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    09-Mar-2018

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    Le singe et la sirne Ou de lobissance lre du reality show

    I. Prsentation ; II. Texte : Le singe et la sirne ; III. Annexe : Le spectacle de lobissance, toute une histoire ; Note biobibliographique.

    Prsentation Il sagit dun apologue, dune fable philosophique narrant la catastrophe mentale de lhomme contemporain, compltement plong dans lunivers mdiatique : de la tl internet et aux rseaux sociaux, quarrive-t-il lorsque la ralit ne se distingue plus de son spectacle ? Bien au-del de la tlralit comme format tlvis parmi dautres, le spectacle de la ralit (reality show) dfinit une nouvelle condition de ltre au monde. Nos manires de percevoir les choses, de penser et dagir sont radicalement changes. Prenons les photos publies sur facebook ou twitter : la ralit de notre vie quotidienne ne se manifeste que par sa mdiatisation spectaculaire (le logo dinstagram ou de retrica, parfois accompagn de la date, le lieu et la mto du moment o la photo a t prise), tandis que le spectacle nest que la prsentation de la ralit elle-mme, aussi banale ou triviale quelle soit (des pieds allongs sur une plage, des spaghettis dans une assiette, le visage des nos enfants). Cette hybridation parfaite de la ralit et de la fiction risque destomper toutes les oppositions sur lesquelles notre manire de penser tait fonde: le vrai et le faux, le bien et le mal, le juste et linjuste, le public et le priv. En particulier, on pourrait se demander si, ces conditions, lopposition entre obir et dsobir soit encore oprationnelle, et par consquent si le choix entre ces deux options soit encore possible et puisse avoir encore du sens ? Cest la question pose dans ce texte, dont une adaptation a t ralise pour la performance-spectacle intitule Nage, nage petit poisson, Ds/obir lpoque de la tlralit, pour le Festival des Liberts, Thtre National de Bruxelles, le 18 octobre 2014. Un homme travers et transport pas des flux de toutes sortes sinterroge dabord sur ce qui se passe avant de partir la recherche dune issue : ralit ou dlire ? Une catastrophe semble avoir englouti le monde. Enferms dans des vaisseaux sous-marins, les survivants errent dans un dsert deau, tiraills entre la nostalgie du monde perdu et lutopie dune le merge. Le Capitaine rflchit : la ralit ne se distingue plus de son spectacle et locan dans lequel on nage nest que le produit de cette confusion. En fouillant dans ses archives, il tombe sur une scne trange : la rencontre dAllen Funt, pionnier de la Reality TV et inventeur de Candid Camera, avec Stanley Milgram, auteur dune clbre exprience scientifique sur lobissance. Pendant quil cherche comprendre, limage dune crature hybride hante ses rves : de ces rencontres natra peut-tre la possibilit dun autre monde.

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    Le singe et la sirne Ou de lobissance lre du reality show

    I

    Dlire la recherche dune issue

    Il y a quelquun ? Eh ! L bas ! Est-ce quil y a quelquun ? Bon, il faut que je mhabitue ce silence. Et pourtant jentends bien cette voix : Il y a quelquun ? Est-ce quil y a quelquun ? . a veut quand mme dire quelque chose. Personne nest l pour mentendre, peut-tre, en fait jen suis pas compltement sr Pourtant jentends bien ma voix et a veut dire, oui !, a veut dire que moi , je suis l ! (Fait des gargarismes bizarres, comme les exercices vocaux des comdiens, mais grotesques et qui parfois ressemblent des cris danimaux) Ah, a fait du bien ! Oui, cest a, cest important de savoir quon est l, nest-ce pas ? Oui, tas raison : cest tout fait important, coute, je te le dis, franchement, cest essentiel ! Oui, oui, tas raison : car l tout est devenu flou, on avance, certes, mais je me demande si on ne va pas la drive ? Il faut absolument garder le cap. On na plus de points de repres, les sens sont troubls et ce qui ressemble une issue nest que faux-semblant : l par exemple, tout lheure, jai vu un rocher, mais aprs je me suis rendu compte que ctait lombre dun nuage flottant sur la surface de leau. Cest a, on na plus confiance en rien ! Tu dois suivre ta propre voix et cest tout. Cest essentiel. Oui mais l, tu vois, tout coup jai un doute, pardon, je vais revenir un petit peu en : Il y a quelquun ? Est-ce quil y a quelquun ? . Trs bien, tas entendu ta voix ; mais ensuite, quest-ce qui sest pass ? Jai rflchi un instant et jai dit : bon, comme jentends ma voix, a veut dire que moi je suis l ! Ctait une belle dcouverte, ttais content Oui, je suis super-content dtre l (Il rpte les tranges gargarismes) Voil. Voil, tout fait. Est-ce que a ressemble une voix humaine ? Ce sont des bruits fort tranges, a va sans dire. Il y a un doute en effet, il faut que je rflchisse. Tu sais, a minquite un peu, il marrive souvent de me demander si je suis rveill ou si je dors. Peut-tre que je suis en train de rver : je parle, je commande ma gorge de faire des exercices vocaux, jentends ces cris grotesques sortir de ma bouche, et je me demande si, en fait, je ne suis pas allong dans mon lit les yeux ferms. Je me le demande, donc je suis conscient. Eh bien non ! Les rves sont des formidables machines leurre. Tout fait, cest du cinma !

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    Oui, et les choses semblent souvent plus concrtes, plus intenses que la ralit elle-mme. Qui massure que je ne suis pas en train de rver au moment mme o je me pose ces questions ? Personne, il ny a que toi qui peux rsoudre lnigme. Essaye donc de te rveiller ! Oui, mais justement, parfois tu dcides de te rveiller, et tu ne fais rien dautre que de tenfoncer encore plus dans le rve. Cest comme si on essayait douvrir des portes dans leau : on croit sortir, dboucher quelque part, et en ralit on nage, en se laissant entraner par le courant toujours plus loin, toujours plus en profondeur. Cest un problme : que faire ? Ben, je rflchis, je continue me poser des questions, et si par hasard je suis endormi, tout en continuant rflchir, penser tt ou tard je vais bien finir par me rveiller. Car je pense , a, cest sr. Mais, tu vois, tout de suite je ne peux pas mempcher de me demander qui est ce je qui dit penser. Bonne question : quand on rve, le moi qui pense, est-il le mme que celui qui pense quand on est rveill ? En un sens oui, mais il y a quand mme une diffrence quon ne peut pas ngliger : a change la manire dtre l. Exactement ! Je parle, jentends ma voix, je la suis, en la suivant mes penses se dploient, donc je suis l, je suis bien l, mais je ne sais pas au juste comment je suis l. Oui, et a change tout. coute, je ne veux pas talarmer davantage, mais il faut envisager la possibilit quil y ait un dmon qui te trompe, ou bien que tu sois devenu fou. En effet, je sens quil y a quelque chose dtrange. Mon corps, je ne le perois plus de la mme manire Ce nest pas que je le sente comme sil tait fait dautre chose, je ne sais pas, de feu ou de verre. Non, ce nest pas a. Tas entendu ma voix ? Ces bruits monstrueux sortant parfois de ma gorge ? Cest une voix danimal ! Et mme mes silences sont monstrueux, les silences absurdes dune bte. Reste calme. Tu nas rien perdre et dans le dlire il pourrait y avoir une issue : qui peut le dire ? Et puis, je me souviens dun truc de Kafka, tu sais, le singe de la nouvelle intitule Rapport pour une acadmie. Il a t captur dans la Cte de lOr, puis enferm dans la soute du vapeur qui lemmne en Europe : il ne cherche pas la libert, illusion quil se refuse partager avec les hommes, et il se retient de fuir, en jugeant ce geste inutile, dsespr. Non, il cherche une simple issue . droite, gauche, o que ce ft (). Avancer, avancer ! Surtout ne pas rester sur place, les bras levs, coll contre une paroi de caisse . Et cest quoi cette issue ? Simple, cest quil va cesser dtre un singe . Il nest pas sduit par lide dimiter les hommes ; il le fait uniquement parce quil cherche une issue. Entre le jardin zoologique et le music-hall, pas de doutes : il choisit le music-hall ! Et jappris, messieurs. Ah ! comme on apprend quand il faut, comme on apprend quand on veut une issue ! on apprend sans gard pour rien ! On se surveille soi-mme du fouet ; on se dchire la moindre rsistance. Ma nature simienne schappait de moi grand train, elle filait la tte la premire en culbutant, si bien que mon premier professeur en devint lui-mme simiesque et dut bientt renoncer aux leons pour entrer dans un asile. Heureusement, il ne tarda pas en sortir. Ah ! Ah ! Ah ! Pas mal, pas mal !

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    Bon, essayons alors. Dabord, cest vrai, il y a des analogies : je ne suis pas enferm dans une cage, mais je suis quand mme emprisonn dans cette bulle technologique secoue par des courants de toutes sortes ; je suis seul, oui, a me rend triste, parfois je me fche, je maudis mon sort, en mme temps je dois avouer que a me donne un plaisir immense dtre travers, entrain par ces flux ocaniques. a secoue et a tourne ; a flotte, a coule, a pousse et a tourne : pourtant jai appris reconnatre certains flux qui peuvent maider dans mon voyage. Du moins, je lespre. En tout cas, a me soulage de penser que, quelque part, il y a des archivistes qui gardent les traces du pass, et des utopistes qui tracent les lignes du futur. Mme si parfois tout se mlange, comme dans un mixeur, et je narrive plus faire la distinction entre la nostalgie du monde perdu et lespoir dune terre promise. la fin je men sors avec des gros maux de tte. Mais tas peut-tre raison, dlirer cest la seule manire de sen sortir. Il faut endurer. Oui, Avancer, avancer !, comme dit le singe. Alors je pourrais commencer par dcrire ce que je vois autour de moi, sans doute un moment donn je vais le faire, mais je ne suis pas sr que a suffira. Je vais plutt essayer de raconter mes visions. Oui, cest a, Capitaine, raconte ! Par o vas-tu commencer ? Voyons Aprs le dluge moi .

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    II

    Catastrophe Dire oui, dire non

    Zut ! Je me suis cogn la tte Avec ces pannes dlectricit, a devient une fcheuse habitude. Je vais commencer me balader avec un casque. Ah ! Ah ! Tes drle, Capitaine. Et merde ! Cest quoi ce bordel aujourdhui ! Tout bouge, il vaut mieux sasseoir un instant. Voil. Comme a, cest mieux. Je sais, je sais : les temptes solaires, laugmentation de la temprature, les calottes polaires qui ont fondu, bla, bla, bla a fait des annes, que dis-je, a fait des sicles que je nentends que a. Marre dentendre des gens qui ne font que se plaindre, en pleurant sur leur sort. Vous avez survcus ? Eh bien, ramez maintenant ! Et puis, oui, moi je ne renonce pas un peu de confort : qui pourrait me le reprocher ? Sans brancher la clim, avec ces tempratures, on risque de bouillir comme des poissons. Des poissons oui Et puis, vous allez me dire : mais cest minable, cest goste. Eh bien, je men fous, je ne peux pas vivre sans ordinateur. Que me reste-t-il au fond ? Et puis, dites-moi, comment pourrais-je naviguer sans tre connect ? Donc franchement a me fait hyper-chier, toutes ces coupures dlectricit : cest comme si je devais choisir tout le temps entre lun et lautre : chaque fois que jallume la clim, voil, cest comme si je savais que la connexion allait tre coupe. Cest horrible ! Ce genre de chantage, non, je ne laccepte pas. Attends, comment lappelait-on autrefois ? Ah oui, une antinomie . Mais bon, justement, il ne faut pas se plaindre. a mtonne dj quon arrive flotter. On devrait tre noy depuis longtemps ; par contre, tout compte fait, on respire encore. Car, moi, je respire, a, cest sr. Mais le problme est toujours de savoir comment on respire Je me suis cart du sujet, o en tions-nous ? Ah oui, cest a, le dluge, la bulle la drive dans locan, lissue Jai rflchi, tu sais, sur ce truc du singe qui devient homme. Attends, je suis all chercher le passage : en ce qui me concerne , dit le singe, je nai jamais rclam ni ne rclame la libert. Avec la libert, () on se trompe trop souvent entre hommes. () Jai souvent vu, dans des music-halls, avant mon propre numro, des artistes travailler des trapzes volants. Ils slanaient, se balanaient, sautaient, volaient dans les bras lun de lautre, et lun des deux portait son compagnon par les cheveux avec les dents. Cela aussi, cest la libert humaine, pensais-je, cest le mouvement souverain. O drision de la sainte nature ! Nul btiment ne pourrait tenir sous le rire de la gent simienne en prsence de ce tableau . Voil lune des antinomies classiques : lhomme imagine btir sur sa propre volont le sublime difice de la culture, et il suffit du regard dun singe pour lui montrer qu la base il ny a aucune libert, car le monde est entirement rgl par les lois de la nature. Jai limpression quil se moque un peu de toi ce drle de singe. Oui, je naime pas trop quon se moque de moi. Ce matin, pendant que je rflchissais, je rflchis toujours, tu sais, je me suis retrouv face un miroir, et jai vu sa grimace hideuse se

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    coller sur mon visage comme un mouchoir mouill. Tu te rends compte ?! Brrr, brrr franchement, a ma donn des frissons. Ou peut-tre, il voulait te prvenir. Il te disait : Fais gaffe, mon cher ! Moi je suis un animal devenu homme, mais le contraire peut arriver aussi, savoir que tu sois un homme en train de devenir un animal ! . Je le trouve terriblement sage ce singe, cest suspect. Singe sage, sage singe, et si ctait lvolution du mme mot ? Bref. Mais coute, quelle est la vraie question, concentre-toi. Je vois o tu veux en venir : est-ce que cest la peur de ne pas tre libre qui me fait sentir si proche des animaux ? Un animal parmi les animaux ? Chez eux, tout semble dtermin, command par leur quipement biologique. En plus, il y a ce truc de la domestication, du dressage. a je ne supporte pas, cest honteux, autant pour les animaux que pour les hommes. Prends nimporte quel chien moyennement domestique, tu auras la caricature du bon esclave, lesclave heureux, tellement assujetti la voix du matre quil finit par la confondre avec ses propres aboiements. Beurk ! En mme temps, qui peut dire si tous ces animaux domestiques chiens, chevaux, perroquets ne font pas comme le singe ? Quils imitent les hommes pour trouver une issue ? Et puis je vois que les animaux, loccasion, peuvent se montrer beaucoup moins dociles que les hommes qui prtendent tre libres au plus haut degr. Malgr tout, il reste chez eux un fond dtranget, quelque chose dirrductible. Cette mouvante sauvagerie de la bte Daccord, mettons que les aiguilles de la montre aient commenc marcher reculons : de lHomo...

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