LES ECHOS DE SAINT-MAURICE Maurice METRAL - ?· » Alors que de nos jours tous les grands poètes —…

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    21-Aug-2018

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  • LES ECHOS DE SAINT-MAURICE

    Edition numrique

    Maurice METRAL

    Armand Godoy ou la Voix du sacrifice

    Dans Echos de Saint-Maurice, 1958, tome 56, p. 316-323

    Abbaye de Saint-Maurice 2012

  • O combien mon cur est lourd de louanges et qu'il a de peine s'lever vers Vous...

    PAUL CLAUDEL

    ARMAND GODOY ou la Voix du sacrifice

    Je tiens Claudel pour le plus grand pote catholique de notre sicle. Je devrais dire pote de la prose. Certains trouveront dans mon affirmation une pointe de partialit. Encore faut-il que je m'explique. Bien sr, il y a Mauriac. Mais l'uvre de Mauriac pote est ordinaire. Le romancier, par contre, peut tre considr comme le plus complet de notre temps. Sa production thtrale n'est pas ddaigner non plus.

    Mais il y a Godoy... Ici, il faut s'entendre. Claudel nous a donn une image

    exhaustive de l'Univers. Chez lui, c'est le renoncement, c'est le cri de soumission. Godoy nous donne une image moins complte de cet Univers mais plus personnelle. Je ne veux pas dire qu'il possde un talent infrieur celui de l'auteur de L'annonce faite Marie. Loin de moi cette ide. J'affir-me par l que Godoy chante un monde qui lui est propre. Tous les deux sont anims d'une mme passion pour les ho-rizons cosmiques. La mme vibrante sincrit bout en leur cur. L'essence de l'un est le renoncement soi-mme chant en une prose potique. Celle de l'autre, l'amour. L'amour de l'Eternel surtout, l'amour de la famille, du pro-chain, des animaux aussi. Et cet amour, complet et total, Godoy nous le dcrit d'une faon parfaite si nous pou-vons parler de perfection sur cette terre. Pour ce faire, il adopte une posie classique. Il muselle l'abondance afin qu'elle puisse couler dans toute sa richesse, avec toutes ses couleurs, ses harmonies. Avec toute sa chair, ses muscles et

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  • son sang. La posie c'est la voix de son cur, de ses ides, de ses croyances. En elle, rien de recherch, de sophistiqu. C'est la voix de Godoy !

    Armand Godoy naquit Cuba, dans l'archipel des Antil-les, en 1880. Sa mre runissait des ascendances corse et hispa-nique. Son pre tait un solide catalan. Ds sa plus tendre enfance, le jeune Godoy parcourt le monde. A deux ans, il fait connaissance avec l'Espagne. A quatre ans, il red-couvre La Havane o il ne tarde pas suivre les cours d'un lyce. Reu bachelier, il manifeste d'tonnantes dis-positions pour les mathmatiques (!). Visitant le Prou, il s'arrte Lima. Revenu dans son pays, il se lance dans les affaires. Une carrire bancaire s'ouvre lui. Mais, bien-tt, une violente soif de voyages le possde. Dans l'loigne-ment, les images exotiques de son le natale lui inspirent une vibrante nostalgie. Et ce sont les dcors antillais qui dclenchent son invincible et pressant besoin de posie. Dans sa famille, les lettres taient l'honneur. Mais plus encore les affaires.

    Ayant appris l'anglais, Armand dcouvre Edgar Allan Poe, ce gnie tourment qui nous a donn de si admirables His-toires extraordinaires.

    Godoy avait dj got, auparavant, au vers espagnol et lu, probablement, Cervants.

    Install Paris, au dbut du sicle, Godoy se livre l'tude du franais. Amoureux de l'art, il tudie notre langue jusqu' l'puisement. C'est alors qu'il touche l'uvre de Charles Baudelaire, ce magicien du vers qui ne cessera de l'occuper, de le transformer, de le purifier.

    Baudelaire n'a pas toujours t considr comme de notre temps. Rappelons que Sainte-Beuve le sous-estimait. N'a-t-il pas crit, en parlant de l'auteur des Fleurs du Mal, dans une Causerie du Lundi : C'est un parfait copiste ! Alors que de nos jours tous les grands potes ou peu prs tous se disent ses disciples avec joie et orgueil.

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  • Cherchons, d'abord, ce qu'il y a de commun entre Godoy et Baudelaire. Il y a la musique. Une musique douce, pn-trante. Il y a la richesse de la rime, le choix des harmonies.

    Je n'aime pas, en Baudelaire, l'homme. Il est trop char-nel, trop morbide. Mais en tant que pote, quel parfait ma-gicien ! Quelle aisance dans ses alexandrins ! Quelle richesse dans son vocabulaire ! Quelle tonnante musique dans ses sonnets ! Il tait bien l'artiste je ne dis pas l'homme que le jeune Godoy recherchait. Son talent, encore en gesta-tion, mrissait au contact magique de l'uvre baudelairienne. Il mrissait tel point qu'il clatait dj en tincelles !

    En 1925, Godoy dbute dans les lettres avec des sonnets, forme qu'il ne cesse d'affectionner.

    1927. Il publie un recueil : Triste et Tendre (Deux mots qui se retrouvent souvent sous la plume de Baudelaire). Il atteint, d'emble, l'antichambre de la notorit. La Critique se penchera dornavant avec l'intrt sur sa production.

    Paraissent ensuite : Carnaval de Schumann, Le Drame de la Passion, Monologue de la Tristesse, Colloque Mystique, Les Litanies de la Vierge.

    1930. Armand Godoy, sduit par les beaux paysages de notre

    Romandie, se fixe Lausanne puis Leysin d'o il fera, parfois, une apparition l'Abbaye de Saint-Maurice. Sa production est rgulire et de mme facture. Le Chemin de la Croix et Brviaire en forment l'essence. C'est l'occa-sion d'un grand deuil que le pote dcouvre une autre inspi-ratrice : la souffrance.

    Un grand soleil se met alors briller sur son uvre : l'espoir. Ni les tourments du monde, les avilissements hu-mains, ni les hrsies, les atrocits, ni les diverses formes d'expression qu'il adoptera ne pourront en ternir l'clat.

    Ah ! si je pouvais, Seigneur, t'offrir une nouvelle Jeunesse, la force de mes jours aveugles, celle Dont j'avais bti mes fiers palais blasphmatoires...

    C'est du vibrant mysticisme. Un lan passionn, total et volontaire dut le possder au moment o il composait ces

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  • beaux vers. Il est, ici, dans la mme abside que Claudel quand il chantait :

    Seigneur, Il n'y a pas besoin que je sois mort pour que vous viviez ! Vous tes en ce monde visible comme dans l'autre. Vous tes ici, Vous tes ici et je ne puis tre autre part qu'avec Vous.

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  • On remarquera qu'il y a plus de grandeur chez Claudel Mais combien la modestie de Godoy est humaine, sincre ! Que le ton est, chez celui-ci, merveilleusement color et musical, tandis que, chez celui-l, transpire une pointe de grandiloquence.

    Chez Claudel la crature doit s'effacer, plus ou moins totalement, pour mriter le ciel et jouir de l'Eternel. Chez Godoy, et c'est plus vrai, elle doit souffrir :

    Tout est consomm, Seigneur, je sais que pour revivre Il me faut saigner sur les cailloux de ton calvaire...

    L'exprience aidant, Godoy purifie son art. Il carte l'abondance, revoit sa langue, tte de la posie libre, re-vient sans tarder au classicisme et publie, chez Grasset, Don Juan et Dulcine. L'amour y est chant. Mais un amour sans abcs. Pur comme une source cristalline. Les amours sales sont chez lui svrement confondues.

    Armand Godoy nous a donn galement une deuxime dition sur Milosz : Le Pote de l'Amour. A ce propos, coutons Jean de la Varende : Ce livre de Godoy con-sacr Milosz est une sorte de chef-d'uvre de compo-sition. Il renseigne et suggre ; il agit doublement par l'ap-pel l'esprit et l'incitation au sentiment. Il est bien rare qu'aprs une page de rfrences, de renseignements, n'in-terviennent quelques feuillets d'o s'envole l'oiseau de feu dans un mouvement lyrique et sr qui entrane l'me saisie.

    C'est vraiment le livre typique pour rvler un pote. Il comporte dans son expression un style dont la charge, la surcharge, ou soudain le brusque dnuement, s'associent au mouvement de l'ide ; le lyrisme du livre a le mme rythme que celui du pote qu'on veut rvler. On pourrait dire que pareil ouvrage, qui relve le plus souvent de l'essai critique, est ici le seul pome en prose que notre cher Ar-mand ait voulu et su composer. L'expansion dominatrice dont il est embras ne permet pas de se diminuer, de se contrler. Je pense toujours que derrire ces phrases, la

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  • litanie de ces mots, il y a une uvre ncromancienne... L'homme disparu reparat, sa forme se dlivre, son corps astral surgit et tend se matrialiser... Il ne reste aucun souvenir du livre ; ne demeure que son dessein, que la r-surgence d'une me, presque d'une forme. Le sentiment qu'on en garde est global, ne se dtaille pas, il est tout en-tier dans la force vocatrice, et encore en face de lui il m'est difficile de la sparer, de l'isoler comme on spare des strophes. Je pense, en face de ces lignes noires, de ces pa-ges, de sa masse imprime, au corps sombre et brlant encore de la fuse qui, dans la nuit du monde, a fait pleuvoir des toiles.

    Voil qui dit mieux qu'un volume ce que nous apporte ce beau livre.

    On a voqu souvent, dans le monde de la critique, un certain lien de parent littraire entre Godoy et Verlaine. L'affirmation a pass par Marc Brimont. Je ne vois, pour ma part, aucune similitude entre l'un et l'autre. Ni avec Rimbaud du reste. Il y a bien, chez Godoy, comme chez Verlaine, une forte tendance la mditation. Mais chez tous les potes cette tendance est plus ou moins marque. Chez Godoy, le mot a plus de poids que chez Verlaine, ce dernier sacrifiant parfois le sens la musique. En tant qu'homme, Verlaine, on le sait, tait un dvoy. Et l'homme influe sur l'uvre. Non sur l'art mais sur l'ide. Et il faut admettre que l'ide, parfois, rend un vers brutal alors qu'il aurait gagn du ct de la mlancolie...

    Les distinctions littraires et honorifiques qu'a obtenues Armand Godoy ne se comptent plus. Le gouvernement fran-ais lui a remis, dernirement, les insignes d'officier de la Lgion d'honneur. Le pote couronn a rpondu par un admirable

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  • sonnet qui dit bien son amour pour la France, sa patrie spirituelle :

    J'coute souvent la voix de la brise lointaine, Le chant des palmiers qui beraient jadis mon enfance Et les longs soupirs de cette

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