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  • Pierre jourde - Le Tibet sans peine

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    Prsentation

    Ce rcit de voyage a t rdig durant une rsidence dun mois la villa Marguerite Yourcenar, dans le Nord, par un auteur qui naime pas beaucoup les rcits de voyage, sans doute cause des dangers dexotisme et de navet raliste quils comportent. Ctait se confronter un problme proche de celui pos par Pays perdu. Et, comme dans Pays perdu, cest aussi lnigme de la beaut du monde que lon tente dy rendre sensible.

    Le texte rapporte, vingt-cinq ans aprs, trois voyages successifs dans lHimalaya, plus prcisment dans cette rgion du Nord-ouest de lInde qui conserve sa culture tibtaine, voyages effectus au dbut des annes 80. La difficult consistait articuler ces trois voyages, effectus dans des conditions diffrentes, sans tomber dans la redite. Do une architecture narrative qui se rapproche de celle des romans de lauteur, avec entrelacement de plusieurs niveaux temporels.

    Outre le Zanskar, le Ladakh, le Cachemire et lInde, il est question dans ce livre des petits blancs de la banlieue parisienne, au tournant des annes 70-80, confronts la fin du mythe de la route des Indes.

    Une partie du manuscrit, en cours dcriture, a donn lieu, lcole des Hautes tudes, une sance change de lectures et de traductions croises avec un texte du romancier chinois dorigine tibtaine A Lai, sur le thme de la route.

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    Extrait

    Le dcor opre une sorte de rvolution complte, nous basculant cul par-dessus tte. Le ciel est devenu noir et granuleux comme le basalte, tachet de lichen blanchtre. Les points de repre terrestres, couleurs et formes, ont disparu, pour se fondre dans une uniformit blanche. Les premiers flocons parcourent leurs itinraires alatoires. Tout en nous adressant de petits signes pour nous certifier ngligemment quen effet, cest bien l, ils semblent, dans leur hsitation, parodier notre dmarche incertaine. Aprs quoi ils sen vont effacer les dernires traces visibles, comme les oiseaux picorant les bouts de pain du petit Poucet. Nous prfrerions viter logre.

    Les illusions de la neige et la fantaisie des formes nous droutent. Est-ce bien lui, le Shingo la, qui nous considre du haut de ses cinq mille six cents mtres ? Il ressemble plus un sommet qu un col. En fait il ne ressemble rien. Ou bien une mduse gante, un rorqual abandonn par le dluge, vautrant absurdement sa masse de fanons en altitude. A un fragment de Tohou Oubohou venu seffondrer l, un dbordement du chaos. Un bloc de nuage et de ciel a chu l-haut. Ces nuances mtalliques ne ressemblent pas aux couleurs terrestres. Contre le noir du ciel pointill de blanc, une phosphorescence dabysse parat en maner. Nuit inverse, tnbre vue dans un miroir.

    Comment attribuer le nom de col la chose monstrueuse que nous apercevons, loin encore, des altitudes effarantes ? Ce nest sans doute que lultime monte. Le vrai passage doit rester encore hors de vue, un peu plus haut, cach derrire les plis bleutres de la chose, comme un visage dfigur sous un voile. Nous avons beau monter, patauger de plus en plus profond dans la neige, jusquaux cuisses, nous navons pas lair de nous rapprocher du tout. Ou bien cest le col qui recule, encore et encore, jouant avec nous comme une norme bte avec des insectes. On dirait quil nous attendait pour dclencher ses mtores. Ou peut-tre ne daigne-t-il se montrer que dans tout lappareil de sa puissance, entour de sa pyrotechnie de vents, de nues, de prcipitations. Nous nous sentons infimes.

    Jai dtest lle de R lt, ses embouteillages, ses hordes cyclistes, ses plages sans posie. Mais je ne jurerais pas qu cette seconde trs prcise, je ne prfrerais pas tre sur un vlo plutt que dans la neige, essayant dapprocher un glacier dont on aperoit encore vaguement quelques centaines de mtres, de profil, lnorme langue fibreuse et bleutre, le haut se perdant dans la brume et les paquets de neige virevoltant.

    Jentends, non pas sur un vlo dans lHimalaya ( jimagine que, parmi toutes les possibilits loufoques des dfis de lextrme , le Pacifique la rame, les Andes en rollers, lAmazonie en troka, lAntarctique en chasses, le Sahara en baignoire, il se trouvera bien quelquun pour tenter lHimalaya en bicyclette hollandaise, toutefois, dans lensemble le vlo y est peu pratiqu, les concessionnaires y sont rares et pauvres), mais bien sur une plate piste de lle de R, en t.shirt, le soleil sur les paules, pdalant paresseusement vers des plaisirs ordinaires avec des gens ordinaires au bord dune mer ordinairement bleue.

    Nous consacrons normment dnergie faire du sur-place. Thierry et moi avons pris la tte de la colonne, les deux autres suivent quelques dizaines de mtres. Le temps passe. De minute en minute, le banc de flocons que nous brassons grossit et se densifie. On pourrait presque dtailler le systme de leurs branchies. Ce piquetage couvre progressivement tout lcran de lespace. Larrire plan sefface, avec ses reliquats de taches brunes ou verdtres, ses profondeurs et ses altitudes, pour laisser se dployer une blanche et froide fantasmagorie. Encore un peu de temps, il ny aura plus que du blanc. Du blanc qui se sera substitu au temps, au lespace, au mouvement, la pense mme. Du blanc sans issue et sans repres. Une dure blanche, indtermine. Une ide de blanc rgnant sans partage en nous, suscitant des souvenirs blancs, des projets blancs.

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    Cest peut-tre a, la grande passe, une force de gravit qui, lorsquon lapproche, attire hors des lois de lunivers ordinaire. Elle nous a sduits, comme les prestiges de la puret affolent les grands illumins. Ds que nous lavons vue, dans son affreuse splendeur, nous navons pas pu ne pas aller vers elle, sans rflchir.

    Je nai pas froid, dailleurs. Juste un engourdissement lger aux pieds. Je me sens bien. Je peine confortablement. Je patauge dans du polochon et de ldredon. Je marche comme on va se mettre au lit. Les flocons de neige se posent sur mon nez, sur mes lvres, dans mon cou, en mouches caressantes. Ils grouillent sur mes lunettes de soleil, ce qui de toutes faons ne change rien, puisquil ny a plus queux voir. On les dirait suscits par lternelle, glaciale et pure dcomposition de lnorme cadavre du Shingo la. Je menfonce dans un tendre essaim, je disparais, butin en douceur. Et puis laspect du glacier se prte si bien lide de passer de lautre ct du monde que le dsir de cette transcendance sajoute lurgence de la survie pour nous donner la force davancer, prsent presque laveugle, et aussi emptrs que si nous randonnions en scaphandre par quinze mtres de fond.

    Nous ne parlons presque plus, mais chacun de nous a senti natre chez lautre lalarme. Et je me demande si lespce denchantement tactile et visuel que nous prouvons, la place de la souffrance laquelle nous pourrions nous attendre, ne fait pas partie du danger.

    La neige tend donner mes ides la mme confusion grsillante quune interfrence dans une mission de radio. Je parviens tout de mme entendre des phrases dcrivant une situation inquitante. Elles parlent de randonneurs gars en haute montagne en pleine tempte de neige. Les corps recherchs plusieurs jours aprs, jamais trouvs, puis mergeant un jour par hasard, la faveur dun glissement du nv ou dun redoux, dans un bon tat de conservation. Le froid sec : excellent pour la conservation. Une histoire banale, en dfinitive. Nous nous trouvons dans le cas o ces choses arrivent, comme a, tout naturellement. Je la reconnais, cette banalit, comme si je lavais toujours su. On meurt comme on va se coucher. Dans lHimalaya, plus de 5000 mtres, dans une tempte de neige, rien faire, on meurt quand mme dans son lit.

    Vers huit heures, enfin, nous partons. Le barbu enturbann qui conduit a bien lair dtre celui qui nous nous sommes adresss hier soir, mais rien ne nous assure quil ne nous emmnera pas Delhi ou Jammu.

    Notre camion transporte des tubes. Tous les camions Tata comportent, au-dessus de la cabine de conduite, une grande caisse carre, de moins de deux mtres sur deux. Cest l-dedans que nous allons voyager, en plein air. Il faut compter deux journes de camion dune douzaine dheures chacune.

    Le soleil na pas encore paru derrire les montagnes. Les valles plongent dans une ombre dense comme de leau glace. Le vent de la vitesse nous oblige nous recroqueviller les uns contre les autres. Laccumulation des pulls et des K way ne suffit pas calmer le froid accumul par la nuit, qui se jette prsent joyeusement notre cou.

    Les villages nous arrivent sans prvenir. Passent les regards graves de fillettes morveuses vtues de pyjamas fleuris. Elles sloignent immobiles toute vitesse, rapetissent avec leurs hameaux de terre qui se replient dans lhorizon comme des souvenirs.

    Les premires pentes srieuses nous ralentissent. La nuit a pondu des blocs de froid noir. Certains portent de minces couches de neige, blanches et dures comme des clats de coquille. La masse du camion entre leurs masses colossales semble minuscule. Il se glisse parmi eux avec des prcautions dinsecte. Les douceurs lacustres paraissent trs loin, et lon nimagine pas que quiconque puisse vivre parmi ces vestiges dapocalypse.

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    Pourtant, entre les rochers, sur les rochers, grouillent des centaines de corps envelopps dans de longues couvertures brunes, ou bien presque nus. Des hommes dresss, infiniment maigres, le regard fivreux sous les longs cheveux boucls. De vieilles femmes accroupies qui semblent avoir t modeles dans la poussire. Ils nous regardent passer comme des troupeaux de pingouins dvisageant lexplorateur antarctique, comme des asctes bibliques laissant passer la caravane du monde, comme les survivants dun dsastre.

    Mais ce ne sont que les plerins hindouistes qui se rendent au sanctuaire des grottes dAmarnath, ou en revienn