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  • Joseph SCHUMPETER (1911)

    Thorie de lvolutionconomique

    Recherches sur le profit, le crdit, lintrtet le cycle de la conjoncture

    CHAPITRES I III

    (Traduction franaise, 1935)

    Un document produit en version numrique par Jean-Marie Tremblay,professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi

    Courriel: [email protected] web: http://pages.infinit.net/sociojmt

    Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

    Une collection dveloppe en collaboration avec la BibliothquePaul-mile-Boulet de l'Universit du Qubec Chicoutimi

    Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 2

    Cette dition lectronique a t ralise par Jean-Marie Tremblay,professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi partir de :

    Joseph Schumpeter (1911)Thorie de lvolution conomique.Recherches sur le profit, le crdit, lintrtet le cycle de la conjoncture.(CHAPITRES I III).

    Une dition lectronique ralise partir du livre de JosephSchumpeter, Thorie de lvolution conomique. Recherches sur leprofit, le crdit, lintrt et le cycle de la conjoncture.

    Traduction franaise, 1935.

    Polices de caractres utilise :

    Pour le texte: Times, 12 points.Pour les citations : Times 10 points.Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.

    dition lectronique ralise avec le traitement de textes MicrosoftWord 2001 pour Macintosh.

    Mise en page sur papier formatLETTRE (US letter), 8.5 x 11)dition complte le 20 avril 2002 Chicoutimi, Qubec.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 3

    Table des matiresPREMIER FICHIER ( DE TROIS)

    Avertissement, Juin 1935

    Introduction : La pense conomique de Joseph Schumpeter, par Franois Perroux

    I. La formation, l' "quation personnelle" et la mthode de Joseph Schumpeter

    II. Le diptyque : statique-dynamique chez J. Schumpeter et le renouvellement de lastatique

    III. Le renouvellement de la dynamique et ses consquences dans les principalesdirections de la thorie conomique

    A. La thorie de l'entreprise et de l'entrepreneur.

    a) L'entreprise comme institution.b) L'entreprise comme ensemble de fonctions.c) L'entreprise comme fonction essentielle .

    B. La thorie du crdit et dit capital.C. La thorie du profit et de lintrt.

    1) La structure logique de la thorie en statique.2) La structure logique de la thorie en dynamique.3) Les relations entre la thorie et les faits.4) Les rapports entre la thorie de J. Schumpeter et celle de Bhm-

    Bawerk.

    D. La thorie du cycle

    i) Le cycle de la thorie gnrale.ii) Le cycle et ses explications thoriques : Place de J. Schumpeter.iii) Le cycle et lavenir du capitalisme.

    IV. Considrations finales

    1. Les concepts de statique et de dynamique.2. Les relations entre la statique et la dynamique.3. Les consquences thoriques.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 4

    DEUXIME FICHIER (DE TROIS)

    THORIE DE LVOLUTION CONOMIQUE

    Prface de la premire dition, juillet 1911Prface de la deuxime dition, 1926.

    Chapitre I : Le circuit de l'conomie : sa dtermination par descirconstances donnes

    Le fait conomique. - Les lments de l'exprience conomique. - L'effort versl'quilibre et le phnomne de la valeur. - conomie et technique. - Les catgo-ries de biens; les derniers lments de la production ; travail et terre. - Le facteurde production travail. - La thorie de l'imputation et le concept de la productivi-t limite. - Cot et gain; la loi du cot. - Risques, frictions , quasi-rentes. -L'coulement du temps et l'abstinence. - Le systme des valeurs de l'conomieindividuelle. - Le schma de l'conomie d'change. - La place des moyens deproduction produits dans cette conomie. - La monnaie et la formation de savaleur; le concept de pouvoir d'achat. - Le systme social des valeurs.

    Appendice : La statique conomique. Le caractre statique fondamental de lathorie conomique expose jusqu'ici

    Chapitre II : Le phnomne fondamental de l'volutionconomique

    I. Le concept d'volution sociale. - L'volution conomique. - Sens donn icipar nous au terme volution conomique . - Notre problme. - Remar-ques prliminaires

    II. L'volution conomique en tant qu'excution de nouvelles combinaisons. -Les cinq cas. -L'emploi nouveau des forces productives de l'conomienationale. - Le crdit comme moyen de prlvement et d'assignation desbiens. - Comment est finance l'volution ? - La fonction du banquier

    III. Le phnomne fondamental de l'volution. - Entreprise, entrepreneur. -Pourquoi l' excution de nouvelles combinaisons est-elle une fonctionde nature spciale ? - La qualit de chef et les voies accoutumes. - Lechef dans l'conomie commune et le chef dans l'conomie prive. - Laquestion de la motivation et son importance. - Les stimulants

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 5

    Chapitre III : Crdit et capital

    I. Essence et rle du crdit

    Coup d'il introductif. - Le crdit sert l'volution. - Le crditeur typiquedans l'conomie nationale. - La quintessence du phnomne du crdit. -Inflation et dflation de crdit. - Quelles sont les limites la crationprive de pouvoir d'achat ou la cration de crdit ?

    II. Le capital

    La thse fondamentale. - Nature du capital et du capitalisme. - Dfinition.- L'aspect du capital.

    Appendice: Les conceptions les plus importantes touchant la nature ducapital dans la pratique et dans la science. - Le concept de capital dans lacomptabilit. - Le capital en tant que forme de calcul . - Capital, dettes

    III. Le march montaire

    TROISIME FICHIER (DE TROIS)

    Chapitre IV : Le profit ou la plus-value.

    Introduction. - Discussion d'un exemple typique. - Autres cas de profit dansl'conomie capitaliste. - Construction thorique dans l'hypothse de l'exemplede l'conomie ferme. -Application du rsultat l'conomie capitaliste : probl-mes spciaux. - La prtendue tendance l'galisation des profits; profit et salai-re; volution et profit ; la formation de la fortune. - La grandeur du profit. -Nature de la pousse sociale ascendante et descendante, structure de la socitcapitaliste.

    Chapitre V : L'intrt du capital

    Remarque prliminaire. - 1. Le problme; discussion des plus importants essaisde solution. - 2. Notions fondamentales sur le rendement net ; l'intgrationdans les calculs (Einrechnng) -3. Les freins du mcanisme de l'imputation :monopole, sous-estimation, accroissement de valeur. - 4. La source de l'intrt;les agios de valeur; les gains de valeur sur les biens. - 5. Les trois premiersprincipes directeurs d'une nouvelle thorie de l'intrt. - 6. La question centrale;quatrime et cinquime principes directeurs. - 7. Discussions de principe sur lefond du problme. - 8. L'intrt se rattache la monnaie; sixime principe; l'ex-plication de la prdominance d'une opinion oppose; assurance contre desmalentendus; points accessoires. - 9. La question dfinitive. La valeur totaled'une rente. - 10. Le cas le plus gnral ; l'intrt dans l'conomie sans volu-

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 6

    tion. - 11. La formation du pouvoir d'achat. - 12. La formation des taux du crditbancaire. - 13. Les sources de l'offre de monnaie; les capitalistes; quelquesconsquences de l'existence de l'intrt. - 14. Le temps comme lment du cot;l'intrt comme forme de calcul des rendements. - 15. Consquences dfectueu-ses du revenu sous l'aspect de l'intrt; leurs consquences. - 16. Problmes duniveau de l'intrt.

    Chapitre VI : Le cycle de la conjoncture1. Questions. Aucun signe commun toutes les perturbations. - Rduction du

    problme des crises au problme du changement de conjoncture. - Laquestion dcisive

    2. La seule raison de fluctuations de la conjoncture. - a) Interprtation denotre rponse : les facteurs de renforcement; le nouveau apparat ct del'ancien; les vagues secondaires de l'essor; importance du facteur-erreur; b)Pourquoi les entrepreneurs apparaissent en essaims

    3. La perturbation de l'quilibre provoque par l'essor. - Nature du processusde rsorption ou de liquidation. - L' effort vers un nouvel quilibre .

    4. Les phnomnes du processus normal de dpression. - Principalement lessuites de l'unilatralit de l'essor. - Surproduction et disproportionalit :leurs thories

    5. Le processus de la dpression est proche du point mort de l'volution. - Leprocessus de dpression en tant qu'accomplissement. - Les diffrentescatgories d'agents conomiques dans la dpression. - Le salaire en naturedans l'essor et la dpression

    6. Le cours anormal; la crise. - Sa prophylaxie et sa thrapeutique

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 7

    THORIEDE

    L'VOLUTIONCONOMIQUE

    Retour la table des matires

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 8

    Prfacede la premire ditionpar Joseph Schumpeter, juillet 1911

    Retour la table des matires

    Ce livre se rattache un autre ouvrage qui parut chez le mme diteur en 1908sous le titre : Essence et contenu principal de l'conomie politique thorique. On ytrouvera ralises la plupart des promesses que je faisais l'occasion de dveloppe-ments qui taient avant tout des critiques. Prsentation et substance tant essentielle-ment diffrentes, je ne le donne ni pour un tome second ni pour une suite. D'autantque j'ai pris soin que l'on pt lire ce travail sans se reporter l'autre. Quelques motsseulement d'introduction.

    Le prsent travail est une oeuvre thorique. Il dcrit grands traits l'exprienceconomique, sans entrer dans le menu dtail. Son objet comme sa mthode en assu-rent l'unit. Les ides qu'on y trouve forment un tout. Mais je ne cherchai pas d'em-ble atteindre ce rsultat. Je partis de problmes thoriques concrets, et tout d'abord- en 1905 - du problme de la crise. A chaque pas j'tais contraint d'aller plus avant :il me fallait traiter de faon neuve et indpendante des problmes thoriques toujoursplus larges. Finalement je vis clairement qu'une seule et mme ide fondamentalem'occupait : l'volution conomique; ide qui embrasse le domaine entier de la tho-rie et permet mme d'en reculer les bornes. Cependant je me dcidai ne pas donner ce travail la forme d'un difice doctrinal dtaill. Je prfrai rsumer avec prcisionles fondements essentiels que l'on ne trouve pas tout labors dans la thorie contem-poraine. Le premier chapitre, dont l'aridit ne rebutera pas, nous l'esprons, familia-rise le lecteur avec les conceptions thoriques que nous retrouverons par la suite. Lessix autres sont consacrs ce qui est l'objet propre de ce travail.

    Pour peu qu'on prenne en considration mes dveloppements, ils peuvent prter deux malentendus que je voudrais viter. On pourrait croire que ce travail infirme surplus d'un point le prcdent. La diffrence dans les mthodes et les buts pourrait la

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 9

    faire croire. Cependant, un examen plus minutieux persuadera le lecteur du contraire.De plus mes rsultats seront considrs par beaucoup comme propres fournir desarmes pour ou contre des partis sociaux et jugs de ce point de vue. Tel n'a pas tmon dessein. J'espre qu'il y a encore des gens capables d'aborder avec un espritscientifique la description scientifique du processus social.

    Je ne prtends pas que mon expos soit sans dfaut surtout dans le dtail. Je sou-haite seulement que le lecteur y trouve des suggestions et soit persuad qu'il y a quelque chose de vrai en cette affaire .

    Les faits et les arguments que j'expose, aprs un travail trs consciencieux et avecune connaissance trs prcise de l'tat actuel de notre discipline, ne peuvent treindiffrents la thorie conomique. Au surplus je ne forme qu'un vu : voir ce tra-vail dpass et oubli le plus tt possible.

    Vienne, juillet 1911.

    SCHUMPETER.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 10

    Prfacede la deuxime ditionpar Joseph Schumpeter, Bonn, octobre 1926.

    Retour la table des matires

    Dans la deuxime dition de ce livre qui tait presque compltement puisdepuis environ dix ans, il et peut-tre t de mon devoir de prendre position vis--visde toutes les critiques qui m'ont t adresses et de soumettre mes ides uneminutieuse vrification par la statistique et par l'histoire. Je sais que par l j'auraisservi ces ides. La discussion des critiques est un moyen essentiel pour faire l'exgsepntrante d'une thorie. Un cercle plus large se familiarise avec elle, souvent mmela comprend alors pour la premire fois. Autrement le critique comme son lecteuracquiescent naturellement aux objections et la condamnation qu'elles entranent. Jen'ai agi de la sorte que dans trs peu de cas. Le fait que, parmi ceux qui rejettent mathorie, se trouve Bhm-Bawerk, exclut le soupon que j'aie pu sous-estimer mescritiques. Je suis persuad maintenant beaucoup plus que je ne l'tais, de la ncessitd'une compntration des faits et de la thorie. Cependant je me suis born quelquesrares indications. Sans doute est-ce une dviation de la saine mthode. Mais j'ai voulude la sorte faire ressortir plus clairement et plus nettement les ides essentielles. Jeconstate, au reste sans enthousiasme, que l'examen de conscience le plus svre m'asans cesse persuad de la vrit de ce que j'exposais autrefois. Sans opinions ou avecdes opinions fausses sur l'entrepreneur, le profit, le capital, le crdit et les crises, onne peut rien dire de raisonnable sur tout ce qui nous intresse et nous fait agir dans lemonde de l'activit conomique. Et, comme il s'agissait de choses essentielles pournotre conception de la vie sociale, j'ai cru de mon devoir de montrer au lecteur par descoupures, des simplifications, des formules nouvelles, et avec toute la pntrationdont j'tais capable, ce dont il est question dans cet ordre de problmes. Je l'ai tent

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 11

    sans pntrer davantage dans le maquis des questions particulires de la thorie et dela statistique qui confinent notre sujet.

    Ainsi cette dition a t, avant tout, abrge. Le septime chapitre de la premiredition est compltement supprim. Dans la mesure o il a eu une porte, elle a ttout fait contraire mes intentions. L'expos sociologique sur la culture, entreautres, a dtourn l'attention du lecteur des arides problmes de thorie conomique,dont je veux voir la solution comprise. Aussi bien ce chapitre m'a valu, l'occasion,certaines approbations, qui me sont aussi fatales que la condamnation de ceux qui nepeuvent me suivre. Les premier, quatrime et cinquime chapitres sont rests pourainsi dire sans modification. Et plus d'un passage que j'en aurais voulu rayer, dutrester, car il rpondait par avance des objections que l'on a leves cependant par lasuite. Mais ces chapitres contiennent aussi des rsums, des adjonctions et des formu-lations nouvelles. Aussi je demande aux spcialistes, qui liront ce livre, d'utiliserdsormais seulement la nouvelle dition. J'espre avoir trait au troisime chapitred'une manire plus satisfaisante que dans la premire dition, la question des limitesde la cration du pouvoir d'achat par les banques : c'est l que prennent racines lesobjections les plus nombreuses contre la thorie du crdit contenue dans ce livre,thorie qui, par ailleurs, me semble irrsistible. Les autres modifications n'ont t fai-tes que pour des motifs de prsentation. Le second chapitre, qui fournit la construc-tion fondamentale, d'o dcoule tout le reste, a t compltement rcrit part quel-ques phrases. J'ai limin bien des choses qui, exposes avec la prolixit et la suffi-sance de la jeunesse, taient auparavant propres provoquer un juste scandale. Maisquoique je pense avoir tout dit avec plus de correction et de prcision, quoique larflexion et l'exprience de la vie aient pu modifier mon optique, j'ai gard tout l'es-sentiel. Le chapitre septime, lui aussi, a t rcrit jusqu'au numro 1, tantt com-plt, tantt simplifi. Je le rpte: si, la seconde rdaction j'ai approuv les plussvres critiques et si j'ai excus ceux qui n'ont pas saisi l'essentiel de mon argumen-tation parce que mon premier texte tait peu propre les y aider, j'ai aussi prouvnettement que ma solution du problme de la conjoncture tait correcte et l'avait tds le dbut.

    Malheureusement, pour exprimer l'identit fondamentale du livre sous sa formenouvelle avec le livre de 1911, il me faut conserver le titre. Les questions qui m'arri-vent sans cesse de tous les pays au sujet de mon ouvrage sur L'histoire conomi-que , montrent combien ce titre tait Peu heureux. Le nouveau sous-titre doit com-battre cette impression qui induit en erreur et indiquer que ce que le lecteur trouve icin'a pas plus de rapports avec l'histoire conomique que toute autre thorie conomi-que. Mon dsir d'apporter des modifications s'est trouv par ailleurs limit, car il m'afallu tenir compte de cet tre vivant, dtach de moi, qu'est maintenant mon livre etqui, comme tel, s'est fait sa place dans la littrature thorique de notre temps.

    Que le lecteur le sache : cet ouvrage peut tre bon ou mauvais. Mais sa complica-tion est inhrente au sujet et aucune simplification ne saurait l'luder. Aussi n'est-ilaccessible au lecteur qu'aprs un travail personnel fait tte repose. C'est tempsperdu que de le lire sans pouvoir fournir ce travail par manque de formation thori-que, ou parce que l'on juge qu'il ne vaut pas la peine de le fournir. On ne peut pas, enparticulier, consulter ce livre pour dterminer l'opinion de l'auteur sur une ques-tion isole, par exemple sur la cause du cycle de la conjoncture : le chapitre consacraux crises ne donne pas, par lui seul, cette rponse, car il est un lment non auto-nome d'une longue chanes d'ides. Sa lecture isole ne laisse aprs elle que des ques-tions sans rponse et des objections patentes. Celui qui croit pouvoir tirer quelque

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 12

    profit de cet ouvrage doit le repenser. L'indication suivante lui sera utile. Le premierchapitre n'apporte rien au spcialiste part quelques propositions importantes pour lasuite des ides. de la thorie de l'intrt du cinquime chapitre. Il peut le sauter, condition d'y revenir ds qu'une expression ultrieure lui parat insuffisamment fon-de et avant qu'il n'en tire une objection.

    Dans le deuxime chapitre chaque phrase a son importance.

    J'ai dtach du troisime chapitre pour en faire un appendice ce que l'on peut ensauter sans nuire sa cohsion. Lorsque l'on s'est assimil les deuxime et troisimechapitres, on a tout ce qui est ncessaire la comprhension de chacun des troischapitres suivants. Celui qui admet notre ide fondamentale n'a besoin de lire que lecommencement et la fin du quatrime chapitre. Des parties de l'argumentation ducinquime chapitre ne sont destines qu'au spcialiste, particulirement au spcialisteque rebute, par principe, la conception expose. Le sixime chapitre concentre tant dechoses dans une brivet dsespre, qu'en ngliger une phrase peut empcher decomprendre et d'approuver.

    Bonn, octobre 1926.

    SCHUMPETER.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 13

    Thorie de l'volution conomique

    Chapitre ILe circuit de l'conomie :sa dtermination par des circonstancesdonnes 1

    Retour la table des matires

    Les vnements sociaux constituent un tout. Ils forment un grand courant d'o lamain ordonnatrice du chercheur extrait de vive force les faits conomiques. Qualifierun fait d'conomique, c'est dj une abstraction, la premire des nombreuses abs-tractions que les ncessits techniques imposent notre pense, quand elle veut repro-duire la ralit. jamais un fait n'est jusqu'en son trfonds exclusivement ou purementconomique; il prsente toujours d'autres aspects, souvent plus importants. Cepen-dant, en science, comme dans la vie ordinaire, nous parlons, et bon droit, de faitsconomiques. Aussi bien on peut crire une histoire de la littrature, quoique la litt-rature d'un peuple soit indissolublement lie tous les autres lments de sa vie. C'estdu mme droit que nous userons ici.

    Les faits sociaux, au moins immdiatement, sont les rsultats de l'activit hu-maine ; les faits conomiques, les rsultats de l'activit conomique. Nous dfinironscette dernire comme l'activit qui a pour fin l'acquisition de biens. En ce sens nousparlons aussi du motif conomique de l'activit humaine, de facteurs conomiquesdans la vie sociale et individuelle, etc. Mais, comme nous considrons seulement cet-te activit conomique qui, par change ou production, vise l'acquisition des biens,nous en limiterons d'habitude le concept ces modes d'acquisition. Les concepts demotif et de facteur conomiques conserveront cependant une signification plus

    1 Nous avons choisi ce titre en nous rfrant une expression de V. PHILIPPOVITCH. Cf. son

    Grundrisz, t. II, introd.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 14

    tendue. Nous les emploierons aussi tous deux hors du domaine plus troit o nousparlons d'activit conomique.

    Le domaine des faits conomiques a donc pour frontire le concept d'activitconomique. Chacun doit ncessairement - au moins d'une manire accessoire - avoirune activit conomique. Chacun doit ou bien tre un agent conomique (Wirt-schaftssubjekt) ou dpendre d'un agent conomique. Mais, ds que les membres dugroupe social se sont spcialiss par professions, il existe des classes sociales dontl'activit principale est consacre l'conomie, l'acquisition de biens et d'autresclasses pour lesquelles les rgles conomiques de l'activit cdent le pas desfacteurs diffrents. La vie conomique se concentre alors dans un groupe dtermind'individus, bien que tous les autres membres de la socit doivent aussi avoir uneactivit conomique. On peut alors dire que l'activit de ce groupe constitue la vieconomique par excellence. Malgr les relations qui existent entre cette vie cono-mique et toutes les autres expressions de la vie nationale, cette affirmation n'est plusune abstraction.

    Tout comme nous parlons de faits conomiques en gnral, nous parlons d'unevolution conomique. C'est elle que nous nous proposons d'expliquer ici. Mais,avant de pntrer dans l'enchanement de nos ides, nous voulons dans ce chapitretablir les bases ncessaires et nous familiariser avec certaines manires de voir, dontnous aurons plus tard besoin. Il faut aussi que ce qui va venir puisse, pour ainsi dire, mordre dans les rouages de la thorie. Nous renonons tout fait ici la protec-tion des commentaires mthodologiques. Remarquons seulement que l'apport de cechapitre est bien un rameau de la thorie conomique, mais au fond, il ne supposechez le lecteur rien qui ait besoin prsentement d'une justification particulire. Com-me je n'ai besoin que d'un petit nombre de rsultats de la thorie, j'ai volontiers saisicette occasion d'exprimer ce que j'avais dire aussi simplement et aussi peu techni-quement que possible. Je renonce donc en gnral une exactitude entire. A plusforte raison quand il s'agit de points secondaires qui auraient pu tre mieux formuls.Sur ce point je renvoie mon prcdent livre 1.

    Poser la question des formes gnrales des phnomnes conomiques et de leurrgularit, en chercher la clef, c'est ipso facto les considrer comme un objet derecherches, comme un but d'enqute, comme une inconnue , qu'il s'agit de ramener une donne relativement connue . Ainsi en use chaque science avec l'objet de sesrecherches. Si nous russissons trouver entre deux phnomnes un lien causal dter-min, nous aurons rsolu le problme qui se posait, condition que le phnomne quijoue dans ce rapport le rle de cause fondamentale ne soit pas un phnomne cono-mique. Nous aurons ainsi fait tout ce que nous pouvons faire en tant qu'conomiste. Ilnous faudra laisser la parole d'autres disciplines. Mais si la cause fondamentale elle-mme est de nouveau de nature conomique, il nous faudra poursuivre nos essaisd'explication jusqu' ce que nous rencontrions une cause non conomique. Cela vautpour la thorie gnrale comme pour les cas concrets. Si, par exemple, je pouvais direque le phnomne de la rente foncire repose sur la diffrence de la qualit des terres,l'explication conomique aurait reu satisfaction. Si je puis ramener certains mouve-ments de prix des mesures de politique commerciale, j'aurai fait ce que je puis com-me conomiste : en effet les mesures de politique commerciale n'ont pas pour objetimmdiat l'acquisition de biens par change ou par production, elles n'entrent pas

    1 SCHUMPETER, Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalkonomie (L'essence

    et le conte-nu principal de l'conomie nationale thorique). Leipzig, 1908.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 15

    dans notre concept des faits purement conomiques. Il s'agira toujours pour nous dedcrire les formes gnrales du lien causal qui relie les faits conomiques des don-nes non conomiques. L'exprience enseigne que c'est possible. Les matires cono-miques ont leur logique que connat chaque praticien, et que nous voulons seulementprciser. En gnral, pour plus de simplicit, nous considrerons une conomie natio-nale isole. Nanmoins la ligne fondamentale des phnomnes conomiques - seulobjet de ce livre - se dgagera aussi de cette tude.

    Nous allons esquisser les traits fondamentaux d'une reproduction conceptuelle dumcanisme conomique. Nous allons considrer une conomie nationale organise enconomie d'change, c'est--dire une conomie o rgnent la proprit prive, ladivision du travail et la libre concurrence.

    Soit une personne qui n'a jamais vu pareille conomie, ou n'en a jamais entenduparler. En observant un paysan cultivant des crales qui seront consommes sousforme de pain dans une ville loigne, elle se demandera comment le paysan savaitque ce consommateur aurait besoin de pain, et prcisment en une telle quantit.Cette mme personne serait tonne d'apprendre que le paysan ignorait mme quiconsommerait ses crales et o on les consommerait. Elle pourrait de plus observerceci : toutes les personnes, aux mains de qui les crales ont d passer avant d'arriver la consommation finale, exception faite de celui qui vendit le pain au consomma-teur, ne connaissaient pas la dernire personne de la srie. En outre, le dernier ven-deur lui-mme doit produire ou vendre le pain en rgle gnrale avant de savoirprcisment quel consommateur l'acquerra. Mais le paysan pourrait facilement rpon-dre cette question : une longue exprience 1, partiellement hrite, lui a appris dequelle grandeur devait tre sa production pour qu'il s'en trouvt le mieux possible ;elle lui a appris connatre l'ampleur et l'intensit de la demande sur laquelle il doitcompter. Il s'y tient aussi bien que possible et ce n'est que petit petit qu'il y apportedes modifications sous la pression des circonstances.

    Il en va exactement de mme pour les autres chapitres de ses comptes qu'il lescalcule avec la perfection d'un industriel, ou qu'il se dcide pour des raisons demi-conscientes et conformes ses habitudes. Il connat normalement et dans la limite decertaines erreurs les prix des choses qu'il lui faut acheter ; il sait combien il doitdpenser lui-mme de travail, soit qu'il estime ce travail selon des principes exclusi-vement conomiques, soit qu'il considre le travail dpens sur son propre fonds avecde tous autres yeux qu'un autre travail ; il connat sa manire d'exploiter, tout cela lasuite d'une longue exprience. Par exprience aussi tous ces gens qui il achted'ordinaire, connaissent l'ampleur et l'intensit de sa demande. Comme le circuit despriodes conomiques, qui est le plus frappant de tous les rythmes de l'conomie, estrelativement rapide et comme, dans chaque priode, se produisent en principe lesmmes vnements, le mcanisme d'une conomie d'change joue avec une grandeprcision. Mais ce n'est pas seulement parce que les priodes conomiques passesont enseign avec rigueur l'agent conomique ce qu'il a faire, que, dans un cascomme le ntre, elles lui dictent son attitude pour la priode suivante : il y a celaune autre raison. Pendant chaque priode conomique notre paysan doit vivre, soitdirectement du rendement physique de la priode prcdente, soit de la vente desproduits qui forment ce rendement et de ce qu'il peut se procurer avec cette recette.Toutes les priodes prcdentes ont tiss autour de lui un rets de rapports sociaux et

    1 Cf. VON WIESER, Der natrliche Wert (La valeur naturelle), 1897, qui, pour la premire fois,

    expose ce point et en met l'importance en lumire.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 16

    conomiques, dont il ne peut facilement se dbarrasser. Elles lui ont lgu certainesmthodes, certains moyens de production, ce sont l autant de chanes de fer qui lemaintiennent sur sa voie. Nous apercevons ici un facteur qui est pour nous d'impor-tance considrable et qui nous occupera bientt plus directement. Pour l'instant nousvoulons seulement tablir cette notion que nous aurons toujours prsente l'esprit :chacun vit, dans chaque priode conomique, des biens produits dans la priodeprcdente, ce qui est possible mme si la production remonte assez loin, ou si lerendement d'un moyen de production est dans un flux continuel ; il n'y a l qu'unesimplification pour l'expos.

    Gnralisons maintenant et prcisons un peu l'exemple du paysan. Reprsentons-nous la chose ainsi : chacun vend tous ses produits et dans la mesure o il les con-somme lui-mme, il est son propre client. A cela pas d'objection. Car, mme pourpareille consommation personnelle, le facteur dcisif est le prix du march, c'est--dire indirectement la quantit de biens que l'on pourrait se procurer dans les limites dece prix. Inversement, la grandeur de la consommation personnelle agit sur le prix dumarch. Dans les deux cas, tout se passe comme si la quantit en question apparaissaiteffectivement sur le march. Tous les agents conomiques sont dans la situation dupaysan. Tous sont la fois acheteurs - pour les fins de leur production et pour leurconsommation - et vendeurs. Les travailleurs eux-mmes, nous pouvons les concevoirainsi pour notre tude : leurs prestations de travail peuvent, en ce cas, tre englobesdans la mme catgorie que les autres choses portes au march. Chacun de cesagents conomiques pris en lui-mme fabrique se; produits et trouve ses acheteurstout comme notre paysan, en partant de son exprience. Les mmes lois valent doncpour tous et, hors le cas de perturbations qui surviennent pour les raisons les plusdiffrentes, tous les produits doivent trouver s'couler, car ils ne sont fabriqusqu'en tenant compte d'une possibilit de dbouch connue par exprience.

    Pntrons-nous profondment de cette ide. La quantit de viande qu'coule leboucher dpend de la quantit que son client, le tailleur, veut avoir et du prix qu'ilveut payer. Cette quantit dpend de la grandeur de la recette que ce dernier retire deson affaire ; cette recette, son tour, dpend du besoin et du pouvoir d'achat de sonclient, le cordonnier, dont le pouvoir d'achat dpend son tour du besoin et du pou-voir d'achat des gens pour qui il produit. Ainsi de suite jusqu' ce que nous rencon-trions finalement quelqu'un tirant son revenu de l'coulement de sa marchandiseauprs du boucher. Cet enchanement et ce conditionnement rciproques des quantitsque doit prvoir la vie conomique, nous les rencontrons toujours, quel que soit le fildes connexions que nous choisissions parmi toutes celles qui se prsentent nous.Quels que soient le point de dpart et la direction, il nous faut toujours revenir aupoint initial aprs un nombre, certes extrmement grand, mais fini, de dmarches. Onne rencontre l ni un point final naturel, ni une cause , c'est--dire un lment quidtermine les autres plus qu'il n'est dtermin par eux.

    Notre tableau sera plus parfait, si nous nous faisons- de la conSommation uneautre ide que l'ide habituelle. Chacun, par exemple, se sent consommateur de pain,mais non pas de prestations de travail, de terre, ou de fer, etc. Mais, si nous adoptonsce dernier point de vue, nous voyons plus clairement le chemin que suivent isolmentles biens dans le circuit conomique 1. Chaque fraction de bien ne reproduit pas cha-que anne pour arriver au mme consommateur le mme parcours que nagure la

    1 Cf. A. MARSHALL (tant Ses Principles que sa confrence The old generation of economists and

    the new) chez qui cette manire de voir joue un certain rle.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 17

    fraction prcdente dans le processus de production du mme producteur. Mais nouspouvons supposer qu'il en va ainsi sans que rien soit chang l'essence du phnom-ne. Nous pouvons imaginer que bon an mal an c'est pour le mme consommateur,pour un acte de consommation identique que sont dpenses, chaque priode, lesforces productives. Tout se passe en tout cas comme s'il en tait ainsi. Chaque offreest, pour ainsi dire, attendue quelque part dans l'conomie nationale, par une demandecorrespondante. Dans cette mesure, il n'y aura nulle part dans l'conomie nationale debiens sans contre-partie. Cette contrepartie est reprsente par des biens en possessionde gens qui veulent les changer contre les premiers dans une proportion donne parl'exprience. De ce que tous les biens trouvent un dbouch, il rsulte que le circuit dela vie conomique est ferm ; les vendeurs de tous les biens reparaissent en quantitsuffisante, comme acheteurs, pour absorber ces mmes biens et maintenir ainsi dansla prochaine priode conomique leur consommation et leur appareil de production auniveau actuel ; et inversement.

    L'agent conomique agit ainsi selon des donnes et en utilisant des procds four-nis par J'exprience. Ce n'est pas dire qu'aucune modification ne puisse se produiredans son conomie. Ses donnes peuvent se modifier et chacun se rglera sur cesmodifications, ds qu'il les remarquera. Mais nul ne fera purement et simplement dunouveau. Chacun persistera le plus possible dans sa manire conomique habituelle etne cdera la pression des vnements que dans la mesure ncessaire. Mme quand ilcdera, il procdera selon les rgles de l'exprience. Aussi le tableau de l'conomie nese modifiera pas arbitrairement, mais se rattachera chaque instant l'tat prcdent.C'est ce que l'on peut appeler le principe de continuit de Wieser 1.

    Si l'conomie ne se modifiait vraiment pas d'elle-mme, nous ne pourrions ignoreraucun vnement conomique essentiel en admettant simplement la constance del'conomie. En dcrivant une conomie purement stationnaire, nous recourons uneabstraction, mais seule fin d'exposer la substance de ce qui se passe rellement.C'est ce que nous ferons pour l'instant. Nous n'entrons pas par l en opposition avec lathorie rgnante, tout au plus avec la forme habituelle de son exposition qui n'expri-me pas clairement ces choses 2.

    On peut arriver d'ailleurs au mme rsultat de la manire suivante. La somme detout ce qui est produit et port sur le march dans une conomie nationale pendantune priode conomique, peut tre appele le produit social. Inutile pour notre but deprciser davantage le sens de ce concept 3. Le produit social n'existe pas comme tel. Ilest, comme tel, aussi peu un rsultat recherch consciemment et mthodiquement parl'ensemble des producteurs d'un pays que l'conomie nationale, comme telle, est une conomie dirige et systmatise. Mais c'est une abstraction utile. Nous pouvonsimaginer que les biens produits par tous les agents conomiques sont entasss quelquepart la fin de la priode conomique et qu'ils sont rpartis selon certains principesentre ces agents. Comme, par l, nous ne modifions rien d'essentiel aux faits, la sup-position est parfaitement licite. Nous pouvons dire alors que chaque agent conomi-

    1 Repris une fois encore rcemment dans un travail sur le problme de la valeur de la monnaie in :

    Schriften der Vereins fr Sozialpolitik (Rapports du Congrs de 1909).2 Cf. SCHUMPETER, L'essence et le contenu principal de l'conomie nationale thorique, livre II.

    3 Sur ce point cf. surtout A. SMlTH et A. MARSHALL. L'ide est presque aussi vieille que

    l'conomie nationale et a, on le sait, un pass agit qui oblige la manier avec prudence. Sur desides voisines cf. FiSHER, Capital and Income (1906) et galement A. WAGNER, Fondements,enfin PIGOU, Preferential and Protective Tarifs, o il est beaucoup question de l'ide du national dividend .

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 18

    que verse un apport dans ce grand rservoir de l'conomie nationale et y fait unprlvement. A cet apport correspond en quelque endroit de l'conomie nationale ledroit d'un autre agent un prlvement. La part de chaque agent est l qui l'attend.Chaque apport est la condition et le complment d'un prlvement ; inversement, chaque prlvement correspond un apport. Et tous, sachant par exprience la nature etla quantit de ce qu'ils doivent verser pour obtenir ce qu'ils dsirent, tant donn qu'ilfaut faire un certain apport pour chaque prlvement, le circuit de l'conomie par lencore se ferme invitablement ; tous les apports balancent tous les prlve-ments . La seule condition est que les grandeurs considres soient fournies parl'exprience.

    Prcisons ce tableau de l'conomie autant que l'exigent notre but et la compr-hension des chapitres suivants. L'exprience, avons-nous dit, a appris notre paysanquelle demande et quels prix il pouvait attendre pour son produit et quelle offre on luiferait en moyens de production et en biens de consommation, ainsi que le prix desoffres. Nous connaissons la raison de cette constance exprimentale. Imaginons quecette exprience n'existe pas : nous aurions certes le mme pays, les mmes gens avecla mme culture, la mme technique, les mmes gots et les mmes rserves de biensqu'auparavant, mais ces gens ne sauraient rien des prix, rien de la demande et del'offre, en un mot de la grandeur de ces lments sur lesquels ils fondent leur con-duite. Demandons-nous maintenant comment ils agiront : nous reconstruisons par lcet tat de l'conomie nationale, qui existe en ralit, que connat chaque agent cono-mique dans la mesure de ses besoins ; il le connat si bien, et pour ainsi dire ab ovo 1,qu'en pratique il ne lui est pas ncessaire de le pntrer fond, et qu'il peut se con-tenter d'expdients sommaires 2. Sous nos yeux prend alors forme ce qui, en fait, aexist de tout temps. S'appuyant sur l'exprience, l'homme de la pratique pense, pourainsi dire, par ellipses, tout comme l'on n'a pas besoin de rflchir un chemin quel'on fait chaque jour. S'il perdait cette exprience, il la lui faudrait retrouver parttonnements 3, avec peine, et nous connatrions seulement alors les constances co-nomiques que dans la ralit nous trouvons comme ptrifies en habitudes. Encoreune remarque. En faisant ressusciter sous nos yeux le processus conomique, nousvoulons voir non pas comment, dans l'histoire, le processus conomique, en fait, avolu vers une forme donne, mais comment il se droule bon an mal an. Nous re-chercherons non pas comment, dans l'histoire, l'activit conomique s'est modifie,mais comment elle se prsente un moment quelconque. Il ne s'agit pas l d'unegense historique, mais d'une reconstruction conceptuelle. La confusion de ces deuxpoints de vue aux antipodes l'un de l'autre est une erreur trs frquente.

    Dans notre hypothse les gens devraient donc raisonner leur conduite, ce que,dans la pratique, ils n'ont pas besoin de faire. Dans quelles conditions, pour atteindrequel but ? videmment pour satisfaire leurs besoins et ceux des leurs. De ce point devue, ils chercheront dans leur sphre les moyens propres cette fin. Ces moyens sontles biens. Il ne saurait y avoir de conduite de l'agent conomique que relati-vement aux biens qui ne se prsentent pas en quantit pratiquement illimite, bref quepar rapport aux biens conomiques. Tous les biens conomiques libres, c'est--dire enquantit pratiquement illimite, sont estims dans la mesure O ils peuvent satisfaireles besoins de l'agent conomique et toutes les units sont de mme estimes dans lamesure o la satisfaction de besoins dpend d'elles, compte tenu de la possibilit de

    1 V. WIESER a expos cette ide propos du calcul du cot. Cf. sa Valeur naturelle.

    2 Cf. L. WALRAS, lments d'conomie politique pure, 4e dition, 1900.

    3 Expression de WALRAS.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 19

    les remplacer par d'autres units du mme bien d'abord, d'autres biens ensuite. Brefles units de biens libres ne sont pas du tout estimes et celles de biens conomiquesle sont d'autant moins que l'agent conomique en obtient davantage pour une chelledonne d'intensits de besoins. Cette estimation est dcisive pour la conduite del'agent conomique ; la Valeur est le signe de l'importance qu'ont certaines quantitsde biens pour un agent conomique. La valeur totale d'une quantit de biens, commel'chelle des intensits des besoins, ou chelle des valeurs, ne sont que rarementconscientes chez l'agent conomique; dans la pratique conomique quotidiennel'agent ne sent d'habitude que la valeur des dernires units , la valeur limite ouutilit limite 1. Bornons-nous ajouter que, si l'estimation de chaque bien dcrot avecl'augmentation de la quantit, cela ne s'explique pas du tout par le phnomne phy-siologique de la saturation ou de la lassitude au sens le plus troit du terme ;au contraire la mme loi rgit les efforts faits pour satisfaire, par exemple les besoinsd'autrui.

    Les agents conomiques donc rgleront leur conduite vis--vis des biens prcis-ment de manire raliser la plus grande somme de valeur possible avec ce qu'ilspossdent de biens. Ils chercheront employer leurs biens de faon telle qu'en chan-geant cette manire de les employer, ils ne puissent dans les conditions donnesaugmenter cette somme de valeur. S'ils ont russi rpartir ainsi les biens entre lesdiffrentes catgories de besoins, la grandeur concrte de leur valeur est galementdtermine par l-mme. Les agents conomiques attribueront alors aux biens lesestimations correspondant aux satisfactions de besoins que ces biens procurent,employs ainsi de la manire relativement la meilleure. C'est galement en fonctionde ces valeurs qu'ils estimeront les biens quand il sera question de nouvelles maniresde les employer. Parmi celles-l est la possibilit d'change laquelle nous allonsarriver. Mais la valeur apparat d'abord comme valeur d'usage. Elle n'est rien autrequ'un signe de l'importance des biens pour la satisfaction des besoins de leur dten-teur, et elle dpend, quant sa grandeur, des besoins de ce dernier et de la satisfac-tion prsente. Comme enfin les biens sont de multiples faons en rapport entre eux :parfois ils sont complmentaires pour l'usage et parfois ils se peuvent remplacerl'un l'autre, leurs valeurs sont elles aussi entre elles en une relation connue. Elles nesont pas des grandeurs indpendantes, mais constituent tout un systme de valeurs. Laplus importante de ces relations a pour fondement la connexion de production .Nous reviendrons bientt l'tude de ce rapport existant entre les valeurs des biens.

    C'est John Stuart Mill que remonte la stricte distinction de la production et de larpartition 2. Comme je l'ai expos ailleurs 3, cette distinction ne me parat pas satis-faire tout ce que l'on peut exiger aujourd'hui d'un systme d'conomie pure. Cepen-dant elle est pratique pour notre dessein et nous l'adopterons provisoirement. Milldonne pour motif de cette distinction que les faits de la production ont le caractre de lois naturelles bien plus que ceux de la rpartition, soumis par nature aux loissociales. Touchant la production, l'action et l'essence des ncessits objectives quiconditionnent la vie conomique nous est ici sensible et nous sommes, semble-t-il,placs en face d'vnements naturels immuables. En ce sens aussi John Rae 4 dit que

    1 Je puis renvoyer ici toute la bibliographie concernant la thorie de l'utilit limite. Cette indica-

    tion justifie la brve esquisse du texte.2 Cf. dj ses remarques prliminaires dans les Principles.

    3 Cf. Essence et contenu principal de l'conomie nationale thorique, livre II.

    4 Son livre paru en 1834 fut publi en 1905 par C. W. MIXTER, dbaptis et intitul : Sociological

    theory of Capital. Ce nouveau titre correspond bien au dessein de l'ouvrage, tout comme les

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 20

    l'activit conomique de l'homme en face de la nature ne peut consister qu' embras-ser du regard le cours des phnomnes naturels et l'utiliser le plus possible. Lasituation de l'homme se livrant une activit conomique peut donc devenir plus clai-re pour nous si l'on permet de recourir l'image d'un gamin se cramponnant unevoiture qui passe : il se sert de l'occasion que la voiture lui offre de gagner du tempset d'pargner ses forces, tant qu'elle roule dans la direction dsire. Mais ensuitel'homme qui se livre une activit conomique peut modifier partiellement l' arran-gement des choses qui l'entourent, mais il ne le peut que dans des limites donnespar les lois naturelles d'une part, par son pouvoir technique de l'autre. C'est ce qu'af-firme la phrase de Mill qui remonte Rae : le travail dans le monde physique est tou-jours et uniquement employ mettre les objets en mouvement : les proprits de lamatire, les lois de la nature font le reste. De mme v. Bhm-Bawerk part lui aussi detelles donnes lois naturelles dans sa Thorie Positive, o il analyse le processusconomique en son entier, mais en vue de la solution d'un seul problme.

    C'est l un aspect du fait de la production : il est conditionn par les qualitsphysiques des objets matriels et des prestations de travail, tant donn certainesconnaissances de ces qualits et une certaine technique. Les circonstances socialesdonnes n'ont pas le mme caractre. Mais, pour l'acte individuel de production, ellessont une donne tout aussi immuable que les circonstances naturelles et, par cons-quent, elles sont aussi immuables pour une description du fait de la production, carleurs modifications sont en dehors du domaine de la thorie conomique. Aussi ladtermination tant donn une certaine technique nous ajouterons les mots etune certaine organisation sociale . Nous suivons l, on le sait, l'usage rgnant 1.

    Si nous tudions la chose sous un autre aspect, nous la comprenons mieux qu'en laconsidrant comme un phnomne naturel ou social. tudions donc le but concretde chaque production. Le but et le motif de l'acte de production impriment leur sceausur l'espce et l'ampleur de chaque production. Il n'y a pas besoin de dmontrer que,dans le cadre des moyens donns et des ncessits objectives, ils dterminent nces-sairement la prsence, la nature et le mode de la production. Ce but ne peut tre que lafabrication d'objets utiles, d'objets de consommation. Pour ce qui est d'abord d'uneconomie sans change, il ne peut s'agir que d'objets utiles la consommation l'intrieur de celle-l. Chaque conomie individuelle produit en ce cas pour consom-mer ce qu'elle produit, donc pour satisfaire ses besoins. videmment la nature et l'in-tensit de ces besoins sont dcisives pour les productions dans les limites des possi-bilits pratiques. Les besoins sont la fois la cause et la rgle de conduite conomi-

    transformations entreprises par l'diteur. Une traduction italienne de l'uvre primitive existe dansla Biblioteca dell'Economista, t. IX. Sur RAE Cf. v. Bum-Bawerk, Histoire et critique desthories de l'intrt du capital, 2e d., p. 375 ; FISHER, Yale Rewiew, t. V; MIXTER, Quarterlyjournal of Economics, 1897 et 1902. Nous saluons l une oeuvre qui dpasse de beaucoup sonpoque et sort des voies habituelles de la thorie. Aussi resta-t-elle inaperue et fallut-il la red-couvrir de nos jours. Quelle profondeur et quelle originalit ! Et ce n'est cependant qu'un dbrisd'un monde d'ides de grande envergure! Ce monde est perdu pour nous et nous ne pouvons plusqu'en avoir de vagues notions. Des vues sur ce monde font le charme du livre. Des remarquesaccidentelles tmoignent d'une grande pntration. C'est un pur qui a parl l. Les pan-gyriques de ses compatriotes actuels ne font certes que lui nuire par leur exagration tout commela tentative manque d'en tirer la thorie de v. BHM-BAWERK. Ce n'est pas ce que RAE peutnous donner aujourd'hui qui mrite une admiration endeuille, mais la force que les dbrisconservs supposent, et ce qu'il aurait pu peut-tre donner sous une toile plus heureuse.

    1 STOLZMANN lui-mme ne pourrait rien reprocher cette ide qui ne contient aucune affirma-

    tion. Pour son point de vue; cf. ses uvres Die Soziale Kategorie (La catgorie sociale) (1896) ;Der Zweck in der Volkswirtschaft (Le but dans l'conomie nationale) (1910).

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 21

    que des agents ; ils en reprsentent la force motrice. Les circonstances extrieuresdonnes et les besoins de l'conomie individuelle sont les deux facteurs qui dtermi-nent le processus conomique et collaborent son rsultat. La production suit doncles besoins, elle est pour ainsi dire leur remorque. Il en va de mme mutatismutandis pour l'conomie d'change.

    Ce n'est que le deuxime aspect de la production qui en fait un problme cono-mique. Il faut distinguer ce dernier du problme purement technique de la production.Entre eux il y a la mme opposition que celle qui, dans la vie conomique, se traduitpar l'existence souvent de deux personnes : le directeur technique et le directeur com-mercial d'une entreprise. Souvent des modifications du processus de la productionsont recommandes par l'un, repousses par l'autre. L'ingnieur, par exemple, recom-mande un nouveau procd que le directeur commercial repousse parce qu' son sensil ne rapporterait pas. Cet exemple est dmonstratif. L'ingnieur et le commerantpeuvent tous deux exprimer leur point de vue en dclarant qu'ils recherchent pourl'entreprise un travail utile, et que leur jugement est tir de la connaissance de cetteutilit. Abstraction faite de malentendus, d'incomptence, etc., la diffrence de leursjugements ne peut venir que de ce que chacun a en vue une espce diffrente d'utilit.Ce qu'entend le commerant en parlant d'utilit, c'est chose claire. Il entend par ll'avantage commercial : il dira par exemple, que les moyens ncessaires l'achat de lamachine pourraient tre employs plus avantageusement. Dans une conomie fermele directeur conomique pense que cette modification du processus de production nefavorise pas la satisfaction des besoins de l'conomie, qu'au contraire elle la rduit.S'il en est ainsi, quel sens a la position du technicien ? quelle utilit songe-t-il ? Si lasatisfaction des besoins est le but unique de toute activit productrice, c'est videm-ment un non-sens conomique que de prendre une mesure qui l'entrave. Si l'opposi-tion du directeur conomique est objectivement exacte, il fait bien de ne pas suivrel'ingnieur. Nous faisons abstraction ici de la joie demi esthtique donner uneplus: grande perfection technique aux machines. Nous voyons en fait que dans la vieconomique pratique le facteur purement technique doit passer aprs le facteurconomique, l, o il entre en collision avec lui. Mais cela ne lempche pas d'avoirune existence et une importance indpendantes. Le point de vue de l'ingnieur n'en estpas pour autant dpourvu de bon sens. Car, bien que le but conomique rgisse lesemplois pratiques des mthodes techniques, il y a du bon sens se rendre compte dela logique interne des mthodes sans prendre ces limites en considration. Un exem-ple le montre trs bien. Une machine vapeur satisfait par toutes ses pices l'utilitconomique. C'est aussi conformment cette utilit conomique qu'elle est em-ploye. Ce serait alors un non-sens que de l'employer davantage en pratique, en lachauffant plus, en lui donnant des gens plus expriments pour la servir, en l'amlio-rant encore, si cela ne rend pas , c'est--dire si l'on prvoit que le combustible, lesgens plus capables, les amliorations ou l'accroissement de matires premirescotent plus que tout cela ne rapporte. Mais il est trs sens de rflchir aux circons-tances dans lesquelles la machine peut produire plus, combien elle peut produire enplus, quelles amliorations sont possibles dans l'tat actuel de nos connaissances, etc.Toutes ces mesures sont labores pour le cas o elles deviendraient avantageuses. Etil est galement trs sens de comparer toujours cet idal la ralit pour ngliger cespossibilits non pas par ignorance, mais pour des raisons conomiques bien peses.Bref chaque mthode de production utilise un moment donn sert l'utilit cono-mique. Mais dans ces mthodes il y a des ides qui se rattachent non seulement l'conomie, mais aussi aux sciences de la nature. Ces dernires ont leurs problmespropres et leur logique ; y rflchir fond, avec mthode, sans souci d'abord du fac-teur conomique toujours dcisif en dernire ligne, telle est la matire de la technique

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 22

    ; les excuter en pratique dans la mesure tolre par le facteur conomique, c'est cequi s'appelle produire au sens scientifique du terme.

    En dernire ligne c'est une certaine utilit qui rgit la production tant techniquequ'conomique et la diffrence entre ces deux dernires consiste dans la diffrence denature de cette utilit ; un raisonnement un peu diffrent nous montre d'abord la m-me analogie, puis la mme diffrence. Tant au point de vue technique qu'conomiquela production ne cre rien au sens qu'a ce mot quand on parle de phnomnesnaturels. Elle ne peut dans les deux cas qu'influencer, diriger des choses, des vne-ments - ou des forces - prsents. Nous avons besoin pour la suite d'une expression quiembrasse ces notions d' employer et d' exercer une influence . Employer implique une foule d'utilisations diffrentes des biens, une foule de modalits dans lamanire de se conduire vis--vis des choses. Exercer une influence impliquetoutes les espces de modifications locales, de procds mcaniques, chimiques, etc.Mais il s'agit toujours d'obtenir du point de vue de la satisfaction des besoins autrechose que ce que nous trouvons sous la main. Il s'agit toujours de modifier les rela-tions rciproques des forces et des choses, d'unir des forces et des choses que nousrencontrons spares, de dgager des forces et (tes choses de leur connexion actuelle.L'ide de combiner s'applique sans plus au premier cas, et dans le second nouspouvons dire que nous combinons avec notre travail ce qu'il fallait dgager. Nouscomptons certes notre travail parmi les biens donns, qui existent en face de nosbesoins. Tant au point de vue technique qu'conomique, produire c'est combiner lesforces et les choses que nous avons notre porte. Chaque mthode de production estune certaine combinaison de cette sorte. Diffrentes mthodes de production nepeuvent se distinguer que par leur manire de procder ces combinaisons, donc parles objets combins ou par leurs quantits relatives. Chaque acte concret de produc-tion incarne pour nous, est pour nous une telle combinaison. Cette conception peuttre tendue aussi aux transports, bref tout ce qui est production au sens le pluslarge du terme. Nous verrons de telles combinaisons mme dans une entreprise, envi-sage comme telle et dans la production de l'conomie nationale. Cette notion joue unrle important dans notre systme.

    Mais les combinaisons conomiques o prdomine la considration des besoins etdes moyens prsents, et les combinaisons techniques o prvaut l'ide de mthode, nese confondent pas. C'est l'conomie qui fournit la production technique son but. Latechnique se contente de dvelopper des mthodes de production pour des biensdemands. Mais dans les faits l'conomie ne met pas ncessairement ces mthodes excution dans toutes leurs consquences ni de la manire qui serait techniquement laplus parfaite ; elle subordonne cette excution aux considrations conomiques. Lemodle technique idal, o il n'est pas tenu compte des circonstances conomiques,est modifi l'usage. La logique conomique l'emporte sur la logique technique. Voi-l pourquoi dans la ralit nous voyons autour de nous de mauvaises cordes au lieu derubans d'acier, des animaux de travail mdiocres au lieu des types des expositions, letravail manuel le plus primitif au lieu des machines les plus perfectionnes, une co-nomie financire alourdie au lieu du paiement par chques, etc. Il ne se produit pasncessairement une telle scission entre les combinaisons conomiquement les meil-leures et les combinaisons techniquement les plus parfaites, mais c'est trs souvent lecas non par suite d'ignorance ou d'indolence, mais par suite de l'adaptation de l'co-nomie des circonstances discernes avec exactitude.

    Les coefficients de production reprsentent la proportion quantitative desbiens productifs qui existent dans l'unit de produit et sont par l une caractristique

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 23

    essentielle des combinaisons conomiques . Le facteur conomique se dtache icinettement du facteur technique. Le point de vue conomique ne choisira pas seule-ment ici entre diffrentes mthodes de production, mais, dans les limites d'une certai-ne mthode, il agira sur les coefficients : car les moyens de production peuventindividuellement se remplacer l'un l'autre jusqu' un certain degr, bref les dficitschez l'un peuvent tre compenss par des surcrots chez l'autre, par exemple un dficiten force vapeur par un surcrot en travail et inversement 1.

    Nous avons fait entrer le fait de la production dans le concept de combinaison deforces productives. Les rsultats en sont les produits. Maintenant nous allons prciserdavantage ce que sont vraiment ces combinaisons : Ce sont en soi toutes les espcespossibles de choses et de forces . Ce sont partiellement des produits et partielle-ment seulement des objets offerts par la nature. Mme des forces naturelles - au sensphysique de ce terme - auront pour nous parfois le caractre de produits : par exemplele courant lectrique fabriqu pour un emploi industriel. Ce sont des objets en partiematriels, en partie immatriels. En outre faire d'un bien un produit ou un moyen deproduction, c'est l souvent affaire d'interprtation. Le travail, par exemple, peut treconu sans abus comme le produit des biens consomms par le travailleur ou commeun moyen de production donn initialement. Suivant que l'on adopte l'une ou l'autrede ces conceptions, ces moyens d'entretien apparaissent soit comme des moyens deproduction et des moyens de consommation, soit simplement comme des moyens deconsommation. Nous nous dciderons pour le deuxime terme de l'alternative, sansinsister sur cette relation. le travail pour nous ne doit pas tre un produit. Trs sou-vent, on le sait, l'conomie individuelle range de son point de vue propre un bien dansl'une ou l'autre catgorie. le mme exemplaire de bien parat alors un individu treun bien de consommation et un autre tre un moyen de production. Trs souventaussi dans l'conomie individuelle le caractre du mme bien dpend de l'emploiauquel il est destin. Les vieux ouvrages thoriques sont pleins de discussions sur cespoints. Nous nous contenterons de cette indication. Mais ce qui suit est plusimportant.

    On a l'habitude de classer et d'ordonner les biens d'aprs leur loignement del'acte ultime de consommation 2. D'aprs cela les tiens de consommation sont desbiens du premier degr ; les biens, dont la combinaison produit immdiatement desbiens de consommation, sont du second degr et ainsi de suite, en s'levant et ens'loignant toujours plus de degr en degr. N'oublions pas ce propos que seul lebien prt, chez le consommateur, tre consomm appartient au premier degr - dupain cuit, chez le boulanger, ne devient, par exemple, strictement parler un bien dupremier degr qu'en se combinant avec le travail du porteur de pain. Les biens dedegrs infrieurs, quand la nature ne les donne pas immdiatement, rsultent toujoursd'une combinaison de biens de degrs suprieurs. Chaque bien d'un degr infrieur apour ainsi dire son fonds dans un bien du degr immdiatement suprieur ; cefonds, en se combinant avec d'autres biens soit de ce mme degr immdiatementsuprieur, soit d'autres degrs, devient lui-mme un bien d'un degr immdiatementinfrieur. Ce schma peut tre construit autrement. Pour notre dessein le mieux est deranger chaque espce de biens au degr, le plus lev o l'on en rencontre encore unefraction. D'aprs ce principe le travail, par exemple, est un bien du degr le pluslev, car avant toute production il est question de travail ; cependant nous rencon-

    1 Ces variations ont t exposes avec clart et lgance chez CARVER, The Distribution of

    Wealth, 1904.2 Cf. K. MENGER, Principes et v. BHM-BAWERK, Thorie du capital.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 24

    trons galement des prestations de travail tous les autres degrs. Dans les combinai-sons, dans les processus successifs de production, chaque bien mrit par lesapports d'autres biens et, en passant par plus ou moins de degrs, il s'approche de satransformation en bien de consommation. Grce ces apports il se fraie son cheminjusqu'au consommateur; on dirait un ruisseau qui, grossi d'eaux affluentes traversles rochers, pntre avec force toujours plus profondment dans le pays.

    Pour nous il nous importe avant tout de savoir que les biens deviennent toujoursplus amorphes, si nous regardons de bas en haut, qu'en gnral ils perdent toujoursplus de leurs formes caractristiques et de ces qualits prcises qui les prdestinent certains emplois, et les excluent d'autres. Plus levs sont les biens dans cette chelle,et plus ils perdent en spcialisation, en efficacit pour une fin dtermine, plus leurpossibilit d'emploi s'largit, et plus se gnralise leur importance. Nous rencontronsdes espces de biens toujours moins faciles distinguer, et les catgories individu-elles deviennent d'autant plus vastes, de mme que, lorsque nous nous levons dans lesystme logique des concepts, nous arrivons des concepts toujours moins nom-breux, d'une comprhension toujours moins riche, d'une extension toujours plusgrande. L'arbre gnalogique des biens va toujours en s'amincissant. Qu'est-ce dire ?Plus nous nous loignons d'un bien de consommation, plus nous rencontrons de biensdu premier degr qui tirent leur origine des biens analogues des degrs suprieurs. Sides biens quelconques sont totalement ou partiellement des combinaisons de moyensanalogues de production, nous les appelons connexes. Nous pouvons donc dire que laconnexion de production des biens augmente avec le degr o ils sont classs.

    Remontant dans les degrs des biens, nous devons la fin revenir aux lments deproduction, qui sont les derniers notre point de vue. Point n'est besoin de dmontrerdavantage que ces derniers lments sont le travail et les facteurs naturels la terre ,ou les prestations de travail et de terre 1. Tous les autres biens sont composs pour lemoins d'un de ces deux lments, et le plus souvent des deux. En consquence nouspouvons en ce sens les rsoudre en travail et en terre, et les concevoir comme unfaisceau de prestations de travail et de terre. Les biens de consommation ont paravance dans leur capacit d'tre consomms une caractristique particulire qui lesfait apparatre comme les buts de tout le processus. mais tous les autres produits, doncles moyens de production produits , ne sont pas indpendants. Ils ne reprsententmme pas toujours un nouveau moyen de production, mais seulement des prestationsde travail et de terre dj effectues . Par suite en plus du signe qui en fait desbiens de consommation, ils n'ont rien qui les distingue spcialement, car ils ne sontrien autre que des biens de consommation en train de se raliser. D'une part ils sontseulement les incarnations de ces deux biens primitifs de production; de l'autre cesont des biens de consommation en puissance, ou mieux des fractions de bien deconsommation en puissance. Il n'y a donc pas jusqu' prsent de raison - et on verraqu'il n'y a pas de raison du tout - de voir en eux un facteur indpendant de production.Nous les rsolvons en travail et en terre . Nous pouvons rsoudre galement lesbiens de consommation, concevoir les facteurs primitifs de production comme desbiens virtuels de consommation. Ces deux possibilits ne s'appliquent qu'aux moyensde production qui ont eux-mmes t produits : ils n'ont aucun signe distinctif enpropre.

    1 O. EFFERTZ l'a particulirement soulign, Si on songe combien les classiques ont mis en

    vidence avec partialit le travail, quelle troite union il y avait entre cela et beaucoup de leursrsultats, si on songe que seul proprement parler v. BHM-BAWERK a, sur ce point, tir avecmthode les dernires consquences de la conception correcte, il faut reconnatre O. Effertz unmrite remarquable pour avoir ainsi insist sur cette ide.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 25

    Comment se comportent alors l'un par rapport l'autre les deux facteurs primitifsde production? L'un d'eux est-il prdominant? ou l'un et l'autre jouent-ils des rlesessentiellement diffrents ? Ni la philosophie, ni la physique, ni d'autres considra-tions gnrales, mais seule l'conomie nous permettent de rpondre. Seule la maniredont ce rapport se prsente pour les fins de l'conomie, nous importe. Mais de plus larponse qui doit tre conomiquement valable ne peut l'tre que pour une conceptiondonne du processus conomique. Elle ne peut donc se rapporter qu' une certainedisposition de l'difice thorique. Ainsi les physiocrates ont rpondu affirmativement la premire question, et au profit de la terre. Rponse en soi tout fait juste, tantqu'ils voulaient seulement exprimer que le travail ne peut rien crer de physique.Mais il s'agit de savoir comment cette conception se vrifie dans le domaine de l'co-nomie : est-elle fconde ou non ? Notre accord avec les physiocrates sur ce point nenous empche pas de refuser notre approbation leurs dveloppements ultrieurs.Adam Smith a, lui aussi, rpondu affirmativement cette question, mais au profit dutravail. Conception qui, elle non plus, n'est pas fausse en soi, que nous aurions tout fait le droit de prendre comme point de dpart. Elle exprime le fait que l'emploi deprestations de terre ne nous impose aucune aversion surmonter; et si l'on pouvaitaboutir par l quelque rsultat, nous pourrions adopter galement cette conception.Visiblement Adam Smith considre comme un bien libre les forces productricesoffertes par la nature, et ramne le fait qu'en ralit l'conomie ne les considre pascomme des biens libres, leur seule occupation par des propritaires fonciers. Il adonc visiblement pens que, dans une conomie nationale sans proprit foncire, letravail serait le seul facteur entrant dans les calculs des agents conomiques. Celan'est, en fin de compte, pas exact, mais son point de dpart n'en est pas moinsdfendable. La plupart des classiques ont mis le facteur travail au premier plan. Tel,avant tout, Ricardo. Ils pouvaient le faire parce qu'ils excluaient pour ainsi dire deleur thorie de la rente foncire la terre et sa formation de valeur. Si cette thorie de larente foncire tait dfendable, nous pourrions acquiescer certainement cetteconception. Mme un esprit aussi indpendant que Rae y a acquiesc, prcismentparce qu'il adoptait cette thorie de la rente foncire. Un troisime groupe d'auteursenfin a rpondu ngativement notre question. C'est eux que nous nous rattachons.Pour nous le terme dcisif c'est que les deux facteurs primitifs de production sontgalement indispensables la production et ce pour la mme raison et de la mmemanire.

    La deuxime question est susceptible de recevoir une srie de rponses diffrenteset compltement indpendantes de celles que l'on a faites la premire. Effertz, parexemple, a attribu au travail un rle actif, la terre un rle passif. On voit clairement quoi il pense par l. Il pense que le travail est le facteur moteur de la production,tandis que la terre reprsente l'objet au contact duquel le travail se manifeste. Il a rai-son l, mais cet arrangement ne nous apprend rien de nouveau. Du point de vuetechnique c'est peine s'il y a lieu de complter l'opinion d'Effertz, mais cet aspect dela chose n'est pas dcisif pour nous. Pour nous seule entre en ligne de compte la placequ'attribue l'agent conomique dans ses jugements et dans ses actes conomiques auxdeux facteurs primitifs de production. De ce point de vue tous deux se prsentent surun plan de parfaite galit. Tant le travail que la terre font l'conomie. On attribue unevaleur tant au travail qu' la terre, on les emploie selon les mmes principes conomi-ques l'un comme l'autre, et l'agent conomique la manie avec d'gales attentions. Deleur emploi ne dcoule rien autre que des rsultats conomiques. Puisque dans notredomaine, les mmes faits dcoulent des deux facteurs primitifs de production, nous

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 26

    les mettons cte cte sur le mme plan. Nous nous rencontrons en cette conceptionavec les autres thoriciens de l'utilit limite.

    Nous n'avons plus rien dire du facteur de production terre , d'autant plus quenous croyons devoir rayer de nos dveloppements la loi du rendement dcroissant dela terre qui fut longtemps si importante pour l'conomie; mais il convient de consi-drer d'un peu plus prs l'autre facteur de production, le travail. Nous ne nous arrtonspas la distinction entre le travail productif et le travail improductif, car il ne s'agitpour nous que de retenir de ces thories connues ce dont nous avons besoin pournotre dessein. Nous passons galement sur la distinction entre travail employdirectement dans la production et travail employ indirectement : elle est en effet sansimportance bien qu'en la discutant on puisse arriver une connaissance plus aigu dela vie conomique. La distinction entre travail intellectuel et travail physique estgalement sans la moindre importance pour nous, car le facteur qui est sa basen'tablit en soi aucune distinction conomiquement importante. Il en va de mme du travail qualifi et du travail non qualifi . Le travail qualifi se comporte parrapport un travail non qualifi - pour le cas d'une qualification acquise - commeun champ amlior par rapport un champ dans son tat primitif. Pour une quali-fication naturelle, le travail ainsi qualifi se comporte par rapport un travail nonqualifi comme un champ meilleur par rapport un champ moins bon. Dans lepremier cas il ne s'agit mme pas d'un bien primitif de production, mais d'un produit ;dans le dernier cas, il s'agit seulement d'un bien de production primitif meilleur.

    Mais deux autres distinctions sont pour nous importantes dans la mesure o ellessont un point de dpart pour une remarque essentielle. C'est la diffrence entre letravail dirigeant et le travail dirig et entre le travail indpendant et le travail salari.Ce qui distingue le travail dirigeant et le travail dirig, parat au premier abord trsessentiel. Deux traits marquent cette diffrence. 1 Le travail dirigeant est un degrsuprieur dans la hirarchie de la production. Ce facteur de direction et de contrle dutravail d'excution parat exclure le travail dirigeant de toute autre catgorie detravail. Tandis que le travail d'excution est simplement juxtapos aux prestations deterre et, du point de vue conomique, remplit la mme fonction qu'elles, le travaildirigeant domine visiblement le travail d'excution comme aussi les prestations deterre. Il constitue pour ainsi dire un troisime facteur de production. 2 Le travaildirigeant diffre encore du travail dirig par sa propre nature. Le travail dirigeant a eneffet quelque chose de crateur, il se pose lui-mme ses fins, il remplit une fonctionparticulire. Nous pouvons de suite ramener la distinction entre travail indpendant ettravail salari celle de travail dirigeant et de travail dirig. Le travail indpendantn'est quelque chose de particulier que dans la mesure o il remplit des fonctions dedirection ; pour le reste il ne se distingue en rien du travail salari. Donc un agentconomique indpendant qui produit son propre compte et qui se livre , un travaild'excution se scinde pour ainsi dire lui-mme en deux agents conomiques, en undirecteur et en un travailleur au sens habituel du terme. Ce sont ces facteurs qu'il nousfaut maintenant examiner de plus prs.

    Il est tout d'abord facile de saisir que le signe de la supriorit, le signe de lafonction de contrle ne peut tablir en soi de distinction essentielle. Le seul fait qu'untravailleur dans une organisation industrielle est le suprieur de l'autre, le dirige, lecontrle ne suffit pas faire de son travail quelque chose de diffrent. Si le directeurne met pas lui-mme, en tant que tel, la main luvre, ou ne contribue pas directe-ment par un travail intellectuel la production, il accomplit prcisment indirecte-ment du travail au sens habituel du terme, il joue peu prs le rle de gardien. L'autre

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 27

    facteur, savoir la dtermination de la direction, du mode, de l'extension de laproduction, est beaucoup plus important. Mme en accordant que cette supriorit n'apas grande importance du point de vue conomique, elle en a cependant une grandedu point de vue sociologique. On reconnatra nanmoins dans cette fonction quiconsiste prendre des dcisions un signe distinctif essentiel.

    Il est clair que ce n'est pas toute dcision au sujet d'un acte conomique qui peutconfrer ce caractre une prestation de travail dans un processus de production. Car,pour tout travail, il y a quelque dcision prendre. Aucun apprenti cordonnier ne peutrparer de soulier sans prendre quelques dcisions, bien que dans ce cas il tranche delui-mme de minces questions. On lui a appris ce qu'il devait faire, comment il devaitle faire; mais cela ne le dispense pas d'tre quelque peu indpendant. L'ouvrier lec-tricien qui arrive dans un appartement pour rparer l'clairage qui ne marche pas, doitde mme dcider un peu de la nature et du procd de la rparation. Un reprsentantpeut intervenir dans la fixation d'un prix, on peut mme le laisser dans certaineslimites fixer le prix de son article, il n'est cependant ni directeur, ni ncessairementindpendant. C'est le directeur ou le propritaire indpendant d'une exploitation qui ale plus trancher, et le plus dcider. Mais lui aussi on a enseign ce qu'il devaitfaire et comment il devait faire : il a appris connatre tant la production techniqueque toutes les donnes conomiques entrant en ligne de compte. Entre ce qu'il a lui-mme trancher et la dcision de l'apprenti cordonnier, il n'y a qu'une diffrence dedegr. Comment il devait le faire : le besoin ou la demande le lui prescrivent. Il nedcide pas en matre des moyens de production, il excute au contraire l'ordre descirconstances. Il ne se pose pas de fins propres, mais les trouve en face de lui. Sansdoute les donnes qui lui sont fournies peuvent se modifier, et il dpendra de sonhabilet de ragir vite et heureusement. Mais il en va aussi de mme dans l'excutionde tout travail. Il n'agit pas non plus en se basant sur une connaissance pntrante deschoses, mais en se basant sur certains symptmes qu'il a appris prendre enconsidration. Le vigneron - en tant qu'agent conomique sinon en tant que politicien- ne se proccupe pas de l'essence et de l'avenir du mouvement antialcoolique pourrgler sur lui sa conduite. Il considre seulement les tendances dont tmoignentimmdiatement les demandes de ses clients. Et il cde peu peu ces tendances;seuls des facteurs d'importance subsidiaire peuvent n'tre pas connus de lui. Bref,dans la mesure o les agents conomiques tirent seulement dans leur conduite cono-mique les consquences de circonstances connues (c'est ce que nous tudions ici, etc'est ce que l'conomie a toujours tudi), il est sans importance pour l'essence de leurtravail qu'ils dirigent ou soient dirigs. Les actes des premiers sont soumis aux mmesrgles que ceux des derniers, et la thorie conomique a prcisment pour devoiressentiel de dmontrer cette conformit des lois, de prouver que l'arbitraire apparentest en fait fortement dtermin.

    Donc, en face des moyens de production et du processus de production, dansnotre hypothse, il n'y a mme pas de directeur proprement parler. Le directeur, dire vrai, c'est le consommateur. Celui qui dirige l'conomie excute seulement cequi lui est prescrit par le besoin ou la demande, par les moyens et les mthodes deproduction donns. Les agents conomiques individuels n'ont d'influence qu'autantqu'ils sont consommateurs, qu'autant qu'ils dploient des demandes. En ce sens cha-que agent conomique participe la direction de la production: c'est le cas, nonseulement d'un agent conomique qui serait chu le rle de directeur d'une entre-prise, mais celui de tous les agents, et mme du travailleur au sens le plus restreint duterme. En cette mesure seulement il y a une direction de la production par des person-nes : du mme coup on voit que cette direction de la production n'est lie ni au fait de

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    prendre des dcisions particulires, ni une prestation particulire de travail. Il n'y a,en aucun autre sens, de direction de la production par une personne : il y a seulementun mcanisme pour ainsi dire automatique. Les donnes ayant domin l'conomiedans le pass sont connues, et, si elles restaient immuables, l'conomie s'coulerait nouveau de la mme manire. Les modifications qu'elles peuvent subir ne sont pasaussi pleinement connues; mais en principe l'agent conomique les suit de son mieux.Il ne modifie autant dire rien spontanment; il ne modifie que ce que les circonstancesmodifient d'elles-mmes; il carte toutes les diffrences qui apparaissent entre lesdonnes de l'conomie et la conduite de l'conomie quand, les circonstances donnesse modifiant, on essaie de continuer de mener l'conomie de la mme manire. C'estainsi que se prsente l'activit conomique dans la mesure o elle est conditionnencessairement par les choses. L'agent conomique peut bien agir autrement que nousne le supposons; mais dans la mesure o nous dcrivons prcisment la pression deces ncessits objectives tout rle crateur est absent de l'conomie nationale. L'agentconomique agit-il autrement ? ce sont des phnomnes essentiellement diffrentsque l'on rencontre. Mais il ne s'agit pour nous que d'exposer la logique inhrente auxchoses conomiques. Il s'agit d'exposer la marche de l'conomie, quand on tire toutsimplement les consquences des ncessits objectives. Dans ce cas donc le travailpeut toujours sembler tre en technique le facteur actif, mais il n'y a pas l cependantune marque distinctive, car des forces de la nature peuvent elles aussi s'exercer acti-vement. Pour la thorie conomique il est aussi passif que les objets donns par lanature. Le seul facteur actif, c'est l'effort vers la satisfaction des besoins, dont letravail comme la terre apparat seulement comme tant l'instrument.

    Par consquent la quantit de travail est dtermine par les circonstances donnes.Nous compltons ici un point o nous n'avions pas conclu auparavant, savoir lagrandeur de la rserve de travail prsente chaque moment. Naturellement la quantitde travail fournie par un nombre donn d'hommes n'est pas fermement dtermine paravance. Elle dpendra de savoir combien ils peuvent attendre de ce travail pour eux,c'est--dire pour la satisfaction de leurs besoins. Supposons pour l'instant que lesagents conomiques connaissent les meilleures conditions d'emploi du travail, qu'il yait donc une chelle fixe et dtermine de ces emplois : chaque degr de cettechelle le rendement attendre de chaque dpense concrte de travail est compar l'ennui qui accompagne cette dpense. Par milliers des voix montent nous tous lesjours de la vie conomique, qui nous crient que le travail pour gagner le painquotidien est un lourd fardeau dont on se charge seulement parce qu'il le faut, et quel'on rejette quand on le peut. Ce facteur donne sans ambigut la quantit de travailque doit fournir chaque travailleur. Au dbut de la journe de travail cette comparai-son est naturellement toujours favorable au travail entreprendre. Il s'agit en effet desatisfaire d'abord les besoins ncessaires de la vie, - on sent peine avec des forcesfraches le facteur d'aversion au travail. Mais plus on satisfait de besoins, plus dcrotcette incitation au travail, plus augmente la grandeur qu'on lui compare sans cesse, jeveux dire l'aversion au travail. Le rsultat de la comparaison devient de moins enmoins favorable la continuation du travail; enfin arrive un moment pour le travail-leur o l'utilit croissante et l'aversion croissante se balancent. L'intensit des besoinset l'intensit de l'aversion au travail, qui sont forces indpendantes et d'action oppo-se, dterminent la quantit de travail dpense. Ces deux facteurs agissent comme laforce de la vapeur et un frein: dans des circonstances donnes il s'tablit un quilibre.Naturellement la force des deux facteurs varie avec les individus et les nations. Cettediffrence est un facteur essentiel pour expliquer la forme de la destine d'une

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 29

    personne ou d'un peuple. Mais l'essence de la rgle thorique n'est pas atteinte par detelles diffrences 1.

    Prestation de travail et prestations de terre sont donc identiquement de pures etsimples forces productives. Il y a certes quelques difficults mesurer la quantit detravail en chaque qualit, mais la chose est ralisable. De mme il n'y aurait pas dedifficult de principe pour compliqu que cela soit en pratique riger pour lesprestations de terre une mesure quelconque utilise en physique. Supposons qu'il n'yait qu'un facteur de production: par exemple un travail d'une mme qualit produitseul tous les biens. On peut se reprsenter la chose en admettant que tous les facteursnaturels sont des biens libres et que par consquent il ne saurait tre question deconduite conomique leur gard. Ou bien supposons deux facteurs agissant spar-ment : l'un produit seul tels biens, le second tels autres. Leur mesure, rendue possibledans ce cas, serait tout ce dont l'homme de la pratique a besoin pour son plan cono-mique. Si, par exemple, la production d'un bien de consommation d'une valeur dter-mine rclamait trois units de travail, tandis que la production d'un autre bien de lamme valeur en rclamait deux, sa conduite serait donne par l mme. Mais il n'enest pas ainsi dans la ralit. Les facteurs de la production agissent en somme toujoursensemble. Si maintenant, pour produire un bien d'une valeur dtermine, il fallait troisunits de travail et deux de terre, mais pour en produire un autre deux de travail ettrois de terre, que doit choisir l'agent conomique ? Il a videmment besoin pour celad'un talon afin de comparer les deux combinaisons ; il a besoin d'un nombre propor-tionnel ou d'un dnominateur commun. Nous pouvons appeler la question de cechiffre proportionnel le problme de Petty 2.

    La solution nous en est donne par la thorie de l'imputation. Ce que l'agent co-nomique veut pouvoir dterminer par une mesure, c'est le rapport existant entre lesdivers facteurs de production, qui est la base de son activit conomique. Il a besoinde l'talon qui l'aidera rgler sa conduite conomique, il a besoin de signes d'aprslesquels il peut se diriger. En un mot il a besoin d'un talon de valeur. Mais il n'en aun immdiatement que pour ses biens de consommation, car ceux-l seulement pro-voquent en lui immdiatement cette satisfaction de besoins, dont l'intensit lui sertprcisment de base pour fixer ses yeux l'importance de ses biens. Mais, pour sarserve de prestations de travail et de terre, il n'a d'abord pas d'talon, et encoremoins, ajoutons, pour ses moyens de production-produits.

    Il est clair que ces biens ne doivent eux aussi pour l'agent conomique leurimportance qu'au fait de pouvoir servir galement la satisfaction de ses besoins. Ilscontribuent la satisfaction de ses besoins en contribuant la production de biens deconsommation. C'est donc de ces derniers qu'ils reoivent leur valeur : la valeur desbiens de consommation rejaillit sur eux. Elle leur est impute, et, sur la base de cettevaleur impute, ils prennent leur place sur chaque plan conomique. Il ne sera pastoujours possible d'indiquer ainsi une certaine expression finie pour la valeur totale dela rserve en moyens de production ou de l'un des deux moyens primitifs de produc-tion, car cette valeur sera souvent infiniment grande. Mais l'homme de la pratique,pas plus que le thoricien, n'a pas besoin de cette expression. Il lui suffit pleinement

    1 On trouvera d'autres dtails dans l'Essence et le contenu principal de l'conomie nationale

    thorique, liv. I et II. Naturellement cette rgle n'est valable que pour un rsultat donn, parlonsdonc de salaire rel horaire, de rsultat net.

    2 C'est propos de ses travaux d' arithmtique politique contenant en outre, on le sait, tant de

    dductions thoriques que Petty s'est pos ce problme.

  • Joseph Schumpeter (1911), Thorie de lvolution conomique, chapitres I III 30

    de pouvoir indiquer la valeur des quantits de chaque bien, condition que certainesautres quantits soient assures l'agent conomique. Il ne s'agit jamais pour un agentconomique de se sparer de chaque possibilit de production, c'est--dire de chaquepossibilit d'existence, mais seulement d'engager pour une fin quelconque certainesquantits de biens de sa rserve productive. Un agent conomique isol, par exemple,qui ne peut produire, c'est--dire vivre, sans l'un des deux facteurs primitifs de pro-duction, ne peut indiquer pour l'un des deux aucune expression finie de valeur. StuartMill (Principles, d. Ashley, p. 26) a donc en cette mesure parfaitement raison de direque les prestations de travail et de terre sont indtermines et incommensurables.Mais il a tort d'ajouter que, mme dans un cas individuel, on ne saurait prciser dansun produit la part de la nature et celle du travail. Physiquement certes elles nepeuvent tre spares, mais cela n'est pas ncessaire pour les desseins de l'conomie.Chaque agent conomique sait trs bien ce qui est ncessaire pour ces desseins : c'est--dire quel accroissement de satisfaction il doit la quantit partielle considre dechaque moyen de production. Cependant nous n'examinerons pas plus avant ici lesproblmes de la thorie de l'imputation ; nous nous contenterons mme du fait quechaque agent conomique attribue une valeur dtermine chaque unit d'un bien deproduction 1.

    ***

    A l'inverse des biens de consommation qui ont une valeur d'usage, les biensproductifs ont une valeur de rendement, en d'autres termes une valeur de productivit.A l'utilit limite d'usage des premiers correspond l'utilit limite de productivit desseconds, ou, pour introduire une expression devenue trs courante, la productivit-limite ; l'importance d'une unit de prestation de travail ou de terre est donne par laproductivit-limite du travail ou de la terre, il faut donc la dfinir comme la valeur del'unit de produit la moins estime pouvant tre encore fabrique au moyen d'uneunit d'une rserve donne de prestation& de travail et de terre. Cette valeur indiquela part revenant individuellement la prestation de travail et de terre dans la valeur duproduit total d'une conomie; en un certain sens on peut l'appeler le produit d'uneprestation de travail et de terre. Pour qui n'est pas trs familier avec la thorie de lavaleur, ces brves indications n'auront pas toute leur signification. Je renvoie le lec-teur la Distribution of Wealth de J. B. Clark; on les y trouvera exposes avec prci-sion et leur importance y est mise en lumire 2. Je remarque que c'est l le seul sensprcis de l'expression produit du travail au point de vue recherche conomique.C'est en ce sens seulement que nous l'emploierons ici. En ce sens aussi nous disonsque, dans une conomie d'change, la productivit limite du travail et de la terredtermine les prix des prestations de travail et de terre, donc le salaire et la rentefoncire, et qu'en cas de libre concurrence propritaire foncier et travailleur reoivent

    1 Cf. K. MENGER, V. WIESER et V. BHM-BAWERK qui ont trait& les premiers ce problme

    avec la pleine conscience de son importance. Cf. aussi mon ouvrage Wesen et mes Remarques ausujet du Problme de l'imputation (Zeitschr. f. Volksw., Sozialpol., und Verw., 1909).

    2 Des malentendus peuvent se produire au cas o le concept der limite serait insuffisamment

    compris. Sur ce point : cf. l'article d'EDGEWORTH s