Les huguenots entre l'obéissance au roi et l'obéissance à Dieu

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  • Les huguenots entre l'obissance au roi et l'obissance DieuAuthor(s): Hugues DaussySource: Nouvelle Revue du XVIe Sicle, Vol. 22, No. 1 (2004), pp. 49-69Published by: Librairie DrozStable URL: http://www.jstor.org/stable/25599002 .Accessed: 14/06/2014 01:26

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  • Nouvelle Revue du Seizieme Siecle - 2004 - N? 22/1, pp. 49-69

    LES HUGUENOTS ENTRE L'OBEISSANCE AU ROI

    ET L'OBEISSANCE A DIEU

    En 1560, quelque temps apres la mort du roi Fran?ois II, alors que Cathe rine de Medicis s'appretait a lui demander un service, Soubise lui avait

    repondu ? qu'elle ne luy fist que commander pourvu qu'il n'y allast de sa

    conscience?!. Cette replique, servie spontanement par le gentilhomme cal

    viniste, traduisait bien le dilemme auquel il etait confronte. A l'image de tous les huguenots, il avait peine a concilier deux devoirs d'obeissance: celui qu'il devait au roi en tant que sujet et celui qu'il devait a Dieu en tant

    que chretien. Cette dualite s'est averee un probleme central des guerres civiles qui ont ravage le royaume de France dans la deuxieme moitie du XVF siecle et seule sa resolution a permis de mettre un terme a cet intermi nable conflit. Afin de saisir toute la complexite du cas de conscience qui s'est alors pose aux calvinistes fran?ais, il faudra commencer par retrouver les principes ideologiques fondamentaux de la reflexion huguenote sur le theme de l'obeissance, avant d'examiner la maniere dont les reformes les ont appliques puis depasses du debut des troubles, en 1560, jusqu'a l'edit de Nantes. Cette evolution pourra etre declinee en trois temps. On distinguera une premiere periode, de la Conjuration d'Amboise jusqu'a la Saint-Bar

    thelemy, pendant laquelle les huguenots se sont efforces de conjuguer les deux devoirs d'obeissance, puis une deuxieme phase, durant laquelle leur

    position s'est radicalisee a la suite du massacre du 24 aout 1572, et enfin une ultime periode, ouverte par la mort de Monsieur en juin 1584, qui les a vus allier Faudace et la moderation dans le but de parvenir a resoudre le conflit

    qui dechirait leurs consciences. Les fondements de la reflexion conduite par les reformes fran?ais sur la

    question de l'obeissance au prince doivent d'abord etre recherches dans l'oeuvre de Calvin. Dans le chapitre XX de son Institution de la Religion Chrestienne, intitule Du gouvernement civil, le reformateur genevois evoque assez longuement l'obeissance due aux autorites. Selon lui, les

    Magistrats detiennent ?une commission bailiee de Dieu? qui fait d'eux ses

    1 Memoires de la vie de Jean de Parthenay-Larcheveque, sieur de Soubise, edition avec une preface et des notes par Jules Bonnet, Paris, L6on Willem libraire, 1879, p. 49.

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  • 50 HUGUES DAUSSY

    ?lieutenants et vicaires?. II en deduit que les sujets du prince ordonne de Dieu ont le devoir de lui ? porter honneur et reverence ? et que cette obliga tion de fidelite est induite par la soumission dont ils doivent faire preuve a

    l'egard de la volonte du Createur:

    lis doyvent garder ceste obeissance pour la crainte de Dieu, comme s'ils ser

    voyent a Dieu mesme, d'autant que c'est de luy qu'est la puissance de leur

    prince2.

    Plus loin, il poursuit: lis se doivent rendre suiets a eux en toute obeissance, soit qu'il faille obeir a leurs

    ordonnances, soit qu'il faille payer imposts, soit qu'il faille porter quelque charge publique qui appartienne a la defense commune, ou soit qu'il faille obeir a

    quelques mandements. Toute ame, dit sainct Paul, soit suiette aux puissances qui sont en preeminence. Car quiconque r6siste a la puissance resiste a l'ordre mis de Dieu (Rom. 13, l)3.

    En s'appuyant sur V Epitre aux Romains4, Calvin semble proner une obeis sance absolue qui ne souffre aucune exception. Pourtant, quelques para graphes plus bas, il nuance son propos en evoquant les ? magistrats infideles a leur vocation ?, c'est-a-dire ceux qui se comportent en tyrans. II maintient d'abord que ces princes, pour violents et injustes qu'ils puissent etre, conservent une majeste inviolable car ils sont un chatiment de Dieu, ?eslevez de luy pour punir l'iniquite du peuple ?5. Toutefois, il consent a un

    assouplissement de cette regie dans un cas bien precis: Mais en l'obeissance que nous avons enseignee estre deue aux superieurs, il y doit avoir tousiours une exception, ou plustost une reigle qui est a garder devant toutes choses: c'est que telle obeissance ne nous destourne point de l'obeissance de celuy sous la volonte duquel il est raisonnable que tous les edits des Rois se

    contiennent, et que tous leurs commandements cedent a son ordonnance, et que toute leur hautesse soit humiliee et abaissee sous sa maieste. Et pour dire vray, quelle perversite seroit-ce, afin de contenter les hommes, d'encourir 1'indigna tion de celuy pour l'amour duquel nous obeissons aux hommes? Le Seigneur done est Roy des Rois, lequel, incontinent qu'il ouvre sa bouche sacree, doit estre sur tous, pour tous et devant tous escoute. Nous devons puis apres estre suiects aux hommes qui ont preeminence sur nous, mais non autrement en luy. S'ils vien nent a commander quelque chose contre luy, il nous doit estre de nulle estime. Et ne faut avoir en cela aucun esgard a toute la dignite des superieurs, a laquelle on

    2 Jean Calvin, Institution de la Religion Chrestienne, edition critique publiee par Jean Daniel Benoit, Livre quatrieme, Paris, Vrin, 1961, p. 527-528. Cette Edition se fonde sur

    le texte de la traduction francaise de 1560 tout en faisant apparaitre les modifications suc cessives apportees par Calvin a son ouvrage au fil des Editions.

    3 Ibid., p. 528.

    4 ?Que chacun se soumette aux autorites en charge. Car il n'y a point d'autorite" qui ne

    vienne de Dieu et celles qui existent sont constitutes par Dieu. Si bien que celui qui rSsiste a l'autorite* se rebelle contre l'ordre Etabli par Dieu.? ?pftre de saint Paul aux

    Romains, 13, 1-2. 5

    Jean Calvin, Institution de la Religion Chrestienne, op. cit., p. 530.

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  • ENTRE L'OBEISSANCE AU ROI ET L'OBEISSANCE A DIEU 51

    ne fait nulle injure quand elle est submise et ranged sous la puissance de Dieu, qui est seule vraye au prix des autres6.

    Ainsi, l'obeissance due au prince se trouve-t-elle etre limitee par l'obeis sance que tout chretien doit prioritairement a Dieu. Le roi qui viendrait a

    requerir de ses sujets qu'ils agissent contre la volonte divine pourrait done

    legitimement voir ses ordres ignores sans que cette desobeissance soit consideree comme reprehensible. On voit ainsi apparaitre l'idee d'une hie rarchie entre la soumission a la volontd de Dieu et la reverence due aux

    superieurs. Celle-ci s'appuie sur un passage des Actes des Apotres, egale ment cite par Calvin :

    Mais puisque cest edit a est6 prononc6 par le celeste heraut sainct Pierre, qu'il faut plustost obeir a Dieu qu'aux hommes (Actes 5, 29)7, nous avons a nous consoler de ceste pensee, que vrayement nous rendons lors a Dieu telle obeis sance qu'il la demande, quand nous souffrons plustost toutes choses que decli nions de sa saincte parolle8.

    Le principe petrinien qui est ici enonce justifie le refus du sujet d'obeir a un

    prince impie, mais il restreint cette insoumission a une desobeissance

    passive. II s'agit seulement de ne pas accomplir les actes commandes qui s'averent contraires au respect de la volonte divine et non de se rebeller contre F autorite du prince. En effet, comme le fait observer Marc-Edouard

    Cheneviere, Calvin ne preche pas la revoke contre un roi que ses fautes rendent indignes d'etre obei. Ce prince n'est pas prive de sa puissance, mais c'est simplement Facte particulier par lequel il invite ses sujets a desobeir a Dieu qui se trouve prive de puissance9. Afin d'illustrer cette position theo

    rique par un cas concret, on peut evoquer F attitude que doivent adopter, si l'on suit le Reformateur, les huguenots face au roi de France lorsque celui ci veut les obliger a suivre les rites catholiques. Ils doivent lui desobeir en continuant a celebrer le ? vrai? culte de Dieu, c'est-a-dire le culte reforme, mais ils restent dans Fobligation de suivre rigoureusement les commande ments de leur prince dans tous les domaines ou il n'ordonne pas contre la volonte divine. II s'agit done d'une desobeissance selective et non globale.

    Tout semble done parfaitement clair dans la pensee de Calvin. Pourtant, il est un passage de F Institution qui introduit une incertitude dans le degre de desobeissance qu'il est loisible de manifester face au prince contempteur du vouloir divin. Les principes qui ont ete exposes plus haut restent quoi qu'il arrive valables pour les ?personnes privees?, mais il peut en aller autrement des magistrats inferieurs, ?constituez?, selon lui, ?pour la

    6 Ibid., p. 536.

    7 ?II faut obeir a Dieu plutot qu'aux hommes?. Actes des Apotres, 5, 29. 8 Jean Calvin, Institution de la Religion Chrestienne, op. cit., p. 537.

    9 Marc-6douard Cheneviere, La pensee politique de Calvin, Paris, 1937, p. 354.

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  • 52 HUGUES DAUSSY

    defense du peuple, pour refrener la trop grande cupidite et licence des Rois?. Ceux-ci, compares aux Ephores spartiates ou aux Demarques athe

    niens, pourront etre notamment10 ?en chacun royaume les trois estats quand ils sont assemblez?. A ces autorites subalternes, Calvin consent non seule

    ment l'autorisation, mais encore attribue le devoir d'opposer au souverain

    impie et tyrannique une resistance effective:

    A ceux qui seroyent constituez en tel estat, tellement ie ne defendroye de s'op poser et resister a 1'intemperance ou cruaute des Rois, selon le devoir de leur

    office, que mesmes s'ils dissimuloyent, voyans que les Rois desordonnement vexassent le povre populaire, i'estimeroye devoir estre accusee de pariure telle

    dissimulation, par laquelle malicieusement ils trahiroyent la liberte du peuple, de

    laquelle ils se devroyent cognoistre estre ordonnez tuteurs par le vouloir de

    Dieu11.

    Tracee sur la base d'une argumentation de nature ?constitutionnelle?, la voie vers une desobeissance active, vers une reelle resistance a la volonte du

    prince, se trouve ainsi ouverte, mais l'imprecision la plus totale demeure sur

    les modalites et le degre souhaitables de cette opposition. Cette ambiguite, soulignee par Quentin Skinner12 et Denis Crouzet13

    dans leurs analyses de la pensee de Calvin, est entretenue par la presence de

    jugements plus severes contre le souverain impie dans des expressions ulte

    rieures de la reflexion du Reformateur. Des la deuxieme edition latine de

    1'Institution, en 1539, la position de Calvin est conforme a celle qui vient d'etre exposee14. Sans qu'elle soit jamais remise en cause, cette doctrine

    connait toutefois quelques inflechissements a partir des annees 1550. Plu sieurs textes temoignent ainsi d'une evolution plus ou moins nette, comme ces sermons, recemment relus par Max Engammare, ou l'idee d'un devoir de resistance contre le tyran idolatre se fait plus precise. Des 1552, dans un sermon sur Daniel, Calvin laisse entre voir la possibilite d'une desobeis sance active, voire violente:

    Or il est vrai [...] nous sommes tenus d'obeir a nos princes, voire sinon qu'ils s'eslevent a l'encontre de Dieu. Mais quand ils voudront desroguer a sa majeste,

    qu'ils entreprendront plus qu'il ne leur est permis, si les princes s'eslevent

    jusques la, fi, fi, ce n'est qu'ordure d'eux [...]. Mais quand ils s'esleveront contre

    10 La notion de magistrats inf6rieurs demeure difficile a cerner car elle est fluctuante en

    fonction des auteurs et des dates auxquelles ils ont redige leurs ouvrages. D'abord res

    treinte aux Etats gSneraux, la signification de ce terme s'est peu a peu elargie pour fmir

    par englober tous ceux qui, a divers titres, possedent une parcelle de puissance publique. 11

    Jean Calvin, Institution de la Religion Chrestienne, op. cit., p. 535-536. 12

    Quentin Skinner, Les fondements de la pensee politique moderne, Paris, Albin Michel,

    2001, p. 619-621. 13

    Denis Crouzet, La genese de la Reforme frangaise (1520-1560), Paris, Sedes, 1996,

    p. 314-315. 14

    Quentin Skinner, Les fondements de la pensee politique. ..,op. cit., p. 618-619.

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  • ENTRE L'OBEISSANCE AU ROI ET L'OBEISSANCE A DIEU 53

    Dieu, il faut qu'ils soient mis en bas, et qu'on ne tienne plus compte d'eux non

    plus que de savattes [...] Quand ils commanderont qu'on se polue en idolatrie,

    qu'ils voudront qu'on consente a toutes les abominations qui sont contraires au

    service de Dieu, et qu'on y communique, 6, ils ne sont pas dignes d'estre reputes princes, ne qu'on leur attribue aucune autorite^5.

    Difficile a interpreter avec surete, ce passage peut ouvrir la voie, selon l'op tique dans laquelle on le lit, a une revoke visant dechoir le prince de toute autorite. Mais il peut egalement etre compris de maniere plus restrictive, comme un appel a seulement ignorer ses commandements en matiere de

    religion et a lui nier tout pouvoir dans ce domaine, sans pour autant remettre en cause le principe plus general de sa domination. Entre 1552 et 1554, c'est dans son Commentaire sur les Actes des Apotres que Calvin precise quelque peu sa pensee. II y affirme que ? si un roi, prince ou magistrat se comporte en sorte qu'il diminue la gloire de Dieu, il ne devient rien d'autre qu'un homme ordinaire ?, ce qui tend a accrediter l'hypothese d'une perte totale de

    puissance. Plus loin, il soutient qu'il est ?possible de...

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