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Bataille Lascaux

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Georges Bataille Lascaux ou la naissance de l'art

Text of Bataille Lascaux

  • Il a t tir de ce tome neuvime des uvres compltes de Georges Bataille trois cent dix exemplaires sur Alfa. Ce tirage, constituant l'dition originale, est rigoureusement identique celui du premier tome qui seul est numrot.

    Il a t tir en outre vingtcinq exemplaires rservs la Libraide du Palimugre.

    Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation rservs pour tous les pays.

    Albert Skira, 1.955, pour Lascaux et Manet; ditions Gallimard, 1979, pour la prsente dition.

    Lascaux ou la naissance de l'art

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    IO uvres compltes de G. Bataille

    pour le montrer, aux donnes les plus gnrales de l'histoire des religions : c'est que la religion, du moins l'attitude religieuse, qui presque toujours s'associe l'art, en fut plus que jamais soli-daire ses origines.

    Je me suis born, en ce qui touche les donnes archologiques, les reprendre telles que les prhistoriens les ont tablies par un travail immense, qui demanda toujours une extraordinaire patience -- et souvent du gnie. C'est id le lieu de dire tout ce que ce livre doit l'uvre admirable de l'abb Breuil, auquel je suis particulirement reconnaissant d'avoir bien voulu m'aider de ses conseils quand j'ai commenc cet ouvrage. C'est l'tude archologique entreprise par lui Lascaux - et que l'abb Glory poursuit at~jourd'hui avec fruit - qui m'a permis d'crire ce livre. Je dois maintenant exprimer toute ma gratitude M. Har-per Kelley, pour son assistance amicale. Je tiens enfin remercier M. G. BaiJloud, dont les conseils m'ont t particulirement utiles.

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    Le miracle de Lascaux '

    LA NAISSANCE DE Ll ART 2

    La caverne de Lascauxl dans la valle de la Vzre, deux kilomtres de la petite ville de Montignac, n'est pas seulement la plus belle, la plus riche des cavernes prhisto-riques peintures; c'est, l'origine, le premier signe sensible qui nous soit parvenu de l'homme et de l'art.

    Avant le Palolithique suprieur, nous ne pouvons dire exactement qu'il s~agit de l'hmnme. Un tre occupait les cavernes qui ressen1blait en un sens l'homtne; cet tre en tout cas travaillait, il avait ce que la prhistoire appelle une industrie, des ateliers o l'on taillait la pierre. Mais jamais il ne fit

  • 12 uvres compltes de G. Bataille

    Nous n'avons ajout, malgr tout, que peu de chose aux biens que nos prdcesseurs immdiats nous ont laisss : rien ne justifierait de notre part le sentiment d'tre plus grands qu'ils ne furent. L'

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    14 uvres compltes de G. Bataille

    natre. Elles ne sont pas, comme celles~ci, issues d'un monde dont nous ne savons que le peu de ressources qu'il eut, limi-tes la chasse et la cueillette, ou que la civilisation rudi-mentaire qu'il avait cre, celle dont tmoignent seuls des outils de pierre ou d'os et des spultures. Mme la date de ces peintures ne peut tre value qu' ]a condition de laisser dans l'esprit un flottement dpassant dix millnaires! Nous reconnaissons presque toujours les animaux reprsents, nous devons attribuer le souci de les figurer quelque inten-tion mabrique. Mais nous ne savons pas la place prcise que ces figures ont eue dans les croyances et dans les rites de ces tres qui vcurent bien des millnaires avant l'histoire. Nous devons nous borner les rapprocher d'autres peintures -ou de diverses uvres d'art~- des mmes temps et des mmes rgions, qui ne sont pas moins obscures nos yeux. Ces figures sont effectivement en assez grand nombre : la seule caverne de Lascaux en offre des centaines et il en est d'autres, fort nombreuses, dans des grottes de France et d'Espagne. Lascaux ne nous apporte des peintures les plus anciennes que l'ensemble le plus beau, le plus intact. Si bien que sur la vie et la pense de ceux qui eurent les premiers le pouvoir de nous donner d'eux-mlnes cette communication profonde, mais nigmatique, qu'est une uvre d~art dtache, nous pouvons dire que rien ne nous renseigne davantage. Ces peintures, devant nOus, sont miraculeuses, e1les nous commu-niquent une motion forte et intime. Niais elles sont d 1autant plus inintelligibles. On nous dit de les rapporter aux incan-tations de chasseurs avides de tuer le gibier dont ils vivaient, mais ces figures nous meuvent, tandis que cette avidit nous laisse indiffrents. Si bien que cette beaut incomparable et la sympathie qu'elle veille en nous laissent pniblement suspendu.

    LE MIRACLE GREC ET LE MIRACLE DE LASCAUX 1

    Quelque ennui que nous en ayons, les sentiments fOrts que Lascaux nous inspire sont lis ce caractre suspendu.

    ~~fais si malaiss que nous demeurions dans ces conditions d'ignorance, notre attention totale est veille. La certitude

    Lascaux ou la naissance de l'art 15 l'emporte d'une ralit inexplicable> en quelque sorte mira-culeuse, qui appelle l'attention et l'veil.

    Nous voici devant la dcouverte renversante : vieilles de quelque vingt mille ans, ces peintures ont la fracheur de la jeunesse. Des enfants les trouvrent en entrant 1 dans la fissure laisse par un arbre dracin : un peu plus loin, la

    1 tempte n'aurait pas trac la voie qui mne au trsor des 1 Mille et Une Nuits qu'est la grotte.

    Nous connatrions nanmoins l'art le plus ancien par des uvres assez nombreuses, admirables parfOis, mais rien ne nous aurait arrach ce cri d'une stupfaction qui souffle. Ailleurs, nous devinons difficilement la forme dont le temps altra l'aspect et qui n'eut sans doute pas, au surplus, la beaut qui fascine le visiteur de Lascaux. La splendeur de ces salles souterraines est incomparable : mn1e devant cette richesse de figures animales, dont la vie ct l'clat nous tonnent, comment ne pas avoir, un instant, le sentiment d'un xnirage, ou d'un arrangement mensonger? lvfais jus-tement dans la mesure o nous doutons, o, nous frottant les yeux, nous nous disons : ((serait-ce possible? ))' l'vidence de la vrit vient seule rpondre au dsir d'tre merveill qui est le propre de l'homme.

    Il est vrai, si aberrant que cela soit, il arrive qu'un doute se maintienne contre l'vidence, et je suis oblig d'en parler, mn1e si 2 ma dmonstration est superflue. N'ai-je pas tnoi-mme entendu, dans la grotte, deux touristes trangers expri-mer le sentiment d'avoir t mens dans un Luna-Park de carton? Il va sans dire, aujourd'hui, que la supposition . d'un tel faux ne rnontre que l'ignorance ou la navet de qui la fait. Comment, sans erreur, accorder une fabrication aux documents d~j connus? Mais surtout, qui l'aurait fait rpon-dre aux exigences de la critique savante, q'appuient, par-del la comparaison, la gologie, la chimie et la connais~ sance minutieuse des conditions de conservation de ces uvres millnaires? Il est certain que, dans ce dmnaine, la plus modeste tentative de faux serait vite dcele : que dire de cette caverne o s'accumule la multitude des dtails insigni~ fiants, des gravures presque indchiffrables et des enchev-trements parfaits 3 ?

    J'insiste sur la surprise que nous prouvons Lascaux. Cette extraordinaire caverne ne peut cesser de renverser qui la dcouvre : elle ne cessera jamais de rpondre cette

  • !6 uvres compltes de G. Bataille

    attente de miracle, qui est, dans l'art ou dans la passion, l'aspiration la plus profonde de la vie. Souvent nous jugeons enfantin ce besoin d'tre merveill, mais nous revenons la charge. Cc qui nous parat digne d'tre aim est toujours ce qui nous renverse, c'est l'inespr, c'est l'incsprable. Cop.1me si, paradoxalement, notre essence 1 tenait la nos-talgie d'atteindre ce que nous avions tenu pour impossible. De ce point de vue, Lascaux runit les conditions les plus rares : le sentiment de miracle que nous donne aujourd'hui la visite de la caverne, qui tient d'abord l'extrme chance de la dcouverte, se double en effet du sentiment d'un carac-tre inou qu'eurent ces figures aux yeux mmes de ceux qui vcurent au temps de leur cration. Lascaux se place pour nous, ds maintenant, parmi les merveilles du monde : nous sommes cependant en prsence de l'incroyable richesse qu'amoncela la suite des temps. Que devait, ds lors, tre le sentiment des premiers -hommes, au milieu desquels, sans qu'videmment ils en tirassent une fiert semblable aux ntres (si sottement individuelles) 2, ces peintures eurent videmment un prestige immense? Le prestige qui se lie, quoi qu'on pense, la rvlation de l'inattendu 3 C'est en ce sens surtout que nous parlons du miracle de Lascaux, car Lascaux, Phumanit juvnile, la premire fois, n1esura l'tendue de sa richesse. De sa :richesse, c'est--dire du pouvoir qu'elle avait d'atteindre l'inespr '1, le merveilleux.

    La Grce elle aussi nous donne un sentiment de miracle, mais la lumire qui en mane est celle du jour; la lumire du jour est moins saisissable : pourtant, dans le temps d'un clair, elle blouit davantage.

    L'homme de Lascaux 1

    DE L'HOMME DE NiANDERTAL A L'HOMME DE LASCAUX

    La caverne dont nous donnerons plus loin la description s'ouvre aujourd'hui un peu au-dessous du sol, aux lisires du monde industriel, quelques heures de Paris 2 Nous sommes ncessairen1ent frapps -- frapps l'extrme -par le contraste de la civilisation qu'elle reprsente, et qu'elle reprsente dans son clat, avec-la vie qui nous entoure. I\fais nous ne devons pas oublier que le nliracle dont elle t1noigne est celui d'une priode de l'hun1anit entire, qui connut un art admirable. De cet art, Lascaux n'est que l'exemple le plus riche : cette caverne est le prisme o se reflte l'pa-nouissement, l'accomplissement de l'art et de la civilisation .

    La priode qu' dfaut de terme plus valable nous sommes rduits nommer ) n'est pas exactement la premire priode de l'homme. Ce n'est que la premire phase de l'ge dcrit par les prhistoriens sous le norn de Palo-lithique suprieur - ou de Leptolithique - laquelle il leur arrive encore de donner parfois le nom moins prcis, moins scientifique, mais plus heureux, d'

  • !8 uvres compltes d

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