Le Grand Livre des Gnomes

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    09-Jan-2017

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Le grand livre des gnomes

TERRY PRATCHETT

LE GRAND LIVREDES GNOMES

LES CAMIONNEURS

LES TERRASSIERS

LES ARONAUTES

Traduit de langlais par Patrick Marcel

Les camionneurs:

Prcdemment paru sous le n4178

Titre original: TRUCKERS

Copyright Terry and Lyn Pratchett, 1989

Publi avec laccord de Doubleday,

une filiale de Transworld Publishers Ltd

Pour la traduction franaise:

ditions Jai lu, 1996

Les terrassiers:

Prcdemment paru sous le n4179

Titre original: DIGGERS

Copyright Terry and Lyn Pratchett, 1990

Publi avec laccord de Doubleday,

une filiale de Transworld Publishers Ltd

Pour la traduction franaise:

ditions Jai lu, 1996

Les aronautes:

Prcdemment paru sous le n4180

Titre original: WINGS

Copyright Terry and Lyn Pratchett, 1990

Publi avec laccord de Doubleday,

une filiale de Transworld Publishers Ltd

Pour la traduction franaise:

ditions Jai lu, 1997

LES CAMIONNEURS

Encore un pour Rhianna

Une brve histoire du Temps et des gnomes

Les gnomes sont tout petits. En gnral, les cratures de petite taille vivent peu. Mais peut-tre vivent-elles vite.

Je mexplique.

Sur la plante Terre, lphmre adulte est un des tres qui vit le moins longtemps. Son existence dure un seul jour. Les cratures bnficiant de la plus grande longvit sont les pins bristlecone, qui frisent les 4700 ans, et encore: le rsultat nest pas dfinitif.

Dans laffaire, les phmres paraissent avoir tir le mauvais numro. Mais lenvergure effective de votre vie compte moins que sa dure subjective.

Et si, du point de vue dun phmre, une heure semblait tre un sicle entier? Peut-tre les vieux phmres, assis dans un coin, ronchonnent-ils en dplorant que la vie la minute actuelle narrive pas la cheville des bonnes vieilles minutes dantan, quand le monde tait jeune et frais, que le soleil brillait plus fort et que les larves avaient encore du respect pour leurs ans. Tandis que les arbres, dont les rflexes nont jamais eu la rputation dtre foudroyants, ont peut-tre juste le temps de remarquer que le ciel a une curieuse faon de clignoter, avant dtre saisis par leurs premiers accs de pourriture sche et de termites.

Cest la Relativit, en quelque sorte. Plus on vit rapidement, plus le temps stire. Pour un gnome, un an quivaut dix annes de vie humaine. Souvenez-vous de a. Mais ne vous tracassez pas trop pour eux. Eux ne sen font pas. Dailleurs, ils ne sont pas au courant.

Au commencement

I. Au commencement tait le Site.

II. Et lesprit dArnold Frres (fond. 1905) se dplaait la Surface du Site et vit que le Site ne manquait point de Potentiel.

III. Car il se trouvait sur la Grand-Rue.

IV. Et aux Alentours les Arrts de Bus ne faisaient point dfaut.

V. Et Arnold Frres (fond. 1905) dit: que le Grand Magasin soit, et quil soit fait de telle sorte que nul nait jamais vu son semblable.

VI. Quil stende en longueur de Palmer Street jusquaux bornes du March aux Poissons, et en largeur, de la Grand-Rue jusquaux bornes de Disraeli Road.

VII. Quil slve sur une Hauteur de cinq tages, plus un Rez-de-Chausse. Et quy resplendissent les Ascenseurs; que rgnent ternellement en sous-sol les Feux de la Chaufferie et que, dominant tous les autres tages, trne un Service Clientle do TOUT pourra tre Command.

VIII. Que telle soit la volont proclame dArnold Frres.(fond. 1905): NOUS AVONS TOUT SOUS UN SEUL TOIT. Et quon nomme dsormais ce lieu le Grand Magasin dArnold Frres (fond. 1905).

IX. Et il en fut ainsi.

X. Et Arnold Frres (fond. 1905) divisa le Grand Magasin en Rayons, celui de la Quincaillerie, celui de la Corsetterie et celui des Modes, et ainsi de suite, chacun selon son Espce; et les Hommes furent crs pour les remplir de TOUT, afin que lon puisse dire: certes, TOUT se trouve bien sous UN SEUL TOIT. Et ainsi parla Arnold Frres (fond. 1905): que les camions soient, quils soient pars de rouges et dors, et quils aillent et se rpandent, pour que nul nignore quArnold Frres (fond.1905), Fournisseur Agr, procure TOUT.

XI. Que soient les grottes du Pre Nol, et la Quinzaine du Blanc, et les Soldes dt, et la Semaine Rentre des Classes, et qu chaque Denre soit dvolue une saison.

XII. Et en ce Grand Magasin vinrent les Gnomes, afin dy demeurer, pour toujours et jamais.

La Gnomenclature, Fondations, VersetsI-XII

1

Voici lhistoire du Retour la Maison.

Lhistoire du Chemin Critique.

Lhistoire du camion qui rugit travers la cit endormie pour dbouler sur les routes de campagne, dmolissant les rverbres sur son passage, zigzaguant dun trottoir lautre, fracassant les vitrines des magasins, pour sarrter enfin quand la police le prit en chasse. Et quand les humains stupfaits regagnrent leur voiture en annonant: H, coutez, vous mentendez? Y a pas de conducteur bord! cela devint lhistoire du camion qui redmarra, abandonna les humains mduss et svanouit dans la nuit.

Mais lhistoire ne sest pas arrte l.

Elle na pas commenc l, non plus.

Du ciel, pleuvaient la tristesse et lennui. Il pleuvait le genre de pluie qui est bien plus mouille que la pluie ordinaire, celle qui tombe en grosses gouttes qui claquent, celle qui est en fait une mer verticale perce de fentes.

Laverse tambourinait contre les vieux emballages de hamburgers et les cornets de frites vides, dans la corbeille en grillage qui offrait Masklinn une cachette temporaire.

Regardez-le. Il est tremp. Il a froid. Il est trs inquiet. Et il mesure dix centimtres de haut.

En temps ordinaire, la corbeille tait un bon territoire de chasse, mme lhiver. On dbusquait souvent quelques frites froides dans leur cornet, et parfois un os de poulet. Une ou deux fois, il y avait eu un rat, par-dessus le march. Oh, les beaux jours, la dernire fois quil y avait eu un rat ils avaient pu se nourrir pendant toute une semaine. Le problme du rat, cest quau bout de trois jours son got commence srieusement perdre son charme. Au bout de trois bouches, pour tre franc.

Masklinn scrutait le parking aux camions.

Le voil qui arrivait lheure pile, dans une gerbe de flaques, et qui sarrtait dans un crissement de freins.

Masklinn avait observ larrive du camion chaque mardi matin et jeudi matin depuis quatre semaines. Il avait soigneusement minut les haltes du chauffeur.

Ils disposaient de trois minutes exactement. Pour quelquun de la taille dun gnome, a reprsente une bonne demi-heure.

Il dvala le papier gras, mergea par le fond de la poubelle et courut vers les broussailles en bordure de parking o lattendaient Grimma et les anciens.

Il est l! annona-t-il. Dpchons-nous!

Ils se mirent debout, en gmissant et en ronchonnant. Masklinn leur avait fait rpter la manuvre des dizaines de fois. Inutile de crier, il le savait. a les irritait, a les perturbait, et ils nen ronchonnaient que de plus belle. Ils ronchonnaient quand il y avait des frites froides, mme si Grimma les faisait rchauffer. Ils se plaignaient quand il y avait du rat au menu. Masklinn avait srieusement envisag de les abandonner, mais il navait pu sy rsoudre. Ils avaient besoin de lui. Ils avaient besoin de quelquun contre qui ronchonner.

Mais quils taient donc lents! Masklinn crut quil allait clater en sanglots.

Il prfra se tourner vers Grimma.

Allez, allez. Bouscule-les un peu, je ne sais pas, moi. Ils ne bougeront jamais!

Elle lui tapota la main.

Ils ont peur, lui dit-elle. Vas-y. Je te les amne.

Il ntait plus temps de discuter. Masklinn traversa en courant la surface boueuse du parking, en dcrochant de son paule la corde et le grappin. Le crochet lui avait demand une semaine de travail, partir dun bout de fil de fer prlev sur un grillage, et il avait consacr des jours sentraner; il le faisait dj tournoyer hauteur de sa tte quand il atteignit la roue du camion.

Le crochet se planta dans la bche au-dessus de lui la deuxime tentative. Masklinn prouva la solidit de la prise par deux ou trois secousses sches, puis, ses pieds cherchant un appui sur la surface du pneu, il gravit le filin.

Il avait dj fait. Oh, trois ou quatre fois. Il plongea sous la lourde bche et dans lobscurit qui stendait au-del, halant le filin et larrimant le plus solidement possible une corde aussi large que son bras.

Puis il regagna le bord en rampant et, heureusement, Grimma tait bien en train de cornaquer les anciens travers lesplanade de gravier. Il pouvait les entendre se plaindre des flaques.

Masklinn trpignait dimpatience.

Il sembla que des heures scoulaient. Il leur avait tout expliqu des millions de fois, mais quand ils taient jeunes, on navait jamais charg les gens larrire de camions et ils ne voyaient pas pour quelle raison ils auraient d commencer. La vieille Mm Morkie insista pour que tous les hommes dtournent le regard afin, par exemple, de ne pas lorgner sous ses jupes, et le vieux Torritt geignit tant et si bien quon dut le faire redescendre pour que Grimma lui bande les yeux. La situation samliora un peu quand Masklinn eut fait monter quelques personnes qui purent le seconder avec la corde, mais le temps commenait manquer.

Il fit grimper Grimma en dernier. Elle tait trs lgre. Tout le monde pesait peu, vrai dire. Ce ntait pas tous les jours quon mangeait du rat.

tonnant. Le groupe entier tait bord. Pendant la dure de lopration, Masklinn avait gard loreille dresse et guett un bruit de pas sur le gravier, le claquement de la portire du chauffeur. Il navait rien entendu.

Parfait, conclut-il en tremblant encore de leffort fourni. Cest rgl. Maintenant, si on ail

Jai fait tomber le Truc, dclara le vieux Torritt. Le Truc. Jlai laiss tomber, tu vois donc pas? Y ma chapp quand jtais ct de la roue, pendant que Grimma me bandait les yeux. Allez, va le chercher, gamin.

Masklinn le contempla avec horreur. Puis il sortit la tte de sous la bche et, h oui, il le vit, tout en bas. Un minuscule cube noir par terre.

Le Truc.

Il reposait dans une flaque, mais cela ne lendommagerait pas. Rien ne pouvait abmer le Truc. a ne brlait mme pas.

Soudain, il entendit un bruit de pas lents sur le gravier.

On na pas le temps, souffla-t-il. On na vraiment plus le temps.

On peut pas partir sans, protesta Grimma.

Mais si, bien sr. Cest juste un un truc. On naura pas besoin de cette btise, l o on va.

Il se sentit coupable ds quil eut prononc ces mots, tonn que ses lvres aient os profrer de telles paroles. Grimma paraissait horrifie. Mm Morkie se redressa de toute sa taille, en tremblotant.

Puisses-tu tre pardonn! aboya-t-elle. Quelle horreur, de dire a! Allez, dis-lui, Torritt!

Elle dcocha Torritt un coup de coude dans les ctes.

Si on emporte pas le Truc, eh ben, moi, jpars pas non plus, bougonna Torritt. Cest pas

Tentends? Cest ton chef qui te parle, coupa Mm Morkie. Alors, fais ce quon te dit. Le laisser derrire nous, non mais des fois! Ce serait honteux. a se fait pas, des choses comme a. Alors descends, va le chercher tout de suite.

Masklinn regarda les flaques de boue sans mot dire, puis, avec un lan de dsespr, il jeta le filin par-dessus bord et sy laissa glisser.

La pluie avait redoubl et un soupon de grsil sy mlait. Le vent le gifla durant sa descente flanc de pneu et lors de son atterrissage brutal dans la flaque. Il tendit la main, ramassa le Truc

Et le camion commena sbranler.

Dabord, ce fut un rugissement, si puissant quil quittait le domaine de laudible pour devenir tangible, comme un mur de bruit. Puis il y eut une dcharge dair nausabond et une vibration fit trembler le sol.

Masklinn donna une secousse sche sur le filin et cria quon le hisse, mais il saperut que lui-mme ne sentendait plus. Heureusement, quelquun, Grimma sans doute, dut comprendre ce quil fallait faire parce que, juste au moment o limmense roue se mettait tourner, le filin se tendit et Masklinn se sentit soulev de terre.

Il rebondit, oscilla comme un pendule tandis quon le halait, avec une douloureuse lenteur, le long du pneu qui tournoyait quelques centimtres de lui, flou, noir, glac. Le martlement continuait de rsonner sous son crne pendant tout ce temps.

Je nai pas peur, se rpta-t-il. Je nai jamais rien vcu de pire, mais a ne me fait pas peur. Cest trop horrible pour tre effrayant.

Il avait limpression de se trouver dans un cocon minuscule et chaud, isol du bruit et du vent. Je vais mourir, songea-t-il, et mourir btement, cause de ce Truc qui na jamais rien fait pour nous, ce simple morceau don ne sait quoi! Voil, je vais mourir et monter aux Cieux. Je me demande si le vieux Torritt a raison sur ce qui se passe aprs quon est mort? a parat un peu excessif de devoir mourir pour tre fix. Jai inspect le ciel chaque soir depuis des annes et je ny ai jamais aperu le moindre gnome

Mais ctait sans importance, des considrations extrieures sa personne, sans ralit

Des mains jaillirent pour lattraper, le saisir par les aisselles et le tirer dans lespace bruyant sous la bche. Aprs quelques difficults, on desserra sa prise crispe sur le Truc.

Derrire le camion lanc pleine vitesse, de nouvelles draperies de pluie grise stalaient sur les champs dsols.

Et, dans toute la rgion, il ny eut plus de gnomes.

Il y en avait eu de grands nombres, en un temps o la pluie semblait moins frquente. Masklinn se souvenait den avoir vu au moins une quarantaine. Et puis la voie rapide tait arrive, on avait canalis le ruisseau dans des tuyaux souterrains et arrach les haies voisines. Les gnomes avaient toujours trouv refuge dans les coins de ce monde. Brusquement, les coins avaient presque tous disparu.

Les rangs des gnomes commencrent se clairsemer. Les causes naturelles avaient t responsables dune grosse partie des pertes. Quand on mesure dix centimtres, les causes naturelles regroupent tout ce qui a des crocs, de la vitesse et un solide apptit. Et puis une nuit, Pyrrince, certainement le plus aventureux dentre eux tous, avait lanc une expdition de la dernire chance vers lautre ct de la voie rapide, pour explorer les bois den face. Personne ntait jamais revenu. Pour certains, ctait la faute des buses. Pour dautres, dun camion. Un troisime groupe prtendait mme quils taient parvenus mi-chemin et quils taient dsormais prisonniers du terre-plein central, entre deux interminables files de bolides.

Ensuite, on avait construit le caf en bordure dautoroute, un peu plus loin. La situation stait quelque peu amliore. Du moins, selon la vision quon avait des choses. Si on considrait des frites froides abandonnes et des miettes de poulet gris comme de la nourriture, alors tout le monde avait suffisamment manger.

Et puis le printemps tait arriv. Masklinn regarda autour de lui et dcouvrit quils ntaient plus que dix, dont huit trop vieux pour se mouvoir aisment. Le vieux Torritt avait presque dix ans.

Ils avaient vcu un t pouvantable. Grimma avait charg ceux qui en taient encore capables de raids nocturnes sur les poubelles, et Masklinn stait risqu chasser.

Chasser tout seul, ctait mourir un peu...