La Nausee - Sartre,Jean-Paul

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La Nausee

Text of La Nausee - Sartre,Jean-Paul

  • JEAN-PAUL SARTRE

    LA NAUSE

    GALLIMARD1938

  • Au CASTOR

    C'est un garon sans importance collective, c'est tout juste un individu. L.-F. Cline

    L'glise

  • AVERTISSEMENT DES DITEURSCes cahiers ont t trouvs parmi les papiers dAntoine Roquentin. Nous les publions

    sans y rien changer.La premire page nest pas date, mais nous avons de bonnes raisons pour penser

    quelle est antrieure de quelques semaines au dbut du journal proprement dit. Elleaurait donc t crite, au plus tard, vers le commencement de janvier 1932.

    cette poque, Antoine Roquentin, aprs avoir voyag en Europe Centrale, en Afriquedu Nord et en Extrme-Orient, stait fix depuis trois ans Bouville, pour y achever sesrecherches historiques sur le marquis de Rollebon.

    LES DITEURS.

  • FEUILLET SANS DATELe mieux serait dcrire les vnements au jour le jour. Tenir un journal pour y voir

    clair. Ne pas laisser chapper les nuances, les petits faits, mme sils nont lair de rien, etsurtout les classer. Il faut dire comment je vois cette table, la rue, les gens, mon paquet detabac, puisque cest cela qui a chang, il faut dterminer exactement ltendue et la naturede ce changement.

    Par exemple, voici un tui de carton qui contient ma bouteille dencre. Il faudraitessayer de dire comment je le voyais avant et comment prsent je le [1] Eh biencest un paralllpipde rectangle, il se dtache sur cest idiot, il ny a rien en dire.Voil ce quil faut viter, il ne faut pas mettre de ltrange o il ny a rien. Je pense quecest le danger si lon tient un journal : on sexagre tout, on est aux aguets, on forcecontinuellement la vrit. Dautre part, il est certain que je peux, dun moment lautre et prcisment propos de cet tui ou de nimporte quel autre objet retrouver cetteimpression davant-hier. Je dois tre toujours prt, sinon elle me glisserait encore entreles doigts. Il ne faut rien [2] mais noter soigneusement et dans le plus grand dtailtout ce qui se produit.

    Naturellement je ne peux plus rien crire de net sur ces histoires de samedi et davant-hier, jen suis dj trop loign ; ce que je peux dire seulement, cest que, ni dans lun nidans lautre cas, il ny a rien eu de ce quon appelle lordinaire un vnement. Samedi lesgamins jouaient aux ricochets et je voulais lancer comme eux, un caillou dans la mer. cemoment-l, je me suis arrt, jai laiss tomber le caillou et je suis parti. Je devais avoirlair gar, probablement, puisque les gamins ont ri derrire mon dos.

    Voil pour lextrieur. Ce qui sest pass en moi na pas laiss de traces claires. Il y avaitquelque chose que jai vu et qui ma dgot, mais je ne sais plus si je regardais la mer oule galet. Le galet tait plat, sec sur tout un ct, humide et boueux sur lautre. Je le tenaispar les bords, avec les doigts trs carts, pour viter de me salir.

    Avant-hier, ctait beaucoup plus compliqu. Et il y a eu aussi cette suite deconcidences, de quiproquos, que je ne mexplique pas. Mais je ne vais pas mamuser mettre tout cela sur le papier. Enfin il est certain que jai eu peur ou quelque sentiment dece genre. Si je savais seulement de quoi iai eu peur, jaurais dj fait un grand pas.

    Ce quil y a de curieux, cest que je ne suis pas du tout dispos me croire fou, je voismme avec vidence que je ne le suis pas : tous ces changements concernent les objets.Au moins cest ce dont je voudrais tre sr.

    1O HEURES ET DEMIE [3].Peut-tre bien, aprs tout, que ctait une petite crise de folie. Il ny en a plus trace.

    Mes drles de sentiments de lautre semaine me semblent bien ridicules aujourdhui : jeny entre plus. Ce soir, je suis bien laise, bien bourgeoisement dans le monde. Ici cestma chambre, oriente vers le Nord-Est. En dessous, la rue des Mutils et le chantier de la

  • nouvelle gare. Je vois de ma fentre, au coin du boulevard Victor-Noir, la flamme rouge etblanche du Rendez-vous des Cheminots . Le train de Paris vient darriver. Les genssortent de lancienne gare et se rpandent dans les rues. Jentends des pas et des voix.Beaucoup de personnes attendent le dernier tramway. Elles doivent faire un petit groupetriste autour du bec de gaz, juste sous ma fentre. Eh bien, il faut quelles attendentencore quelques minutes : le tram ne passera pas avant dix heures quarante-cinq. Pourvuquil ne vienne pas de voyageurs de commerce cette nuit : jai tellement envie de dormiret tellement de sommeil en retard. Une bonne nuit, une seule, et toutes ces histoiresseraient balayes.

    Onze heures moins le quart : il ny a plus rien craindre, ils seraient dj l. moinsque ce ne soit le jour du monsieur de Rouen. Il vient toutes les semaines, on lui rserve lachambre n 2, au premier, celle qui a un bidet. Il peut encore samener : souvent il prendun bock au Rendez-vous des Cheminots avant de se coucher. Il ne fait pas trop debruit, dailleurs. Il est tout petit et trs propre, avec une moustache noire cire et uneperruque. Le voil.

    Eh bien, quand je lai entendu monter lescalier, a ma donn un petit coup au cur,tant ctait rassurant : quy a-t-il craindre dun monde si rgulier ? Je crois que je suisguri.

    Et voici le tramway 7 Abattoirs-Grands Bassins . Il arrive avec un grand bruit deferraille. Il repart. prsent il senfonce, tout charg de valises et denfants endormis,vers les Grands Bassins, vers les Usines, dans lEst noir. Cest lavant-dernier tramway ; ledernier passera dans une heure.

    Je vais me coucher. Je suis guri, je renonce crire mes impressions au jour le jour,comme les petites filles, dans un beau cahier neuf.

    Dans un cas seulement il pourrait tre intressant de tenir un journal : ce serait si [4]

  • JOURNALLUNDI 29 JANVIER 1932

    Quelque chose mest arriv, je ne peux plus en douter. Cest venu la faon dunemaladie, pas comme une certitude ordinaire, pas comme une vidence. a sest installsournoisement, peu peu ; je me suis senti un peu bizarre, un peu gn, voil tout. Unefois dans la place a na plus boug, cest rest coi et jai pu me persuader que je navaisrien, que ctait une fausse alerte. Et voil qu prsent cela spanouit.

    Je ne pense pas que le mtier dhistorien dispose lanalyse psychologique. Dans notrepartie, nous navons affaire qu des sentiments entiers sur lesquels on met des nomsgnriques comme Ambition, Intrt. Pourtant si javais une ombre de connaissance demoi-mme, cest maintenant quil faudrait men servir.

    Dans mes mains, par exemple, il y a quelque chose de neuf, une certaine faon deprendre ma pipe ou ma fourchette. Ou bien cest la fourchette qui a, maintenant, unecertaine faon de se faire prendre, je ne sais pas. Tout lheure, comme jallais entrerdans ma chambre, je me suis arrt net, parce que je sentais dans ma main un objet froidqui retenait mon attention par une sorte de personnalit. Jai ouvert la main, jai regard :je tenais tout simplement le loquet de la porte. Ce matin, la bibliothque, quandlAutodidacte [5] est venu me dire bonjour, jai mis dix secondes le reconnatre. Jevoyais un visage inconnu, peine un visage. Et puis il y avait sa main, comme un gros verblanc dans ma main. Je lai lche aussitt et le bras est retomb mollement.

    Dans les rues, aussi, il y a une quantit de bruits louches qui tranent.Donc il sest produit un changement, pendant ces dernires semaines. Mais o ? Cest

    un changement abstrait qui ne se pose sur rien. Est-ce moi qui ai chang ? Si ce nest pasmoi, alors cest cette chambre, cette ville, cette nature ; il faut choisir.

    *Je crois que cest moi qui ai chang : cest la solution la plus simple. La plus

    dsagrable aussi. Mais enfin je dois reconnatre que je suis sujet ces transformationssoudaines. Ce quil y a, cest que je pense trs rarement ; alors une foule de petitesmtamorphoses saccumulent en moi sans que jy prenne garde et puis, un beau jour, il seproduit une vritable rvolution. Cest ce qui a donn ma vie cet aspect heurt,incohrent. Quand jai quitt la France, par exemple, il sest trouv bien des gens pourdire que jtais parti sur un coup de tte. Et quand jy suis revenu, brusquement, aprs sixans de voyage, on et encore trs bien pu parler de coup de tte. Je me revois encore, avecMercier, dans le bureau de ce fonctionnaire franais qui a dmissionn lan dernier lasuite de laffaire Ptrou. Mercier se rendait au Bengale avec une mission archologique.Javais toujours dsir aller au Bengale, et il me pressait de me joindre lui. Je medemande pourquoi, prsent. Je pense quil ntait pas sr de Portal et quil comptait surmoi pour le tenir lil. Je ne voyais aucun motif de refus. Et mme si javais pressenti,

  • lpoque, cette petite combine au sujet de Portal, ctait une raison de plus pour accepteravec enthousiasme. Eh bien, jtais paralys, je ne pouvais pas dire un mot. Je fixais unepetite statuette khmre, sur un tapis vert, ct dun appareil tlphonique. Il mesemblait que jtais rempli de lymphe ou de lait tide. Mercier me disait, avec unepatience anglique qui voilait un peu dirritation :

    Nest-ce pas, jai besoin dtre fix officiellement. Je sais que vous finirez par direoui : il vaudrait mieux accepter tout de suite.

    Il a une barbe dun noir roux, trs parfume. chaque mouvement de sa tte, jerespirais une bouffe de parfum. Et puis, tout dun coup, je me rveillai dun sommeil desix ans.

    La statue me parut dsagrable et stupide et je sentis que je mennuyais profondment.Je ne parvenais pas comprendre pourquoi jtais en Indochine. Quest-ce que je faisaisl ? Pourquoi parlais-je avec ces gens ? Pourquoi tais-je si drlement habill ? Mapassion tait morte. Elle mavait submerg et roul pendant des annes ; prsent, je mesentais vide. Mais ce ntait pas le pis : devant moi, pose avec une sorte dindolence, il yavait une ide volumineuse et fade. Je ne sais pas trop ce que ctait, mais je ne pouvaispas la regarder tant elle mcurait. Tout cela se confondait pour moi avec le parfum de labarbe de Mercier.

    Je me secouai, outr de colre contre l