La raison d'être du mal d'après saint Augustin

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Text of La raison d'être du mal d'après saint Augustin

  • MUSEUM LESSIANUM, SECTION THOLOGIQUE n 17

    Grard P H I L I P S Matre en Thologie

    La Raison d'tre du Mal

    d'aprs saint August in

    DISSERTATION PRSENTE POUR LE GRADE

    DE MATRE AGRG EN THOLOGIE

    DE L'UNIVERSIT GRGORIENNE DE ROME

    E D I T I O N S D U M U S U M L E S S I A N U M Association sans but lucratif

    I ) , Rue de* Rcollets, LOUVAIN (Belgique) E . D E S B A R A X , 24. rue de Namur, LOUVAIN

    PARIS : A . GIRAUDON, 5 6 , rue N . D . des Champs CASTBRMAN, 6 6 , rue Bonaparte BRUXELLES : A D E W I T , 53, rue Royale

    1927

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  • LA RAISON D'TRE DU MAL d'aprs saint Augustin.

  • MUSEUM LESSIANUM

    des Pres de la Compagnie de Jsus

    SECTION ASCTIQUE E T MYSTIQUE

    SECTION THOLOGIQUE

    SECTION PHILOSOPHIQUE

    SECTION MISSIOLOGIQUE

    Direction : MUSUM LESSIANUM, 11, rue des Rcollets, Lonvain. Dpositaire : . DESBARAX, Libraire, 24, rue de Namur, Lonvain.

    Voir la fin du volume, le catalogue des Publications.

    DITIONS ET PUBLICATIONS

    DIRIGES PAR

    LOUVAIN

  • IMPRIMATUR Leodii, die 18 jan. 1927

    t L . J. KERKHOFS Vie. Gen.

  • Nous adressons nos plus sincres temerctments tous ceux

    qui nous ont aid dans l'laboration de ce travail sur la doctrine

    de saint Augustin.

    Les vnrs professeurs de l'Universit Grgorienne, qui nous

    ont dirig dans cette tude avec autant de science que de d-

    vouement, les Rvrends Pires de la Taille et De Groot, ont

    mrit de notre fart une reconnaissance tris vive.

    Enfin, un cordial merci Monsieur l'Abb Jacques Munaut,

    notre collgue au Petit Sminaire de Saint-Trond, qui nous fut

    d'un prcieux secours four le travail de rdaction.

    A eux tous revient four une large fart le mrite de ce livre,

    que nous ddions en humble hommage la mmoire du grand

    saint Augustin, docteur de la grce et de la charit divines.

    Saint-Trond, le 19 janvier 1927.

  • La Raison d'tre du Mal d'aprs saint Augustin

  • 8 LA RAISON D'TRE DU MAL

    Le mal est une substance, ne d'un gnie malin, coternel de Dieu, affirmaient les Manichens. Cette opinion est un con-tre-sens. Augustin finit par le reconnatre : Ce dsordre, loin d'tre une substance, est l'ennemi mme de toute substan-ce ( i ) . En d'autres termes, le mal est une corruption du bien; c'est la privation d'un bien qui tait d la nature.

    Ainsi, la lumire de la philosophie platonicienne, illumin surtout par la foi catholique, il reoonnat enfin que tout ce qui existe est bon et don excellent de Dieu. Le mal que nous faisons vient de notre volont dprave; les maux que nous souffrons, Dieu nous les inflige comme de trs justes peines.

    Ce que j ' a i de bon [Seigneur], est votre ouvrage et le rsultat de vos dons; ce que j ' a i de mal, c'est mon propre pch et l'effet de votre justice (2).

    Cette vrit constamment expose lui vaut son clatante victoire sur les Manichens.

    L a difficult pourtant n'est pas compltement rsolue. Tout nuage n'est pas dissip. L'erreur rcente de Pelage va lui permettre de traiter fond la question.

    L e mal provient, non de l'action en vrit toujours parfaite de Dieu, mais de l'activit fausse de l'homme, ou mieux, de sa dfaillance. On en convient volontiers.

    Mais pourquoi Dieu, tout-puissant et infiniment bon, per-met-il un si grand mal, quand il pourrait l'empcher sans peine? Bien plus, connaissant d'avance la future damnation de tel homme, il le cre et permet ainsi sa chute dans le feu ternel.

    Puisque la grce de Dieu est requise pour tout acte bon, une grce plus abondante aurait pu conjurer le dsastre final. Pourquoi Dieu la refuse-t-il ? Cette rprobation irrvocable est-elle de la bont, de la misricorde?

    (1) Q u a e sine dubio non est substantia ; imo est inmica substantae Mot. Man. 8, n . P . L . 32, 1350.

    (2) B o n a m e a instituta tua sunt et dona tua ; m a l a mea delicta m e a unt et judicia tua. Conf. X , 4, 5; P . L . 32, 781.

  • INTRODUCTION 9

    Les Plagiens avaient cru trouver une solution trs simple. Ils attribuaient la volont libre de l'homme, non seulement les maux, mais encore tous les biens, alors que de ces biens nous sommes xedevables la seule grce de Dieu. Quelqu'un tait destin la gloire ou l'ternelle damnation, selon que les uvres de son propre fonds se trouveraient bonnes ou mau-vaises.

    Dieu accorde le pouvoir la volont humaine; man-cipe, celle-ci se confre le vouloir et l'agir ( i ) , en pleine possession de son acte, sans le secours de Dieu. En outre ces hrtiques, niant le pch originel, tenaient comme biens naturels et disposition innocente des maux en ralit dplorables, tels la concupiscence et la propension au vice (2).

    Mais Augustin le note finement, toute la difficult restait debout. L a ngation du pch originel et de la grce de Dieu la rendait mme plus embarrassante. Cela ressortira de toute cette tude.

    Augustin veut laisser au mal toute son extension; il dfend contre les propositions hrtiques l'affirmation catholique de la faute originelle, de la ncessit de la grce et de l'utilit des rprouvs.

    Ajoutons que bien souvent, crivant contre des paens et des chrtiens la foi mdiocre, il est amen exposer les raisons dernires pour lesquelles Dieu, pourtant si bon, permet les grandes calamits d'ici-bas.

    Les destructeurs des dieux antiques ont caus l'immense ruine de l'empire romain et du monde civilis, objectait-on communment cette poque. C'est contre cette accusation, que notre docteur dut exposer le vrai sens de la douleur et de l'preuve, en dmontrer la justice, en dcouvrir l'utilit et mme en faire reconnatre le bienfait. Plusieurs de ses plus beaux discours et son grand ouvrage De Civitate Dei ne sont-ils pas les fruits de ce labeur sacr?

    (1) Cfr. De Gratta Christi. 4; P . L . 44, 362. (2) Cfr . Op. impf. c. / a l . I , 71 ; P . L . 45, 1094.

  • IO LA RAISON D'TRE DU MAL

    Nous rechercherons avec Augustin pourquoi Dieu permet le tourment de ses enfants, leurs tribulations au milieu des vicissi-tudes d'ici-bas, leurs tentations multiples et le plus grand pril de l'ternelle damnation. L a solution de ces questions ne peut nous laisser indiffrents; leur tude, sous la direction d'un tel matre, peut nous faire esprer un grand profit.

    NOTRE BUT.

    Si l'on considre la dure de sa lutte contre les Manichens, ses sueurs de dix-neuf annes passes dfendre contre les Pla-giens la bont et la justice de Dieu, sa diligence repousser les accusations des gentils contre la religion chrtienne, Ton se rendra compte de la richesse de ces sources pour la solution du problme propos.

    Dans presque tous ses livres, hormis ses crits historiques contre les Donatistes, Augustin touche notre question, mais ne prsente toutefois nulle part une synthse de sa doctrine. Runir en un tout les lments pars, montrer comment l'ide du Docteur volue selon une seule et mme ligne droite et quelle clart cette gniale intelligence a rpandue sur tous les aspects du problme, la plus grande gloire de la bont divine : tel est notre but.

    Plusieurs choses sont connues et admises par tous ; nous n'en surchargerons pas notre ouvrage, nous bornant dvelopper ce qu'on expose plus rarement. Ainsi, nous omettrons de dvelopper les ides d'Augustin sur l'existence du libre arbitre, sur l'essence mtaphysique du mal qui est une privation d'tre, sur l'univer-salit de la tache originelle. Ce sont l choses manifestes et peu controverses chez les exgtes du saint Docteur.

    Mais pourquoi un Dieu bon a-t-il permis les maux que Ton rencontre dans la nature, pourquoi n'a-t-il pas empch que le pch sortt du libre arbitre, pourquoi surtout a-t-il tolr que la malice du pch primitif et sa misre portassent prjudice aux hommes : voil l'objet de nos recherches.

  • INTRODUCTION I I

    Il n'est, nous le verrons, aucun genre de malice que le grand Docteur n'ait considr, nul qu'il n'ait concili avec la bont, la puissance et la justice divines.

    L a grande, l'unique raison de la cration est l'amour de Dieu. Notre tude acheve, nous devrons conclure, avec saint Augustin, qu'aucun des maux dont nous sommes les tmoins n'a t permis par le Crateur, si ce n'est pour aider et relever les bons; car, ds le principe, son infinie bont a considr et aim ses enfants dans chacun de ses actes.

    La question est ardue. D'autant plus que l'homme, dont le champ intellectuel est restreint d'assez troites limites, ne parvient que laborieusement la considration des causes universelles. Ce qui tombe sous les sens, il le comprend aisment ; mais son esprit, la plus infime des substances spirituelles, n'em-brasse que difficilement tout ce qui dpasse les connaissances particulires.

    Si les hommes critiquent Dieu artiste, nous dit S. Augustin, c'est qu'ils ne comprennent pas son uvre : Quand un homme sans instruction entre dans l'atelier d'un artiste, il y voit beaucoup d'instruments dont il ignore l'usage, et s'il est tout fait insens, il les regarde comme superflus. Si, par m-garde, il tombe dans une fournaise ou s'il se blesse en touchant maladroitement un fer acr, il pensera sans doute qu'il y a des choses pernicieuses et nuisibles. Mais l'artiste instruit de leur usage se rira de la sottise de son visiteur et, sans s'inquiter de ses propos impertinents, il continuera l'exercice de ses tra-vaux. Et cependant, il y a des hommes qui, n'osant blmer chez un ouvrier mortel les instruments qu'ils ne connaissent pas, se rsolvent les juger ncessaires et prpars pour un usage d-termin, mais qui, dans ce monde o tout nous dit que c'est Dieu qui en est le crateur et l'administrateur, sont assez insenss pour oser reprendre bien des choses dont ils ne con-naissent pas l'usage, et pour vouloir paratre savoir ce qui leur chapp