Les plaisirs de mon أ¢ge LES PLAISIRS DE MON AGE roman أ‰DITIONS EDMOND NALIS @ 1967 Edmond Nalis/أ‰diteur

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  • LES PLAISIRS DE MON AGE

  • DU MÊME AUTEUR

    à la Librairie PLON : « LES GENS DE TIRELUNE » :

    SOPHIE MON CŒUR, roman. o (Grand Prix de l'Académie du Maine) LES FRÉGATES DE VENDÉMIAIRE, roman, oo LA FLEUR ET LE FUSIL, roman. ooo

    SURCOUF, roman.

    A paraître : LE TEMPS DES CERISES, roman. LA VIE AU SÉRIEUX, roman. « LES GENS DE TIRELUNE » : LES ENFANTS DE SEPTEMBRE, roman. oooo

  • F R A N Ç O I S E L I N A R È S

    LES PLAISIRS DE MON AGE

    roman

    ÉDITIONS EDMOND NALIS

  • @ 1967 Edmond Nalis/Éditeur - 5, rue du Helder - Paris-9

    Droits de reproduction et de traduction réservés

    pour tous pays y compris l'U.R.S.S.

  • 1

    Marc sortit du wagon-restaurant, s'arrêta pour allumer une cigarette et repartit en s'appuyant à la barre qui courait le long des vitres. Les quelques personnes qui encombraient le couloir s'effacèrent pour le laisser passer. Dans les soufflets, il croisa des gens qui riaient de leur manque d'équilibre.

    Il traversa plusieurs wagons de seconde classe où flottait une odeur de bière et de sandwichs. Quelques voyageurs entassés, genoux contre genoux, lisaient encore. La plupart d'entre eux dormait dans une intimité que Marc haïssait; quand il avait onze ou douze ans, pendant la guerre, il avait dû faire un certain nombre de trajets dans les trains surpeuplés de l'occupation et en conservait un sou- venir odieux.

    Il rentra dans son compartiment. L'employé des wagons-lits avait profité de son absence pour pré- parer la couchette. La lumière de la veilleuse tom- bait sur l'oreiller marqué aux initiales de la Compa- gnie. Marc retira sa chemise, se planta devant le

  • lavabo et se brossa les dents. La glace lui renvoyait l'image d'un homme de trente-cinq ans, les cheveux séparés par une raie au-dessus d'un visage où les rides d'expression commençaient à marquer la peau. Pour se donner l'air intellectuel qui convient à un romancier, Marc portait des lunettes à monture épaisse plus impressionnantes que ses yeux bleus où traînait un reste de jeunesse.

    Il trempa une serviette dans l'eau chaude, frotta la toison qui lui peluchait la poitrine et où brillait une médaille pendue à son cou. Puis il enfila son pyjama en bâillant, alluma une autre cigarette et, avant de s'allonger, attrapa dans sa valise une poignée de journaux. Entre les photos de Sylvie Vartan et d'une cover-girl découverte par un photo- graphe anglais, Match et Jours de France offraient les mêmes clichés tragiques d'un accident sur lequel Marc s'arrêta. Il regonfla son oreiller d'un coup de poing, écrasa sa cigarette presque entière dans le cendrier et se cala confortablement pour se replon- ger dans un récit qu'il connaissait par cœur.

    Il y avait un peu plus d'un mois maintenant que le beau Philippe Malaiseau s'était tué au volant de son coupé Fiat quelque part entre Manosque et Castellane; une des routes les plus touristiques et les plus escarpées de France. De la longue voiture grise et basse dont il était si orgueilleux, on n'avait retrouvé qu'un tas de ferraille et les gendarmes avaient préféré ne pas montrer ce qui restait de Malaiseau à sa famille.

    Match titrait au-dessus de la photo du ravin où l'on voyait l'épave coincée entre les buissons et les rochers : « Un des éditeurs les plus populaires de Paris se tue en Provence ». L'annonce même n'était pas exacte. Malaiseau ne dirigeait pas la maison

  • qui avait appartenu longtemps à sa famille. A la suite de revers de fortune, un de ses grands-pères s'en était laissé déposséder quelques années avant la guerre de 14. Des étrangers, après avoir mis de l'argent dans l'affaire, avaient fini par la racheter. Le père de Philippe se désintéressait complètement de la vieille et célèbre maison d'édition. Ce fut Philippe qui manifesta un jour le désir d'y rentrer. Des amis s'en mêlèrent. Michel Craon, le directeur général, avait trouvé amusant de redonner à la Librairie Malaiseau un directeur littéraire portant son nom.

    Philippe avait le sens du public, une bonne for- mation littéraire, des dons d'écrivain. Il créa une collection policière, puis une série de livres de poche. Plus une collection de romans d'aven- tures historiques qui charmait les braves dames et les cœurs romanesques. La maison, qui jus- qu'alors bouclait mal les deux bouts, s'était mise à gagner de l'argent. Peut-être allait-il un peu fort dans ses prévisions. Il aimait répéter qu'il faut donner aux gens plus qu'ils ne demandent et leur révéler des préférences qu'ils ne sont pas capables de formuler. Cela avait provoqué deux ou trois échecs retentissants pour des histoires de jaquettes et de romans paradoxaux. Mais, dans les couloirs de la maison, on se félicitait de cette preuve d'ori- ginalité. Malaiseau plaisait à ses employés. Et qui ne paie sa réussite de quelques entorses? On n'a rien sans rien, disait sentencieusement sa vieille secrétaire M Béranger, dont le chignon gris, les lunettes pendues à une chaîne de sûreté et les jupes de ratine, paraissaient inséparables de l'odeur de plomb, de papier et d'encre qui régnait dans la Librairie dès l'entrée.

  • Marc Lancelot était un des auteurs de la maison, spécialisé dans les problèmes de sociologie à travers les âges. Il avait écrit aussi un petit roman qui s'était bien vendu. Et à force de se plonger dans les études comparées des mœurs des bourgeois du XIV ou du XVI siècle, le goût de la biographie lui était venu pour personnaliser ses recherches. Malaiseau et Craon lui avaient publié un très remar- quable Duguesclin, Connestable de France dont les journaux avaient dit qu'il était aussi passionnant qu'un roman. Formule enviable, si l'on pense au nombre de romans dont la critique ne laisse pas plumes sur plumes.

    Marc n'était pas encore habitué à l'idée qu'il ne verrait plus passer dans les couloirs la haute silhouette de Malaiseau, sa belle tête intelligente qui se dégarnissait entre les tempes mais dont la séduction était comme déployée par la maturité, avec quelques griffes aux points vulnérables et l'extraordinaire chaleur, l'autorité de ses célèbres yeux bruns. Marc aurait pu décrire minutieusement les gestes et les attitudes de son directeur littéraire. En particulier cette façon de téléphoner en mar- chant autour de son bureau, tandis que de sa main libre il indiquait aux visiteurs de se servir de ses cigarettes et de son briquet.

    Et pendant qu'il téléphonait, ses mimiques pour indiquer qu'il avait au bout du fil, André Maurois, Auguste Le Breton, ou plus simplement un casse- pied !

    Marc et Philippe Malaiseau n'étaient pas liés d'amitié. Mais cela aurait pu venir. Chaque année, Marc assistait aux cocktails de presse offerts par la Librairie Malaiseau et à deux cocktails, beaucoup plus amusants, que Philippe donnait chez lui. Marc

  • se souvenait d'avoir trouvé Marianne Malaiseau parfaitement ajustée à l'idée qu'il se faisait d'elle à travers son mari. Comme s'il était naturel que les gens ne s'écartent pas d'un certain prototype. Marc avait tout de même été surpris lorsque Michel Craon l'avait convoqué pour lui demander d'un air sou- cieux s'il accepterait, dans les conditions qui lui plairaient bien sûr, d'achever le livre interrompu par la mort dramatique de Philippe.

    — Mais... écoutez... d'abord, j'ignore totalement de quoi il s'agit.

    — Cher ami, c'est un Louis XI. Vous nous avez donné des articles pertinents sur la société de cette époque. « Le Roi aux médailles », cela ne vous tente pas? Un personnage fascinant, méconnu, un grand prince encore détesté de nos jours...

    — Il faut une documentation... je n'ai absolument pas le temps. J'ai un autre ouvrage en route.

    — La documentation a été minutieusement faite. Et Philippe avait écrit plus de la moitié du livre.

    Marc était conscient d'être un homme très diffé- rent de Malaiseau. Lui avait un style bref, concis, un vigoureux esprit de synthèse. Philippe écrivait avec moelleux de belles phrases rondes, caressantes et lustrées.

    — Ça va ressembler à un chandail tricoté avec deux laines d'un ton voisin. Moche comme tout.

    — Je ne suis pas de votre avis, dit Craon. Vous êtes un garçon astucieux. Vous allégerez la pre- mière partie, vous assouplirez votre ton. On ne verra pas les fondus.

    Marc ne discutait jamais longtemps ce qu'il se sentait disposé à accepter. Il avait bouclé sa valise, retenu un wagon-lit pour les Arcs. Sa petite amie de la saison était justement en vacances. Deux jours

  • avant, il pensait visiter l'Écosse au mois d'août. Ce serait pour l'été prochain...

    Marc replia Match et parcourut Jours de France jusqu'aux pages qui relataient l'accident. C'étaient déjà de vieux numéros. Il était fasciné par ces photos criantes de vérité. Malaiseau debout, un pied en avant, sautant littéralement hors de la page avec son grand rire, son front dégarni, ses pattes de che- veux descendant sur les joues, ses vestes de tweed fatiguées à la hauteur des poches...

    Et puis la carcasse éventrée, raplatie du coupé; cercueil gris métallisé d'où le corps de Malaiseau avait disparu, heureusement. Enfin, sur la troisième page, deux silhouettes dans des voiles noirs : sa femme et sa mère au milieu d'une foule.

    Marc lança les journaux sur le tapis, baiss