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Libert

Le systme du monde de Carlos CastanedaJean-Claude Dussault

Carlos CastanedaVolume 24, numro 4, juilletaot 1982URI : id.erudit.org/iderudit/30329acAller au sommaire du numro

diteur(s)Collectif Libert

ISSN 0024-2020 (imprim)1923-0915 (numrique)

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Citer cet articleDussault, J. (1982). Le systme du monde de Carlos Castaneda. Libert, 24(4), 5361.

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Tous droits rservs Collectif Libert, 1982

JEAN-CLAUDE DUSSAULT

Le systme du monde de Carlos Castaneda

This book is both ethnography and allegory.

Walter Goldschmidt

Le simple rcit d'un jeune ethnologue amricain du nom de Carlos Castaneda se rendant au Nouveau-Mexique, l't 1960, pour poursuivre des recherches sur les plantes hallucinognes allait tre l'origine de l'une des uvres les plus intrigantes des vingt dernires annes.

Dpos d'abord comme thse de matrise auprs de l'universit de l'Etat de Californie, le livre, The Teaching of Don Juan: a Yaqui Way of Knowledge, connut ds sa publication un norme succs et fut bientt suivi d'un deuxime, A Separate Reality, qui dclencha l'enthousiasme de toute une jeunesse la recherche de nouvelles voies spirituelles et une critique de plus en plus serre de la part des ethnolo-gues et des anthropologues (1). Au troisime rcit, Journey to Ixtlan, les grands journaux amricains tranchrent quant eux la question en lui accordant le traitement rserv aux uvres romanesques.

Dj cependant, Castaneda avait son public fer-vent, pour ne pas dire croyant, et ses livres se vendaient des millions d'exemplaires. L'auteur, de son ct, s'enveloppait d'une brume de mystre, ce qui amplifiait encore l'intrt particulier que suscitait son uvre.

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Du point de vue formel, il est indiffrent que l'uvre soit le rcit fidle des aventures vcues par Castaneda, qu'elle soit la formalisation imaginaire d'un mythe, ou qu'elle soit mi-chemin entre le vcu et l'imaginaire. Ce qui importe, c'est le sens qu'elle vhicule et l'influence qu'elle exerce sur le lecteur.

Trois facteurs ont principalement favoris cette influence: le caractre initiatique et oriental de la voie mise en scne dans les rcits successifs, le fait que l'auteur se prsente lui-mme comme un apprenti naf et hsitant auquel le lecteur peut facilement s'identifier et, finalement, l'habile expos, au cours des rcits, de mthodes de ralisation ou de pratiques visant produire des tats psychiques particuliers.

Le lecteur participe en quelque sorte au chemine-ment de Castaneda et s'accapare au fur et mesure ce qui lui convient. Au cours d'une enqute que j'ai t amen faire auprs de plusieurs lecteurs de Casta-neda, j'ai pu constater que chacun avait gard de sa lecture une pratique quelconque: une faon de mar-cher ou de se tenir les mains, une mthode de contrle des rves, une technique de mditation, etc.

Don Juan, le matre qui se prsente comme un homme de connaissance, est devenu par la mdiation des rcits de Castaneda qui lui donnent la parole, le matre en sagesse de toute une gnration, d'une sagesse que l'on pourrait qualifier de terrestre. Plus encore, cette sagesse est pouvoir; c'est une sorcellerie suprieure.

Le lecteur attentif est par ailleurs frapp par le grand nombre de recoupements possibles avec les traditions orientales, notamment l'hindouisme et le bouddhisme, qui s'imposent d'eux-mmes ds les premiers rcits.

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La voie du guerrier est trs proche de celle du bouddhisme zen et la fameuse technique du not-doing, qui permet d'exercer sans agir une action efficace sur le monde, correspond on ne peut mieux au wu-wei, le non-agir que le taosme a transmis au bouddhisme zen.

Quant la physiologie particulire que supposent les phnomnes qui marquent le cheminement initiati-que de Castaneda et qui est parfois expose de faon explicite par don Juan elle parat reproduire, sur plusieurs points, la physiologie du corps subtil dans l'hindouisme telle qu'elle se dgage de l'ensei-gnement du trait du Samkhya et de certains Upani-shads.

Dans l'uvre de Castaneda, le monde subtil est un monde lumineux o les relations entre les tres s'tablissent au moyen de fibres lumineuses. Le corps humain est ds lors peru comme un rseau de fibres lumineuses conscientes (a cluster of luminous fibres that have awareness, Tales of Power, p. 93). Dans cet univers subtil et lumineux, l'homme manifeste son double dont don Juan dit: The double is the awareness of our state as luminous beings (id., p. 57). De plus, ce double se forme dans le rve (The body tant one gets in dreaming, The Second Ring of Power, p. 199).

Or, dans l'hindouisme, le monde subtil corres-pond au deuxime tat de conscience qui a son sige dans l'tat de rve et qui est justement appel le lumineux (Taijasa). Le corps subtil de l'homme est constitu d'artres lumineuses (ndis) qui forment un rseau inextricable correspondant analogiquement aux ramifications du systme nerveux.

Il serait difficile de trouver des rapprochements

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plus explicites et ce n'est l qu'un cas parmi de nombreux autres.

Pour n'en citer qu'un autre exemple trs vident, la notion japonaise de centre vital de l'homme appel Hara, qui est essentielle dans toutes les pratiques du bouddhisme, tout particulirement Zen (Cf. Graf Karlfried von Durkheim, Hara, d. La Colombe, 1964), est trs clairement voque dans les rcits de Castaneda.

Don Juan parle plusieurs reprises, en effet, d'un noyau central de l'tre, sige de sa puissance, d'o partent ses fibres lumineuses, qui est situ au centre du ventre et qu'il dcrit ailleurs comme une ouverture invisible sous le nombril (A Separate Reali-ty, pp. 147, 197; Tales of Power, pp. 18, 81, 179, 235).

L'uvre de Castaneda se prsente nous comme un systme global de reprsentation du monde. On vient de voir qu'elle offre une nouvelle physiologie de l'homme qui permettra la mise en scne d'un mca-nisme d'initiation, c'est--dire d'accession de l'tre une nouvelle connaissance et de nouveaux pouvoirs.

Elle offre galement la description d'un univers o de nouvelles relations s'tablissent entre l'homme et les divers lments de la nature: cours d'eau, dsert, montagnes, plantes, animaux rels ou fantasmes, et le sol mme. Cet univers a deux faces, le Tonal, le monde apparent et la personne sociale, et le Nagual qui est le mystre et la puissance de la vie mme. Don Juan compare le premier une table charge d'arti-cles divers, alors que le second serait la force qui tient la table en place et l'immensit qui l'entoure.

Elle offre enfin une voie de connaissance du monde (a path of Knowledge) et une double techni-

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que pour y accder: Seeing, soit la perception par-del les illusions sensorielles, et Stopping the World, l'arrt de la pense discursive qui construit constamment l'univers mental que nous habitons et donc, notre perception mme.

Cette voie qui a du cur, propose par don Juan, produit chez celui qui la suit une sorte de transmutation, un passage au-del de l'individualit. Castaneda relate ce propos une exprience person-nelle au cours de laquelle il assistera, comme s'il avait t tranger l'action, l'clatement de son moi en mille pices, son tre, explique-t-il, se concentrant en un minuscule rsidu qu'il dcrit comme un foyer de conscience: It was the awareness itself (Tales of Power, p. 268).

Dans un ultime message Castaneda, don Juan lui dit: We are perceivers. We are awareness; we are no objects, we have no solidity. We are boundless (Id., p. 97).

Tel est YAtman hindou, totalit consciente et incommensurable, Conscience absolue qui se mani-feste en chacun comme une portion de conscience, comparable l'air qui est contenu dans un vase, qui n'est pas diffrent de l'air ambiant, mais apparat comme limit, particularis. Si l'on brise le vase, les limites disparaissent et l'air se retrouve fondu dans l'air ambiant, sans qu'il y ait eu la moindre transfor-mation de nature (cf. Katha Upanishad, II, 2, 10).

Pour dire les choses en clair, l'uvre de Casta-neda prsente de toute vidence une structure de type traditionnel avec ses voies et son systme symbolique, ses modes de connaissance et les moyens propres y atteindre, une pratique morale, ses manifestations magiques en des lieux privilgis, ses mdiateurs (ou

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allis), sa thorie sur la constitution de l'homme et du monde, l'hypothse d'un autre monde et enfin, une conception mtaphysique de la relation des tres particuliers un universel illimit.

Cependant, seule une perception globale de l'u-vre de Castaneda peut nous permettre d'en dgager une telle structure unitaire, car ses rcits ne suivent pas ncessairement une ligne continue, mais se che-vauchent constamment, chaque livre oprant une srie de retouches par rapport aux prcdents.

Quatre hypothses pourraient servir expliquer la cohrence fondamentale de cette structure, malgr le caractre inou des aventures dans lesquelles Casta-neda nous entrane: l'hypothse du reportage, celle de l'allgorie, celle de la rappropriation ou celle de la vision archtypale.

La plupart des lecteurs fervents d