bas : Ce quil y a deffrayant en cette affaire, cest

    quil ne men saura aucun gr...Il jeta un nouveau coup dil la glace et revint

    son bureau pour y poursuivre sa besogne.Maintenant, sous ses yeux, stalait la documen-

    tation relative la formidable entreprise de d-faitisme quil avait organise de toutes pices en France et qui, sans la poigne solide du Tigre , et abouti leffondrement du front franais.

    Pench sur les textes, ces textes que, pour-tant, il connaissait pas cur , il les relisait une dernire fois.

    Il prouvait une sorte de joie, une sorte de sadisme, plutt, se vautrer dans cette fange faite de boue et de sang...

    Laffaire de la Gazette des Ardennes , celle du Bonnet Rouge , dautres encore qui avaient failli branler le moral de la France, y taient exposes en dtail, sous leurs diffrents aspects.

    Von Opner eut un sourire attrist... Ctait pourtant organis de main de matre,

    maugra-t-il ; et dire que, sans lintervention de Clmenceau, jaurais russi abattre la France !

    Une heure durant, il uvra de la sorte...Quand il eut termin, il sentit que ses extrmits

    se glaaient et que ses doigts allaient bientt lui refuser tout service.

    Alors, il comprit quil convenait de faire vite...

    Atteignant une feuille de papier, il crivit la lettre que voici :

  • un drame au quartier gnral du kaiser 9

    Spa, 28 octobre 1918.A Madame la Comtesse

    Martha-Victoria von Opner,Chteau de Marksau (Haute-Silsie).

    Madame,

    Atteint un mal inexorable, et afin dviter les tortures abominables qui auraient prc-d ma fin, jai pris la dcision de me tuer.

    Mais je ne veux pas quitter ce monde, sans vous dire combien je vous suis oblig de toutes les bonts dont vous mavez combl.

    Quand vous recevrez cette lettre, je ne se-rai plus ; mais nos deux fils me survivront.

    Je vous demande de leur inculquer lhor-reur de la guerre et la haine des Hohenzollern.

    De mme que celle-l, ceux-ci sont res-ponsables de ma mort. Je les unis donc dans la mme rprobation.

    Veuillez me permettre, Madame, de bai-ser, pour la dernire fois, vos jolies mains, et pardonnez-moi la peine que je vous cause.

    Ugo, comte von Opner.

    Aprs avoir attentivement relu cette lettre, il la glissa dans une enveloppe que, par cinq fois, il scella de ses armes, et quil plaa ensuite, bien en vidence, au-dessus des dossiers quil venait dannoter.

    Puis, il ouvrit lun de ses tiroirs, y prit son re-volver dordonnance, lappliqua contre sa tempe droite et, froidement, se fit sauter la cervelle...

    Au bruit, linspecteur Muller accourut et, sans paratre surpris le moins du monde de la fin tra-gique de celui qui fut son chef, il tira de sa poche une paire de gants de caoutchouc, dans lesquels il introduisit ses mains.

    Aprs quoi, il ferma la porte double tour et, sans mme honorer dun coup dil von Opner, dont le cadavre gisait les bras en croix au milieu dune mare de sang, lentement, il se mit examiner les dossiers qui se trouvaient sur la table et dans les-quels, de temps autre, il prlevait un document.....

    En moins dun quart dheure, il eut achev sa be-sogne. Aprs quoi, se dirigeant vers la chemine, il y brla quelques papiers.

    Se penchant ensuite sur le cadavre, il le fouilla attentivement, prit le portefeuille quil trouva dans lune des poches du dolman, et le remplaa par un portefeuille identique, dans lequel, au pralable, il

    plaa quelques documents.Quand il eut achev cette perquisition, il ouvrit

    la porte, enleva la cl de la serrure, sortit et refer-ma la porte double tour.

    Se baissant ensuite, il glissa la cl sous la porte...Puis, sans plus attendre, il se dirigea vers lun

    des fauteuils poss et l sur le palier et, aprs en avoir dcousu la doublure, au fond du capitonnage de ce fauteuil, il enfouit le portefeuille et les papiers quil venait de sapproprier.

    Aprs quoi, il recousit le fauteuil et, se prcipi-tant vers la cage de lescalier, dune voix retentis-sante, il cria :

    A moi ! Au secours ! A laide !Il fit un tel bruit et cria tant et tant que les

    hommes de garde, aussitt alerts, se prcipi-trent dans lescalier dont ils escaladrent les degrs quatre quatre, tandis que de tous les bureaux et de tous les appartements, sortirent des officiers de tous grades qui, eux aussi, se por-trent au secours de linspecteur Muller.

    Parmi ces derniers, se trouvait un homme la mine chafouine, mais au regard vif et acr qui portait avec une lgance discutable dailleurs, luniforme de la police militaire en campagne.

    Devanant le lot, il arriva le premier sur le palier o, le premier galement, il aperut Muller qui, maintenant, sescrimait contre la porte de lap-partement occup par von Opner.

    Sapprochant rapidement de linspecteur, dune voix sche, il lui demanda :

    Que se passe-t-il ? Et pourquoi ces cris ? Muller, se retournant vers lui, rectifia aussitt le

    position et rpondit : Ce qui se passe ? Je nen sais rien. Mais tou-

    jours est-il que jai peru un coup de feu prove-nant de chez le colonel von Opner. Surpris, jai aussitt frapp la porte. Personne nayant r-pondu, jai voulu entrer dans lappartement. En vain, dailleurs, car la porte est ferme cl.

    Et alors ? Alors ? Mais... jai cri laide et appel au

    secours.Se tournant vers les assistants, autoritaire,

    lhomme leur dit : Je vous remercie de lempressement appor-

    t par vous rpondre lappel de linspecteur Muller. Jen rendrai compte Sa Majest. Mais, votre prsence tant inutile ici, vous pouvez disposer.

  • 10 les merveilleux exploits de james nobody

    Cela fut dit sur un tel ton, avec une telle nergie dans la voix que nul ne se permit de protester.

    Il y avait l, cependant, des gnraux blan-chis sous le harnais, des diplomates dont la r-putation tait mondiale, des fonctionnaires de haut grade, des officiers portant les insignes de ltat-Major particulier du Kaiser ; pourtant, pas un ne broncha.

    Sinclinant devant cet homme, servilement, ils obirent...

    De quelle formidable puissance disposait-il donc ?Et quelles taient exactement ses fonctions ?Je vais vous le dire...Loin dappartenir aux classes leves de la soci-

    t, il tait, au contraire, de la plus basse extraction.Cest Francfort-sur-le-Main, dans une choppe

    de cordonnier quil avait vu le jour, en 1879.Mais, sil ne possdait ni titres de noblesse, ni

    grades universitaires, il possdait, par contre, une vaste intelligence qui, jointe dun manque de scrupules absolu et dun cran nul autre pa-reil, avait suppl tout.

    Aprs avoir fait son service dans lun des r-giments de la Garde, Potsdam, il tait entr en qualit de garon de bureau au Ministre de la Guerre et, tant donnes ses rfrences, on lavait prpos au soin de balayer, nettoyer, asti-quer les bureaux o taient installs les services despionnage.

    Comment sy prit-il pour sortir de cette situation infime !

    Nul ne le saura jamais, sans doute...Toujours est-il que, cinq ans plus tard, il tait de-

    venu lun des chefs les plus en vue de cette redou-table organisation despionnage civil, politique et militaire, qutait la Section personnelle et Secrte du Kaiser.

    Au dbut de la guerre, dordre de lEmpereur, il en prit la direction...

    Ce quil y fit, Dieu seul le sait...Mais, ce que lon peut affirmer, par contre, cest

    que, jamais, devant les Allis, ne se dressa un ad-versaire plus actif et plus dangereux.

    Cest pourquoi, afin de mettre un terme sa n-faste activit, le Grand tat-Major britannique, contre lequel il dirigeait plus particulirement ses coups, dcida de lui dpcher James Nobody.

    James Nobody qui, mes lecteurs lont dj de-vin, sans doute, ntait autre que linspecteur Muller.

    Cet homme sappelait Gustav Reichsler.Quant la puissance dont il disposait, un simple

    dtail vous fixera cet gard : tous les jours, il d-jeunait la table du Kaiser...

    Les prsentations tant ainsi faites, nous allons voir Gustav Reichsler et James Nobody aux prises.

    Ce dernier devait se charger de lui dmontrer par la suite que, la ventriloquie, cette ventrilo-quie dont venait dtre victime le trs haut et trs re-dout colonel comte von Opner, ne se bornaient pas ses talents...

    Dois-je ajouter que, avant que de parvenir dabattre son redoutable adversaire, notre ami dut se rsigner les employer tous ?

    Ce serait mal le connatre que den douter..

    IIIUne mise au point qui simposait...

    Grce lhabile mise en scne effectue par James Nobody, auquel il convient de restituer, ds maintenant, son vritable tat civil, Gustav Reichsler ds que, aprs en avoir fractur la porte, il pntra dans lappartement de von Opner, naperut rien qui motivt spcialement une en-qute approfondie.

    Aprs avoir cout avec attention le rapport verbal relatif aux incidents qui avaient prcd le suicide du colonel, rapport que James Nobody expurgea considrablement, dailleurs, Gustav Reichsler invita par tlphone le Dr Wienner, qui tait de permanence ce jour-l, venir procder durgence aux constatations mdico-lgales.

    Et, naturellement, ce dernier conclut au suicide. Bien entendu, insista Gustav Reichsler, vous

    naviez pas dissimul, au comte von Opner, la gra-vit de son tat ?

    Comment laurais-je pu faire ? rpondit lhomme de lart. Mieux que quiconque, et cela, de par ses fonctions, le comte ne savait-il pas quoi sen tenir cet gard ? Navait-il pas t sp-cialement charg par Sa Majest de dcouvrir le mystrieux empoisonneur qui dcime ainsi les membres de sa maison civile et militaire ? Ds lors, quoi bon lui dissimuler quil tait irrvocablement condamn ?

    Jai pens, au contraire que mieux valait lui dire la vrit, toute la vrit, afin quil put mettre ordre

  • un drame au quartier gnral du kaiser 11

    ses affaires et celles quil tenait de la confiance de Sa Majest.

    Vous avez fort bien fait, dclara Gustav Reichsler, et, votre place, je naurais pas agi diffremment.

    Et, aprs avoir rflchi un instant, il ajouta Vous voudrez bien, docteur, rdiger un rapport

    qui, dordre de sa Majest, conclura, non au suicide, mais bien la mort par congestion.

    Comme pour les autres , alors ? Exactement ! Vous ne trouvez pas que cela va faire bien des

    congestions crbrales pour un laps de temps aussi court ?

    Gustav Reichsler lui lana un coup dil acr, et, brutalement, lui demanda :

    Qui donc sollicite votre avis ? Mais... Navez-vous donc pas entendu ce que je viens

    davoir lhonneur de vous dire ? Je crois cependant avoir spcifi quil sagissait dun ordre...

    Sans doute, mais... Assez ! tonna Gustav Reichsler. Faites-moi

    grce de vos observations et obissez !Puis, comme sil se ft adress dun quelconque

    Feldgrau , et non lun des membres les plus rputs de lAcadmie impriale de mdecine, sur le mode impratif, il conclut :

    Et maintenant, rompez.Courbant lchine, lautre sen fut sans deman-

    der son reste... By Jove, murmura James Nobody qui, impas-

    sible, et les mains dans le rang , avait assist la scne invraisemblable qui prcde, en voil un, au moins, qui sait aussi bien commander que se faire obir...

    Mais, si bas quil et parl, Gustav Reichsler lavait entendu...

    Vous dites ? demanda-t-il, en se tournant vers lui.

    James Nobody le regarda, berlu... Moi ? rpondit-il, mais... je ne dis rien... Et bien vous faites ! ragea Gustav Reichsler,

    car, moi tant l :, nul ne parle que si je linterroge ! Tenez-vous-le pour dit !

    James Nobody laissa tomber laverse... A vos ordres ! se borna-t-il rpondre. Mais, en

    son for intrieur, il nen pensa pas moins que son chef mritait une bonne leon. Ainsi quon va le

    voir, Gustav Reichsler ne perdit rien pour attendre. Vous mavez dit, poursuivit ce dernier, que

    entre le dpart du Dr Wienner et le suicide du comte von Opner, une heure environ stait coule. A quoi, selon vous, M. von Opner la-t-il employe ?

    Comment voulez-vous que je le sache ? rpon-dit, interloqu, James Nobody. Ma mission consis-tait, non surveiller le comte, mais sa porte.

    Puis, dsignant la pile de dossiers qui se trouvait sur la table, il poursuivit :

    Mais, peut-tre, ces dossiers pourront-ils, mieux que je ne saurais le faire, rpondre votre question.

    Pourquoi ? Parce que, trs probablement, le comte a em-

    ploy ce laps de temps les annoter...Gustav Reichsler sursauta... Sur quoi basez-vous cette supposition ?

    demanda-t-il en posant son regard sur James Nobody.

    Il ne sagit pas dune supposition, mais bien dune certitude, rpondit le grand dtective.

    En effet, quand, en compagnie du comte, jai ef-fectu une perquisition dans cet appartement, ces dossiers ne se trouvaient pas sur la table.

    Or, actuellement, ils y sont. Qui donc, si ce nest lui, les y aurait mis ? Or, puisquil avait pris la dcision de se suici-

    der, pourquoi les y aurait-il mis, sinon pour les revoir, les annoter, de manire faciliter sa tche son successeur ventuel ?

    Gustav Reichsler daigna sourire... Voil qui nest pas mal dduit, reconnut-il.

    Et, sans plus attendre, il se mit plucher ces dossiers.

    Oh ! Oh ! scria-t-il, soudain ; mais, il manque des pices l-dedans ! Non seulement les cotes ne se suivent pas, mais les annotations gnrales visent certains documents que je ne retrouve pas ici.

    Dun geste, James Nobody lui montra la chemine...

    Sans doute, fit-il, les cendres que voil sont tout ce qui en reste.

    Gustav Reichsler se rembrunit... Bah ! Croyez-vous ? rpondit-il. Pourquoi les

    aurait-il dtruits ? Sait-on jamais ? murmura le grand dtective.Cette rponse nigmatique frappa dautant plus

    Gustav Reichsler que, en moins de cinq minutes,

  • 12 les merveilleux exploits de james nobody

    James Nobody venait de lui dmontrer quil savait voir, raisonner et dduire...

    Mais, dj, le grand dtective reprenait : Il est un fait certain : quand jai quitt

    la chambre , tout lheure, ces cendres ntaient pas dans la chemine.

    Comme il est permis de supposer, le docteur nayant pas mentionn le fait, que le comte na dtruit aucun document en sa prsence, il nous faut donc admettre que cest seulement aprs son dpart, que le comte a procd cet autodaf .

    Or, mon avis, de quelque faon quon envisage cette... hcatombe de documents, elle ne peut sex-pliquer que par la folie ou la trahison.

    Il est matriellement impossible de sortir de ce dilemme :

    Ou le comte, se sachant inexorablement condamn, est devenu subitement fou, et a dtruit certains documents pris au hasard, ou, ayant tra-hi, ce qui expliquerait bien des choses, , il a dlibrment supprim les preuves de sa trahison.

    Or, pour que nous soyons fixs cet gard, il fau-drait tout dabord que nous puissions vrifier ce que contient le portefeuille du comte von Opner et, en-suite, prendre connaissance de la lettre que voici...

    Ce disant, James Nobody montra Gustav Reichsler la lettre que, avant de se tuer, von Opner avait crit sa femme.

    Tandis quil parlait, Gustav Reichsler ne lavait pas quitt des yeux. Les dductions auxquelles ve-nait de se livrer, en sa prsence, le grand dtective, taient empreintes dune telle logique, elles dno-taient une technique et une mthode si sres, quil ne pouvait pas ne pas les admirer en connaisseur.

    Savez-vous, fit-il, soudain, que vous tes un as ! O diable avez-vous appris raisonner de la sorte ? Et comment se fait-il que vos chefs naient jamais attir mon attention sur vous ?

    Et comme, simulant la modestie, James Nobody se rcriait...

    Pardon ! reprit Gustav Reichsler, les bons agents ne sont pas tellement nombreux, quon puisse se dispenser de leurs services. Qui donc a eu la malencontreuse ide de vous mettre de planton devant cette porte ?

    Mon brigadier, Excellence ! Comment, stonna Gustav Reichsler, vous

    ntes mme pas brigadier ?Je nai pas cet honneur, Excellence, rpondit

    paisiblement le grand dtective, qui sempressa dajouter :

    A cela, il y a une raison, il est vrai. Cest que je suis nouveau venu dans le service.

    Comment cela ? demanda Gustav Reichsler. Jusqu leffondrement du front russe, auquel

    jai largement contribu pour ma part, dclara James Nobody, jai eu lhonneur trs grand de tra-vailler sous les ordres de M. Arnold Stumpfer, qui dirigeait, Petrograd, le service allemand des renseignements.

    Vous savez, sans doute, Excellence, que, pris pour un bourgeois russe par les Bolchevistes, M. Stumpfer a t fusill en plein jour, dans la rue, par une bande de forcens aux trois quarts ivres, qui ncoutrent mme pas ses explications avant que de le coller au mur.

    A cette poque, jassurais la liaison entre M. Stumpfer et M. Hermann von Sundgau...

    Von Sundgau ? interrompit vivement Gustav Reichsler, celui qui, de mme que von Hassfeldt, von Marchaussen, von Ranch et les autres, est mort victime du malfaiteur mystrieux qui rde autour de nous ?

    Celui-l mme, Excellence, rpondit James Nobody, qui poursuivit aussitt :

    Je disais donc que jassurais la liaison entre M. Stumpfer et M. von Sundgau, lequel, de Varsovie, transmettait Berlin les nouvelles que je lui appor-tais de Russie.

    Ma mission prit fin le jour ou fut sign le trait de Brest-Litowsk, qui mit fin la guerre entre la Russie et nous.

    M. von Sundgau, auprs duquel je me trouvais prcisment en ce jour glorieux entre tous, et qui, en rcompense des services minents rendus par lui en Pologne, venait dtre nomm Grand cuyer de Sa Majest, moffrit de me ramener avec lui et de me faire affecter la police en campagne attache au Quartier Gnral du Kaiser.

    Jacceptai aussitt. Cest ainsi, Excellence, que je suis entr dans ce

    nouveau service. O vous ne resterez certes pas ! scria Gustav

    Reichsler, car, ds ce moment, je vous affecte la section personnelle et secrte. de Sa Majest.

    Et, sans faire tat des remerciements que lui adressait James Nobody, il prit la lettre destine la comtesse von Opner et louvrit...

  • un drame au quartier gnral du kaiser 13

    IV

    O Gustav Reichsler est roul de main de matre...

    Savez-vous ce que contient cette lettre ? de-manda, ds quil en eut achev la lecture., Gustav Reichsler James Nobody.

    Je nen ai pas la moindre ide, Excellence, r-pondit paisiblement le grand dtective.

    En ce cas, apprenez quelle confirme en tout et pour tout la seconde de vos deux hypothses.. Le comte von Opner tait un tratre !

    Parbleu ! Ctait lvidence mme, rpondit James Nobody.

    O prenez-vous cette vidence ? demanda, surpris, Gustav Reichsler.

    Lui montrant le portrait du Kaiser qui gisait en mille morceaux sur le sol, le grand dtective rpondit :

    Croyez-vous que le fait davoir rduit en miettes le portrait de Sa Majest constitue une preuve de loyalisme ?

    Cest juste ! reconnut Gustav Reichsler. Mais, dfaut de cette preuve, la lettre que voici en contient une autre, crite celle-l !

    Cest un pitre patriote et un bien singulier gentilhomme que celui qui prescrit sa femme dinculquer leurs enfants lhorreur de la guerre et la haine des Hohenzollern...

    Comment ! Il a crit cela ? sexclama James Nobody, sincrement tonn cette fois.

    En toutes lettres ! Oh ! Oh ! fit le grand dtective, mais, alors,

    peut-tre allons-nous dcouvrir des choses normes dans son portefeuille ?

    Sans aucun doute ! approuva GustavReichsler, qui ajouta : Voulez-vous me le passer ?James Nobody mit ses gants, se pencha sur le

    cadavre, dont la face maintenant tait recouverte de pustules dun bleu violac, prit le portefeuille et le tendit son chef qui, en effet, en croire sa mimique, ne tarda pas y faire des dcouvertes sensationnelles.

    Der Teuffel ! sexclama-t-il enfin, en se tour-nant vers le cadavre, mais le voil, lempoisonneur !

    Et, montrant James Nobody qui simula lahu-rissement le plus complet trois petits paquets

    quil venait dextraire de lune des poches secrtes du portefeuille, il ajouta :

    La preuve en est que voil le poison !James Nobody sexclama : Vous tes sr de cela ? Voyez plutt...Le grand dtective se pencha sur les paquets et

    lut sur le premier paquet : destin au Kaiser, sur le second : destin Erick von Lundendorff, et sur le troisime : destin Gustav Reichsler.

    Herr Gott ! fit-il, en se tournant vers ce der-nier, il parat que vous lavez chapp belle !

    Je pense bien ! rpondit Gustav Reichsler, dont cette dcouverte semblait avoir ananti la belle assurance...

    Puis, tendant son nouveau collaborateur une lettre, que celui-ci connaissait dautant mieux que cest lui-mme qui lavait crite, il poursuivit :

    Afin que nul doute ne subsiste en votre es-prit cet gard, veuillez prendre connaissance de cette lettre dans laquelle se trouvaient les trois paquets. Je crois que vous serez immdiatement fix sur le degr de culpabilit de von Opner.

    James Nobody prit la lettre et lut :Bombay, 8 mai 1918.

    Vnrable frre et ami, Le Grand Conseil des Sages , auquel jai

    soumis votre lettre du 3 mars 1918, jugeant, comme vous-mme, quil est temps de mettre un terme la guerre qui ensanglante le monde et qui risque de dtruire la civilisation occiden-tale, a dcid de faire droit votre requte et de punir ceux qui en sont les auteurs responsables et les derniers tenants.

    Vous trouverez donc, ci-inclus, trois paquets que, comme dhabitude, vous remettra notre frre et ami Krassal Bopa.

    Ils contiennent comme ceux que, dj, vous avez reus, du Horah-Khiva, le poison mys-trieux que, au fond de leur temple, distillent les grands initis.

    Puissiez-vous, layant utilis ainsi quil est indiqu sur chacun des paquets, vivre mille et mille ans.

    Le Sage du second degr.

    Jouant son rle merveille, James Nobody scria :

    Aucun doute nest possible ! Cest bien von Opner qui tait lempoisonneur !

  • 14 les merveilleux exploits de james nobody

    Puis, comme sil et t subitement frapp de lillogisme de la situation, il poursuivit :

    Mais alors, il nous faudrait donc admettre, puisquil tait seul possder ce poison, quil sest empoisonn lui-mme.

    Gustav Reichsler eut un singulier sourire... Pas forcment ! rpondit-il. Comment cela ?Tendant alors James Nobody une sorte de

    bloc-note minuscule quil avait extrait du porte-feuille de von Opner, Gustav Reishcler expliqua :

    A en croire la mention que voici, von Opner, sans doute, afin deffacer jamais les traces de ses crimes, avait dcid den supprimer le seul tmoin : en lespce, Krassal-Bopa.

    Que voyons-nous inscrit, en effet, la date du 25 juillet 1918 ?

    Ceci : Prlever sur chacun des paquets une dose suffisante pour supprimer K. B.

    Or, ce K. B. ne saurait tre que Krassal-Bopa, son complice.

    Cest vident ! murmura James Nobody. Nest-ce pas ? insista Gustav Reichsler. Cela

    tant, nest-il pas permis de supposer que Krassal-Bopa, ayant appris dune manire ou dune autre que von Opner voulait se dbarrasser de lui en lempoisonnant, a pris les devants et quil a empoisonn lui-mme von Opner ?

    Simulant ladmiration la plus grande, James Nobody scria :

    Parbleu ! La voil la vrit ! Il ny a pas dire, vous tes un matre !

    Quoi quil en soit, poursuivit. Gustav Reichsler, il nen demeure pas moins que von Opner tait non seulement un empoisonneur, mais aussi un tratre avr.

    Son portefeuille contient, cet gard, des choses tonnantes, notamment quelques lettres, lesquelles, videmment ntaient pas destines la publicit.

    Il en est une, entre autres, qui, sil tait vivant, lenverrait tout droit au poteau !

    Elle mane de ce bandit de Liebknecht, lhomme tout faire des Soviets, et est ainsi conue :

    Mon cher camarade, Jai le plaisir de vous annoncer que, en rcom-

    pense des services minents que vous nous avez

    rendus au cours des derniers mois, le Comit Excutif de la section allemande de lInternatio-nale ouvrire a dcid de vous confier la direc-tion du S. R. du Ministre de la Guerre, ds que la dbcle escompte aura chass du trne les Hohenzollern maudits.

    La situation est telle que cela ne saurait tarder. Nous avons appris de source sre, en effet, que

    lAutriche est sur le point de demander une paix spare et que, en Bulgarie, la rupture de lAl-liance est imminente, le roi Ferdinand ayant le peuple tout entier contre lui. (1)

    LAmbassadeur, comte Oberndorff et le chef de la mission allemande auprs du Grand Quartier Gnral bulgare, von Massas, ont bien fait en-tendre les avertissements ncessaires, mais le Roi leur a dclar quil lui tait impossible de pour-suivre la guerre.

    Donc, en ce qui concerne lAutriche et la Bulgarie, tout va pour le mieux.

    Il en est de mme, dailleurs, en Turquie, les troupes turques se refusant marcher sur Bakou, o se fortifient sans cesse les Anglais. Cela dnote de la part des Turcs un tat desprit minemment favorable nos projets.

    Dautre part, deux faits dimportance capitale dominent la situation militaire actuelle :

    1 lpuisement de nos rserves ;2 la masse norme des tanks qui se

    trouve devant nos troupes. Il en rsulte, de lavis mme de Ludendorff

    et de Hindenbourg, que la situation empire de jour en jour sur le front et est de nature contraindre le Grand Quartier Gnral, le front pouvant tre perc dun moment lautre, demander la paix.

    Japprends linstant que le secrtaire dtat, von Hintze, charg par le vice-chancelier von Payer dexposer la situation au Kaiser, est parti pour rejoindre ce dernier.

    Comme vous tes mieux plac que quiconque, pour savoir ce qui se passera en loccurrence, je vous serais oblig de men faire part immdiate-ment.

    Salut et fraternit. Karl Liebknecht.

    1 Lenculus, vous conseille de lire : Prince Sixte de Bourbon-Parme - Loffre de paix spare de lAutriche ; on trouvera cet ouvrage rare chez The savoisien ladresse suivante : http://the-savoisien.com/blog/in-dex.php?post/1914-1918-l-epuration-republicaine

  • un drame au quartier gnral du kaiser 15

    Il est donc patent, dclara Gustav Reichsler, quand il eut achev la lecture du document qui prcde, que le comte von Opner trahissait au profit de la Social-dmocratie...

    Laquelle trahit an profit de lEntente, suren-chrit James Nobody.

    Naturellement ! fit Gustav Reichsler. Mais il y a mieux ! coutez plutt... Et, prenant une seconde lettre, il la lut galement.Ainsi quon va le voir, elle tait encore plus ex-

    plicite que la prcdente, et manait du mme auteur

    Mon cher camarade,

    Je me hte de vous annoncer que le gouver-nement allemand vient daccepter comme base des ngociations de paix, le programme conte-nu dans les dclarations de ce grand honnte homme, le prsident Wilson.

    Il nest donc plus question de cette leve en masse que vous sembliez redouter si fort, si je men tiens aux termes de votre dernire lettre.

    Erzberger et Ludendorff eux-mmes, se sont levs contre ce projet baroque que le peuple al-lemand net admis en aucun cas.

    A lheure actuelle, la situation se prsente ainsi : Ludendorff ayant dclar au cours dune

    runion du Cabinet de guerre que les armes taient bout de souffle et ne pouvaient mme plus tenir pendant quarante-huit heures (1er octobre 1918), et cette dclaration ayant t approuve lunanimit par ses collgues, les gnraux Kuhl, Lassberg et Schulenburg, le Cabinet dEmpire vient de d-cider dvacuer les territoires occups par nous.

    Malheureusement, cette excellente nouvelle, qui a t notifie le 12 octobre aux Allis, a t sui-vie de ce lamentable incident qua t le torpillage du transport de passagers Leinster .

    Il en est rsult que, le 23 octobre, le prsident Wilson a fait savoir au Cabinet dEmpire que :

    Les peuples navaient plus, et ne pou-vaient plus avoir confiance dans la pa-role de ceux qui dirigent actuellement la politique allemande .

    Cette nouvelle produisit sur lAllemagne tout entire leffet dun coup de massue.

    Naturellement, nous en profitmes pour in-tensifier notre action contre les militaires et

    nous allmes, imitant en cela le prince de Hohenlohe-Landenburg qui, de Berne, avait lanc cette ide excellente, jusqua exiger labdication immdiate du Kaiser et la re-nonciation du Kronprinz au trne.

    Les choses en sont l. Il importe donc que vous suiviez de trs prs

    les vnements qui vont se succder au Quartier-Gnral du Kaiser et que, faisant tat des excel-lentes relations que vous entretenez l-bas, vous vous efforciez de faire savoir lEmpereur quil ne lui reste dautre alternative que de dbarrasser le plancher.

    Sa folie meurtrire va trs probablement nous coter lAlsace-Lorraine, la perte de nos colonies, la destruction totale de notre flotte et une formi-dable indemnit de guerres mais tout cela im-portera peu, pourvu quil disparaisse jamais et ne fasse plus parler de lui.

    Prissent plutt les Hohenzollern que le peuple allemand (1).

    Salut et fraternit. Karl Liebknecht.

    Ainsi quon le pense bien, James Nobody neut garde de rvler Gustav Reichsler que cest lui qui, pour les besoins de la cause, avait plac dans le portefeuille du dfunt les deux lettres qui prcdent.

    Cest pourquoi, Gustav Reichsler manifestant la plus vive et la plus profonde indignation, il se mit immdiatement au mme diapason.

    Bien mieux, il osa insinuer : Ne trouvez-vous pas, Excellence, quil importe

    que Sa Majest soit immdiatement informe du complot ourdi contre elle ?

    Gustav Reichsler sembla peser le pour et le contre...

    Enfin, il se dcida... Cest assez mon avis, dclara-t-il, soucieux...

    Puis, se tournant vers James Nobody, qui avait tout prvu, sauf cela, il ajouta , :

    Rectifiez cotre tenue ! Vous allez maccompa-gner chez Sa Majest...

    1 Ces deux lettres taient authentiques. Il convient, toutefois dajouter que leur destinataire ntait pas von Opner, mais bien James Nobody lui-mme qui, ayant reu mission de fomenter la rvolution en Allemagne, stait fait passer auprs de Liebknecht pour un trs authentique reprsentant des Soviets (Lire cet gard : LEspion du Kaiser, Berger. Levrault, diteur).

  • 16 les merveilleux exploits de james nobody

    V

    Qui se passe de commentaires...

    Ce que fut cette entrevue, aucune plume ne sau-rait le dcrire...

    Le moins quon en puisse dire est que, fou de rage, le Kaiser ne parla de rien moins que de mar-cher sur Berlin la tte de sa garde, et de faire passer par les armes le Cabinet dEmpire, les chefs du Grand Etat-Major et plus spcialement Ludendorff qui, prcisment la veille (27 octobre 1918), lui avait fait parvenir sa dmission de pre-mier Quartier-Matre Gnral.

    Gustav Reichsler le calma dautant plus vite quil lui dmontra, documents en mains, que les troupes de la garde, qui, dailleurs, taient oc-cupes pour le moment tout autre chose qu garder le Kaiser, taient loin dtre sres, puisque, dores et dj, les gnraux qui les com-mandaient ne rpondaient plus de leur loyalisme.

    En ce cas, rpondit le Kaiser, furieux, je ferai fusiller tous les rebelles !

    Soit, rpondit paisiblement Gustav Reichsler, mais alors, cest larme tout entire quil faudra fusiller !

    Vous dites ? sexclama Guillaume II, que la colre affolait littralement...

    Je dis, fit, de sa voix calme Gustav Reichsler, que les mesures extrmes nont jamais rien valu pour rtablir les situations compromises.

    Or, la situation dans laquelle nous nous trou-vons est plus que compromise, elle est dsespre.

    Seul, un miracle pourra nous tirer de l. Mais, comme je ne crois pas beaucoup aux mi-

    racles, je prfre et de beaucoup men tenir au vieil adage : Aide-toi, le ciel taidera.

    Et puisque les ennemis de Votre Majest manuvrent, manuvrons galement.

    Comment voulez-vous que je manuvre, ructa le Kaiser, puisque non seulement il me faut faire face aux Allis, mais aussi lAllemagne tout entire !

    Gustav Reichsler eut un geste dimpatience... Cela reste dmontrer, Sire, rpondit-il fer-

    mement. Ce nest pas parce quun demi-quarte-ron de sociaux-dmocrates sagite, quil faut d-sesprer de tout.

    Ceux-l, jen ai la ferme assurance, nous par-viendrons les mater.

    Car, sil existe des tratres autour de Votre Majest, il sy trouve galement une majorit de braves gens.

    Et, dsignant du doigt James Nobody lEmpe-reur, Gustav Reichsler dclara :

    Celui-l est du nombre ! Non seulement je le considre comme lun de

    mes meilleurs agents, mais je me porte garant de son loyalisme envers Vous et envers la patrie.

    Aussi, sauf dsapprobation de Votre Majest, ai-je dcid de lenvoyer immdiatement Berlin, pour y effectuer une enqute dans les mi-lieux politiques, diplomatiques et militaires.

    Son rle ne sera pas de commenter les vne-ments, ce soin me concerne, mais bien de les porter notre connaissance, quelque brutaux et quelque fcheux quils soient.

    Jai le pressentiment que, volontairement, on nous tient lcart et quon nous dissimule la vrit.

    Or, cette vrit, il faut que nous la connais-sions, ne serait-ce que pour parer les coups quon nous destine.

    Le Kaiser ayant approuv cette proposition dun signe de tte, Gustav Reichsler reprit aussitt :

    Que dcide Votre Majest en ce qui concerne laffaire von Opner ? Je crois devoir me permettre de Lui faire remarquer que le coupable tant mort, laction de la justice est teinte.

    Reste rgler la question des funrailles. Le Kaiser sursauta...

    Vous voulez rire, sans doute ? riposta-t-il vi-vement. Des funrailles cette charogne ? Jamais de la vie, par exemple ! Quon lenfouisse pure-ment et simplement et que, jamais, on ne pro-nonce plus son nom devant moi !

    Le soir mme, James Nobody nanti dinstruc-tions prcises partait pour Berlin, o il arriva le lendemain.

    Tout le long de la route et dans toutes les localits quil traversa, il naperut que rgiments refluant vers larrire au chant de 1 Internationale , ou formations disloques brandissant le drapeau rouge.

    Privs de leurs insignes et de leurs dcorations, en butte aux pires svices et aux insultes les plus graves, des officiers, dsarms, marchaient dans le rang.

    Et les civils faisaient chorus...Plus rien ne subsistait, en apparence, de cette

  • un drame au quartier gnral du kaiser 17

    discipline et de ce patriotisme qui avaient fait la force de lAllemagne et dont, il y avait peut de temps encore, elle tait si fire.

    Cest tout juste si ce grand dtective put se tirer indemne de cette dliquescence.

    En effet, cest par des hurlements, des menaces, des injures, et, parfois, par des coups de feu, qutait salue lapparition de sa voiture qui, blasonne aux armes de lempire, et portant lavant le fanion de ltat-major particulier du Kaiser, excitait la rage des soldats et la haine des populations.

    Ce que voyant, James Nobody nhsita pas. Il gratta lcusson imprial et, la place du fanion, arbora le drapeau rouge.

    Sa joie tait grande, certes, de voir ainsi som-brer dans la boue et dans le sang lAllemagne impriale.

    Mais ce nest pas sans une anxit croissante quil constatait dun il terriblement averti les progrs que, gagnant de proche en proche, faisait la rvolution, cette rvolution dont il tait lun des promoteurs (1), et au dveloppement de laquelle il avait tant contribu avec le comte de Nys et leurs collaborateurs tous deux...

    Qui donc, se demanda-t-il, angoiss par le spec-tacle de cette dcomposition rapide, relvera lAllemagne de ses ruines ? Deviendra-t-elle une dmocratie pareille aux autres ou, au contraire, versera-t-elle dans le bolchevisme ?

    Ds son arrive Berlin, il comprit que, moins dun miracle, cest cette dernire hypothse qui se raliserait...

    Dans les rues, en effet, il se heurta, ds labord, des bandes dnergumnes qui, linsulte aux lvres ou poussant deffroyables hurlements, ac-clamaient la rvolution naissante, et ceux qui lavaient dcrte...

    Dpoitrailles, dhorribles mgres, tenant sous le bras des matelots ou des soldats ivres, dfi-laient en clamant des chansons ordurires, ou des hymnes venus en droite ligne de Moscou...

    Dautres dansaient, cheveles, autour de bra-siers qualimentaient exclusivement des meubles luxueux drobs dans les appartements voisins ou des dossiers provenant des divers ministres.

    Le rouge prdominait !Il y en avait partout : aussi bien aux fentres des

    1 Voir : LEspion du Kaiser, du mme auteur (Berger Levrault, diteurs).

    immeubles quaux boutonnires des manifestants.Les femmes en taient pavoises et, sur le sol,

    en maints endroits, il stalait en larges flaques de sang...

    Sous ses yeux, dans la Spre, on jeta un officier.Lassistance applaudit...Et, soulignant le tout, une dbauche de dra-

    peaux, de fanions, doriflammes communistes et dinsignes rvolutionnaires.

    Dans lair flottait ce relent spcial que dgagent les foules sursatures de sueur, dalcool et de bire : un relent dimmondices.

    cur, James Nobody voulut activer lallure.Aussitt des poings menaants se tendirent vers

    lui, tandis que des voix avines profraient des in-jures son adresse.

    Il ninsista pas...Plantant sa voiture l, il sen fut grands pas

    vers un poste metteur clandestin de T. S. F., qui appartenait en propre la Section personnelle et secrte du Kaiser.

    Elle tait installe dans un immeuble de la Franckfurter Alle , dont, quelques mois avant louverture des hostilits, Gustav Reichsler avait fait, dordre du Kaiser, lacquisition.

    Linstallation et les appareils taient de tout pre-mier ordre ; quant au personnel, il ne laissait rien dsirer tant au point de vue professionnel quau point de vue loyalisme.

    Soigneusement tris sur le volet, tous les indivi-dus employs dans cette station secrte avaient rang dofficier et taient commands par un Oberst du gnie militaire, qui portait le nom bien allemand de Wolfram von Wiedersen.

    James Nobody se prsenta ce dernier et se fit reconnatre de lui.

    Aprs quoi, lui ayant expos le but de sa mis-sion, il lui fit part de la surprise que lui avait caus laspect de la rue, dont les meutiers semblaient stre rendus matres.

    Von Wiedersen haussa les paules... Laspect de la rue, nest lien, rpondit-il, avec

    une consternation visible. Ce dont il faudrait que vous vous rendiez compte, afin davoir une conception exacte de la situation, cest du dsordre, de laffolement, qui rgnent dans les bureaux.

    Tous les rouages de ltat tant fausss ou d-molis, personne ne sait plus ou donner de la tte. La rvolution qui vient dclater a tout ananti.

  • 18 les merveilleux exploits de james nobody

    Ceux qui ont la charge de commander en sont rduits dobir ; tant et si bien que nous assistons lavnement de lincomptence.

    Les rvolutionnaires eux-mmes ne savent pas exactement ce quils veulent, et les plus ardents dentre eux entendez par l non pas ceux qui ont pris ouvertement la tte du mouvement, mais bien ceux qui le dirigent dans lombre, nont pas encore dcid de ce quil convient de faire de notre Auguste matre.

    Les uns veulent le fusiller sans phrases. Les autres se contenteraient de son abdication

    pure et simple ; condition, toutefois, quil se r-signe vivre ltranger.

    Les derniers, enfin, verraient dassez bon il que les Allis lenvoyassent finir ses jours en quelque exil lointain, Sainte-Hlne, notamment.

    De toute faons, il est condamn dans leur es-prit et, quoi quon fasse ou quon dise Spa, il faut quon sy rende compte que, jug impossible par son peuple, il importe que Guillaume Il et ses hritiers se rsignent disparatre.

    Comment ! sexclama James Nobody que ces dclarations comblaient daise, mais qui prit un air dsol, Son Altesse Impriale et Royale le Kronprinz serait galement vis ?

    Lui, plus que tout autre, rpondit lugubre von Wiedersen ; car, lui, moins qu tout autre, on ne pardonne la sanglante hcatombe de Verdun.

    Il faut qu ils partent, vous dis-je. Et plus vite ils partiront, mieux cela vaudra pour eux et pour nous.

    Pour eux, car ils sauveront leurs ttes... Pour nous, car cela nous permettra y voir

    plus clair et de rtablir un peu dordre dans ce dsordre.

    Et, tristement, von Wiedersen conclut : Pour peu quils tardent, la situation devien-

    dra inextricable, et il en rsultera fatalement que les Allis en profiteront pour se rendre matres de lAllemagne. Ce quayant entendu, James Nobody, dont la faon de penser concordait entirement avec celle de son interlocuteur, lana immdiate-ment la radiogramme que voici, en le faisant pr-cder de lindicatif de Gustav Reichsler :

    B-1 : G. R. S. Lordre rgne Berlin. La foule attend, dans

    un calme impressionnant, mais en acclamant le Kaiser, les dcisions que ne va pas manquer de prendre S. E. le gnral Grner. H. M.

    Ce que, l-bas, Spa, traduisit ainsi Gustav Reichsler :

    Bureau N 1 : Gustav Reichsler,Spa.

    La rvolution vient dclater Berlin. La foule en fureur insulte le Kaiser. Le gnral Groener, ennemi personnel de lEmpereur, succde en qualit de premier Quartier-Matre Gnral Ludendorff. Hermann Muller.

    A peine Gustav Reichsler avait-il achev de communiquer au Kaiser ces fcheuses nouvelles, quun second radiogramme, ainsi conu, lui par-venait :

    Les vaillants quipages des sous-marins sta-tionns Kiel, refusant de croire un armistice, sont descendus terre prcds de leurs officiers et, stant ports en masse devant lAmiraut, aprs avoir exig la continuation de la guerre, ont pouss des vivats en lhonneur de lEmpereur, du prince Henri de Prusse et de lamiral von Tirpitz.

    Le secrtaire dtat Haussmann et le dpu-t socialiste Noske, sont immdiatement partis pour Kiel, afin de porter aux quipages et leurs chefs les remerciements du chancelier dEmpire.

    Des manifestations semblables ont eu lieu Hambourg, Schwerin, Hanovre, o lair retentit des acclamations pousses par larme et la po-pulation en lhonneur du souverain et du prince hritier, auxquels ils souhaitent longue vie et prosprit. H. M.

    Cette fois, ce ne fut pas Gustav Reichsler, mais Guillaume Il lui-mme qui traduisit ce radiogramme.

    Et, il le traduisit de la faon que voici, laquelle tait la bonne :

    Les quipages des sous-marins stationns Kiel, sont en pleine rvolte. Ils exigent un armis-tice immdiat. Aprs avoir lanc leurs officiers par-dessus bord, ils sont alls manifester en masse devant lAmiraut, ont demand la ces-sation des hostilits et ont longuement conspu lEmpereur, le grand-amiral prince Henri de Prusse, frre du Kaiser, et lamiral von Tirpitz, in-venteur de la guerre sous-marine.

    Le sous-secrtaire dtat Haussmann et le d-put socialiste Noske, spcialement mandats par le Gouvernement, sont partis pour Kiel afin de tenter de rtablir le calme.

  • un drame au quartier gnral du kaiser 19

    Des manifestations hostiles ont eu lieu Hambourg, Schwerin et Hanovre, o larme et la population ont rclam labdication de lEm-pereur et la renonciation au trne du Kromprinz.

    Hermann Muller.

    Cest au moment mme o le Kaiser venait dachever la traduction de ce radiogramme que se fit annoncer Gustav Reichsler...

    Se tournant vers lui, lEmpereur lui demanda, amer :

    Naviez-vous pas recommand linspecteur Muller dviter les commentaires ?

    Effectivement, Sire. Aurait-il transgress mes ordres ?

    Non pas, rpondit Guillaume II. Seulement, il a une faon dexposer les choses qui, vraiment, se passe de tout commentaire...

    Et, lui passant le texte quil venait de traduire, le Kaiser conclut :

    Voyez plutt...

    VI

    O James Nobody se fait une pinte de bon sang.

    Quand, de la villa Neu-Bois, o rsidait le Kaiser, les nouvelles qui prcdrent parvinrent lh-tel dAngleterre, il taient installs les services du Grand Quartier Gnral allemand, elles y produi-sirent laffolement le plus complet.

    On ntait pas sans y savoir, certes, que travail-le tout la fois par les sociaux-dmocrates, les missaires de Moscou et les agents de lennemi, la population allemande, dont le moral avait flchi par suite des privations que lui imposait le blocus et des revers subis par larme, aspirait la paix ; mais on tait loin dy supposer quelle exigerait, et avec quelle nergie et quel ensemble, lab-dication du Kaiser.

    Wilson lui-mme, navait-il pas fait savoir Berlin que, loin dexiger un changement de per-sonnes , il se contenterait dun changement de systme , ce qui revenait dire que les Allis ne demandaient pas autre chose, pour le mo-ment, que la mise en application du rgime parlementaire, comme il existe en Angleterre, par exemple, et la rforme de la Constitution ?

    Et, de mme qu la villa Neu-Bois, on y com-prit que, priv dune main ferme et dune volont nergique, le rgime ne tarderait pas scrouler sous les assauts incessants de ses adversaires de lintrieur et de lextrieur.

    Dbile et sans autorit aucune, le Cabinet que prsidait le chancelier prince Max de Bade avait laiss anantir la discipline sociale qui, dans tous les pays, constitue larmature de la nation ; il avait tolr que la masse submerget les lites ; il avait permis que sinstallassent au pouvoir ces nga-teurs de la patrie, que sont les socialistes et les communistes...

    On saperut alors que, grce ces derniers, des embusqus , pour la plupart, derrire lar-me stait accompli un travail souterrain, lequel navait eu dautre but que de prparer lavnement du chaos, dont les conseils douvriers et de sol-dats taient les meilleurs tenants.

    Il en rsulta que, non seulement les units concentres dans les dpts de lintrieur, mais aussi, et surtout, les troupes appartenant, soit aux formations dtapes, soit aux formations de combat, prirent parti pour les rvolutionnaires, rompirent le contact, pillrent les approvision-nements de larme, dtruisirent ses moyens de dfense et rentrrent chez elles au cri de : A bas la guerre !

    Aussi, nul ne fut-il surpris au Grand Quartier Gnral quand, le 5 novembre, linspecteur Hermann Muller annona Gustav Reichsler que, au cours dune nouvelle runion du Gouvernement, le gnral Groener avait dclar que la situation militaire ayant empir, toute r-sistance tait devenue impossible.

    Cette nouvelle qui tait parvenue Spa dans le courant de la matine fut complte vers midi par le radiogramme que voici :

    Conformment au dsir exprim par S. E. le gnral Groener et, eu gard ses dclarations, le chancelier dempire, prince Max de Bade, a d-cid dentamer, dans le plus bref dlai possible, des ngociations en vue de la conclusion dun armistice.

    Les plnipotentiaires allemands seraient : 1 M. Erzberger, sous-secrtaire dtat, pr-sident de la dlgation ;

    2 S. E. le comte Oberndorff, ambassadeur dAllemagne Sofia ;

    3 Le gnral von Winterfeldt ;

  • 20 les merveilleux exploits de james nobody

    4 Le capitaine dtat-Major Wanselow ; 5 Le capitaine-interprte von Helldorf ; 6 Le Dr Blauert, stnographe.

    In fine , James Nobody ajoutait : Je crois savoir que la prsidence de cette d-

    lgation devait tre offerte S. E. le gnral von Gndel, mais que le ministre des Affaires tran-gres, le jugeant inapte, sest oppos son choix.

    Le moins que lon puisse dire du radiogramme qui prcde est quil sonnait le glas du rgime.

    Parmi ceux qui entouraient le Kaiser, nul ne sy trompa.

    Il ny eut que lui ny vouloir point croire... Ah ! a, demanda-t-il Gustav Reichsler,

    est-ce donc un fou que vous avez envoy l-bas ? Comment voulez-vous que mon Gouvernement prenne des dcisions dune telle importance, sans men avoir rfr au pralable. Ne suis-je donc plus le matre ?

    Le gnral von Plessen qui assistait lentretien et Gustav Reichsler, changrent un coup dil navr que, trs certainement, capta le Kaiser...

    Mais il nen dcida pas moins : Vous allez me faire le plaisir de rappeler imm-

    diatement cet homme ; sans quoi, avec les stupidi-ts quil crit, il finirait bien par vous faire perdre la tte tous.

    Cependant, voulut rpondre Gustav Reichsler, cet homme...

    Je naccepte aucune observation, tonna Guillaume Il en donnant de sa main valide (1) un violent coup de poing sur la table. Ce Muller est impossible ! Je ne sais sil prend ses dsirs pour des ralits, mais le fait est que, sil avait partie lie avec mes adversaires, il ne saurait mieux sy prendre pour dmoraliser ceux qui mentourent.

    Cela est si vrai, mon cher Reichsler, que, depuis larrive de ce maudit radiogramme, von Plessen et vous, vous tes compltement plat.

    Et, bien que je sache pertinemment quil ne faut accorder aucune crance aux billeveses nes de limagination de cet homme, je suis persuad que vous y croyez dur comme fer.

    Or, je vous le dclare tout net, ds son retour, jin-terrogerai moi-mme Muller et, sil a menti, ce qui me semble indubitable, je le ferai immdia-tement passer par les armes, car mentir dans ces conditions, cest trahir.

    1 On sait que lautre est atrophie.

    Il ny eut pas moyen de len faire dmordre et, bien contre-cur, Gustav Reichsler dut se r-soudre rappeler James Nobody.

    Ds le lendemain, ce dernier arriva Spa ou, dailleurs, lavaient prcd Bob Harvey et Harry Smith, deux de ses meilleurs collaborateurs qui, admirablement camoufls, avaient reu pour mission de ne perdre de vue ni la villa Neu-Bois, ni lhtel dAngleterre (2).

    Il convenait, en effet, de surveiller attentivement ces deux ples de lactivit militaire allemande, afin de savoir comment ils ragiraient quand ils connatraient les nouvelles envoyes de Berlin par le grand dtective.

    Cette mesure de prudence simposait dautant plus, quon pouvait sattendre tout de la part des nergumnes qui, tant la villa Neu-Bois qu lhtel dAngleterre, entouraient cet autre nergu-mne qutait le Kaiser.

    De source sre, James Nobody avait appris quelques jours avant son dpart pour Berlin que, fous de rage, certains chefs du Grand tat-Major allemand, parmi lesquels figurait en bonne place Ludendorff, avaient conu le projet fantastique de lancer sur Paris une attaque arienne de grand style, au cours de laquelle les aviateurs allemands sefforceraient, essayer nest pas tout faire ! de submerger la capitale des armes de lEntente sous les gaz asphyxiants.

    Les auteurs de ce projet savaient fort bien que cette tentative dsespre ne retarderait en rien la fin prvue des hostilits ; mais, avec leur dfaut habituel de psychologie, ils escomptaient que lef-fet de terreur quil produirait sur leur adversaires, amnerait ceux-ci leur offrir des conditions de paix plus aisment acceptables que celles quils entrevoyaient.

    Ce crime odieux ntant point de ceux qui se puissent pardonner, il est prsumer que, le cas chant, cest exactement le contraire qui se se-rait produit, de sorte que ceux qui lavaient conu en auraient t les mauvais marchands. Mais la mentalit allemande est telle que, ne croyant qu la force et ne redoutant quelle, cest la force que tout dabord elle a recours. Quoi quil en soit, James Nobody, qui tait trs exactement renseign sur ltat desprit qui rgnait parmi les

    2 Ils appartenaient et appartiennent encore la fameuse brigade des as que commande James Nobody.

  • un drame au quartier gnral du kaiser 21

    troupes allemandes, stait parfaitement rendu compte que, si larme de terre et larme de mer taient en pleine dliquescence, il en tait tout autrement en ce qui concernait laviation qui, fi-dle son serment, continuait servir avec ponc-tualit et excutait sans la moindre hsitation les missions, mme les plus risques, dont on voulait bien la charger.

    Cela tant, il convenait douvrir lil ; car, pour peu quil ait plu au fou couronn ou quelquun de son entourage ordonner aux aviateurs alle-mands anantir Paris, il est bien certain que ces derniers eussent obi aussitt.

    L, tait le seul danger qui subsistt.Il nen demeurait pas moins redoutable.Cest pourquoi, et uniquement pour y parer

    sil se prcisait, James Nobody avait demand ses deux collaborateurs de veiller au grain.

    Bien lui en prit, ainsi quon va le voir.En effet, peine tait-il parti pour Berlin que,

    dordre du Kaiser, un important conseil de guerre, auquel assistrent les principaux chefs de laro-nautique allemande et la plupart des as de laviation, se runit la villa Neu-Bois, sous la pr-sidence de lEmpereur.

    A peine les membres du Conseil eurent-ils pris place autour du tapis vert que, en proie dune colre quil ne tentait mme pas de dissimuler, le Kaiser, aprs leur avoir fait part de la situation dsespre dans laquelle lAllemagne se trouvait, leur dclara :

    Lheure est venue des rsolutions extrmes. Ne pouvant plus vaincre, sachons du moins porter nos adversaires, puisquaussi bien il en est temps encore, de tels coups qu ils ne puissent jamais sen relever.

    Contrairement ce que pensent mes conseil-lers militaires et politiques, je crois que si, grce notre aviation qui demeure la seule force or-ganise de mon arme, nous pouvions faire une dmonstration contre Paris, non seulement nous dmontrerions nos adversaires que nous sommes encore susceptibles de mordre, mais aussi que nous sommes dcids tout, mme au pire, afin de nous affranchir du joug sous lequel ils comptent nous courber.

    Aussi vrai que je suis son seul reprsentant sur la terre, Dieu mest tmoin que rien ne me dplai-rait plus que de laisser derrire moi la sanglante et odieuse renomme dun Hliogabale ou dun

    Nron ; car, si le premier de ces deux princes d-truisit ses ennemis pour sen dbarrasser et si le second incendia Rome pour son plaisir, ce sont dautres motifs qui me guident.

    Si je veux incendier Paris et dtruire du mme coup les organes directeurs des armes de lEn-tente, ce nest pas par plaisir, en effet, mais par ncessit.

    Non pas que jespre en tirer un bnfice per-sonnel quelconque, ou, ainsi que le croient cer-tains, de meilleures conditions de paix, mais bien pour faire sentir une fois encore nos impla-cables adversaires la vigueur du poing allemand.

    De mme que le sanglier qui, lorsquil est ac-cul dans sa bauge, tient tte la meute qui las-saille, tenons tte galement.

    Et quand sonnera lhallali, faisons du moins que ce soit sur les ruines de la moderne Babylone, au milieu des cris de rage, de dsespoir et dpou-vante de nos prtendus vainqueurs.

    Tandis que parlait le Kaiser, ceux qui lcou-taient se jetaient des coups dil consterns.

    Non pas que sa proposition leur dplt, avec quelle joie et quelle ardeur, ils leussent excute en dautres temps, mais bien parce que cette proposition leur prouvait quel point le Kaiser tait peu au courant des possibilits de lheure prsente.

    En tait-il donc encore croire que son aviation possdait toujours, si tant est quelle lait ja-mais possde, la matrise de lair ?

    Ignorait-il donc que, chaque jour, des centaines davions nouveaux et admirablement quips sortaient des fabriques de lEntente, qui, la moindre tentative dagression arienne contre Paris, prendraient leur vol pour aller anantir les grandes villes allemandes ?

    Que ferait la poigne daviateurs allemands qui subsistait encore, pour sopposer cette contre-attaque foudroyante ?

    Ils ne pourraient que mourir en combattant ; mais, cest cela, et cela seulement, que pourrait se borner leur effort.

    Et comment ne comprenait-il pas, lui, le Matre de la Guerre , que Berlin tait garante de la scu-rit de Paris ?

    La loi du talion est atroce certes, mais il est des cas ou elle simpose...

    Cest ce que se faisant linterprte de tous, Gustav Reichsler exposa au Kaiser.

  • 22 les merveilleux exploits de james nobody

    Lensemble du conseil fut de son avis et, encore quil en fut outr, le Kaiser fut bien oblig de sy ranger.

    Jamais, mieux que dans ce cas, il ne mesura la profondeur de sa chute et, pour la premire fois, il comprit que, tout de mme, sa volont avait des bornes.

    Bob Harvey et Harry Smith neurent donc pas intervenir en loccurrence et, sils transmirent au Grand Quartier Gnral britannique un rapport circonstanci sur cette affaire, ce fut uniquement titre de renseignement et pour mmoire.

    Aprs stre assez longuement entretenu avec eux, James Nobody se dirigea lentement vers la villa Neu-Bois au faite de laquelle flottaient en-core le drapeau allemand national et le fanion spcial du Kaiser, et o il savait devoir rencontrer Gustav Reichsler.

    Ds quil laperut, ce dernier slana vers lui les mains tendues et, aussitt, il lui demanda :

    Puis-je tenir pour exactes toutes les nouvelles que vous mavez envoyes de Berlin, la situation est-elle grave ce point, quon soit oblig de conclure un armistice ?

    James Nobody le regarda, surpris... Elles sont lexpression mme de la vrit, et

    la conclusion dun armistice simpose dautant plus que la population, larme et la marine sont en pleine rvolte et exigent, en mme temps que la cessation des hostilits, labdication immdiate du Kaiser.

    Constern, Gustav Reichsler rpondit : Voil ce dont il faudra convaincre Sa Majest... Pourquoi ? Elle ny croit pas ? Elle y croit dautant moins, fit Gustav Reichsler,

    que, jusquici, afin de ne point la contrister, on lui a dissimul la vrit.

    Cest vous qui, le premier, avez os la Lui dire et, naturellement, il en rsulte que, jugeant vos comptes rendus tendancieux, Sa Majest refuse de les prendre au srieux.

    Jentends bien, rpondit le grand dtective, mais quy puis-je ?

    Cette question sembla gner considrablement Gustav Reichsler, qui nen dclara pas moins aussitt :

    Ce que vous y pouvez, je vais vous le dire. Il faut, je dis : il faut, vous entendez, il faut que vous rptiez textuellement au Kaiser ce que vous avez entendu Berlin. Il faut que vous lui rvliez ce que

    vous y avez vu ; car, maintenant, tergiverser serait un crime.

    Toutefois, il est de mon devoir de vous prvenir que vous allez avoir fort faire pour le convaincre.

    Cest pourquoi je vous conseille de ne le mna-ger en rien et, autant que possible, de procder par coups de massue.

    Dailleurs, je serai lei pour vous soutenir en cas de besoin.

    James Nobody se mit rire... Sil ny a que cela pour vous tre agrable, r-

    pondit-il, gaiement, je puis vous certifier que, non seulement Sa Majest va tre servie souhaits, mais que, aussi, Elle va en prendre pour son grade .

    Je vous prie de croire que si. Elle aime les vrits, Elle va en entendre, et de rudes.

    Et, en effet, Guillaume Il en entendit de vertes et de pas mres !

    Conformment vos ordres, Sire, lui dcla-ra Gustav Reichsler en entrant dans le cabinet de travail du Kaiser, jai lhonneur de vous amener linspecteur Hermann Muller.

    Lempereur lana un coup dil torve James Nobody qui, impassible, stait mis au garde--vous , puis il scria :

    Ah ! Ah ! Vous voil, vous ! Savez-vous que jai grande envie de vous faire fusiller ?

    James Nobody ne broncha pas... Aux ordres de Votre Majest ! se borna-t-il

    rpondre... Comment ! scria le Kaiser, on vous fait lhon-

    neur de vous charger dune mission de confiance ; on vous envoie Berlin pour voir et couter ; on vous choisit spcialement pour me renseigner, et vous vous permettez de menvoyer des nouvelles qui sont autant de contre-vrits !

    Je vous prviens que je ne suis pas dhumeur tolrer de pareilles facties et permettre quon se paie ainsi ma tte !

    Et, pour commencer, je vous ordonne de rtrac-ter immdiatement...

    Je ne rtracterai rien du tout ! interrompit James Nobody. Ceci pour la raison bien simple que les renseignements que jai fait parvenir Votre Majest sont lexactitude mme.

    Comment ! Vous osez minterrompre ! sex-clama lEmpereur, furieux.

    Du tac au tac, James Nobody rpondit : Pourquoi pas, Sire ? Vous osez bien me traiter

    de menteur, vous !

  • un drame au quartier gnral du kaiser 23

    Cest inimaginable ! scria le Kaiser ; et je vais vous...

    Ce qui est inimaginable, interrompit de nou-veau le grand dtective, cest que vous ne vouliez pas comprendre que, pourries jusquaux moelles par la propagande socialo-communiste, vos troupes se dbandent ; cest que, mourant dpuisement, votre peuple se rvolte ; cest que, tant donne votre ca-rence, un gouvernement de dfaitistes sest empar du pouvoir ; cest que, lheure mme o je vous parle, ses dlgus sont en route pour le front fran-ais o, selon toute apparence, plat ventre devant les Allis, ils vont mendier un armistice et la paix.

    Et, tandis que, toute morgue dsormais abolie, le Kaiser le regardait avec des yeux o se lisaient la stupeur et leffroi, James Nobody poursuivit :

    Ah ! Sire ! Vous avez voulu connatre la vrit, cette vrit que, jusquici, vous ont si soigneu-sement dissimule vos courtisans, vous avez voulu savoir si, vraiment, votre trne est en danger et votre dynastie menace ?

    Eh ! bien, cette vrit, moi, Hermann Muller, moi, qui suis tout le contraire dun courtisan, le vais vous la dire ; car je ne puis oublier que, autrefois, pour ne lavoir point discerne temps, ou pour lavoir d-daigne, deux ttes augustes, aussi augustes que la vtre, pour le moins, sont tombes (1) lune Londres, l autre Paris, sous la hache du bourreau ou sous le couperet de la guillotine.

    Assn de main de matre, le coup porta dau-tant mieux que Guillaume II sy attendait moins...

    Comment ! sexclama-t-il, terrifi, ils oseraient ?

    Laffaire est rgle, vous dis-je, poursuivit bru-talement James Nobody, et si, avant-hier, en effet, il tait question de votre trne, et hier, de votre dynas-tie, aujourdhui, cest de votre personne elle-mme quil sagit !

    Vous avez perdu ! Il faut payer ! Et, si vous voulez men croire, partez, partez

    vite, sans regarder en arrire de peur de perdre un moment.

    A deux pas dici, accueillante et sre, souvrira devant vous et les vtres la frontire hollandaise.

    Ce serait dserter ! sexclama le Kaiser. Prfrez-vous mourir ? Qui donc oserait porter la main, sur moi ? Le peuple tout entier, Sire !

    1 Charles Ie dAngleterre et Louis XVI.

    Jai ma Garde, pour me dfendre ! Je la croyais enfouie dans les marais de

    Saint-Gond !Cette fois encore, le Kaiser flchit sous le coup... Vous me conseillez donc dabdiquer ? de-

    manda le Kaiser, hagard. Abdiquer nest pas suffisant, Sire. Il faut fuir ! Et

    fuir sans tarder ! Savez-vous, en effet, ce que jai vu en venant ? Comment le saurais-je ? rpondit tristement

    le Kaiser. On me cache tout, vous le savez bien ! Cest juste ! reconnut James Nobody, qui reprit

    aussitt : Eh ! bien, Sire, jai vu des bandes dmeutiers

    hurlant la mort ; des hordes de soldats ivres et dbraills qui, conduites par des missaires de Moscou et prcdes de loques rouges, se diri-geaient marche force vers Spa...

    On ne les a donc pas arrtes en route ? scria le Kaiser affol...

    Non seulement on ne les a pas arrtes, Sire, r-pondit James Nobody, mais ceux qui taient char-gs de ce soin, se sont joints elles.

    Elles ont fait boule de neige ! Tant et si bien qu lheure actuelle, ce nest

    plus une meute qui dferle vers obus, cest la Rvolution.

    Terrifi, le Kaiser scria : Mais, alors, je suis perdu !Ce quoi, plus calme que jamais, le grand d-

    tective, qui naurait pas cd sa place pour un empire, rpondit :

    Cela men a tout lair...Le Kaiser sabsorba un instant en soi-mme puis,

    cynique, il dclara : Je men moque aprs tout ! Ma fortune est

    labri, mes rentes sont copieuses, ma sant na ja-mais t meilleure et la vie est belle !

    Pourquoi me laisserais-je massacrer par ces brutes ?

    Elles ne veulent plus de moi ! Soit ! Foutons le camp !

    Et, avec un sourire qui en disait long, il ajouta : Je souhaite bien du plaisir mes successeurs...

  • 24 les merveilleux exploits de james nobody

    VIIO James Nobody

    continue soccuper...

    Cette dclaration tait si choquante, elle faisait preuve dune telle amoralit et dun manque de tact si absolu, que Gustav Reichsler lui-mme en fut froiss.

    Dieu sait pourtant combien il avait la conscience lastique...

    Quant James Nobody, lindignation quil en ressentit fut si profonde quelle lemporta sur la prudence.

    En effet, quand layant remerci des prcieux renseignements et des conseils plus prcieux en-core quil lui avait donns, le Kaiser lui tendit la main pour lui indiquer que laudience tait termi-ne, notre ami mit carrment ses mains dans ses poches.

    Comme bien on pense, ce geste ne fut nullement du got du Kaiser qui, furieux, scria :

    Comment ! Vous me refusez la main !James Nobody le toisa assez ddaigneusement... Auriez-vous donc dj oubli, Sire, que, tout

    lheure, vous mavez insult ? rpondit-il.Alors, le Kaiser eut cette rponse monumentale : Vous voyez bien que je ne vous en tiens pas ri-

    gueur, puisque je vous tends la main...Du coup, Jam