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    15-Sep-2018

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  • Priode 1 : visages de la folie dans les romans du XVIIIme sicle au XXme sicle

    LA 1 : Balzac, Adieu ( 1830)

    Fuyant la Russie lors de la retraite de l'arme napolonienne en 1812, la comtesse Stphanie de Vandires a dit adieu pour jamais au colonel Philippe de Sucy. Spare de son amant, isole, soumis la brutalit decertains soldats, elle perd raison. Sept ans plus tard, lors d'une chasse avec son ami le marquis d'Albon, Philippeaperoit dans une proprit, les Bons-Hommes, celle qu'il croyait morte ; elle est soigne par son oncle, ledocteur Fanjat. Le colonel espre, par sa prsence, contribuer la gurison de Stphanie.

    Tout coup un jeune chevreau accourut en trois bonds vers le banc, flaira Stphanie, que ce bruitrveilla ; elle se mit lgrement sur ses pieds, sans que ce mouvement effrayt le capricieux animal ; mais quandelle eut aperu Philippe, elle se sauva, suivie de son compagnon quadrupre, jusqu' une haie de sureaux ; puis,elle jeta ce petit cri d'oiseau effarouch que dj le colonel avait entendu prs de la grille o la comtesse taitapparue monsieur d'Albon pour la premire fois. Enfin, elle grimpa sur un faux bnier, se nicha dans la houppeverte de cet arbre, et se mit regarder l'tranger avec l'attention du plus curieux de tous les rossignols de la fort.

    Adieu, adieu, adieu ! Dit-elle sans que l'me communiqut une seule inflexion sensible ce mot.

    C'tait l'impassibilit de l'oiseau sifflant son air.

    Elle ne me reconnat pas, s'cria le colonel au dsespoir. Stphanie ! C'est Philippe, ton Philippe, Philippe.

    Et le pauvre militaire s'avana vers l'bnier ; mais quand il fut trois pas de l'arbre, la comtesse leregarda, comme pour le dfier, quoiqu'une sorte d'expression craintive passt dans son il ; puis, d'un seul bond,elle se sauva de l'bnier sur un acacia, et, de l, sur un sapin du Nord, o elle se balana de branche en brancheavec une lgret inoue.

    Ne la poursuivez pas, dit monsieur Fanjat au colonel. Vous mettriez entre elle et vous une aversion quipourrait devenir insurmontable ; je vous aiderai vous en faire connatre et l'apprivoiser. Venez sur cebanc. Si vous ne faites point attention cette pauvre folle, alors vous ne tarderez pas la voir s'approcherinsensiblement pour vous examiner.

    Elle ! Ne pas me reconnatre, et me fuir, rpta le colonel en s'asseyant le dos contre un arbre dont lefeuillage ombrageait un banc rustique ; et sa tte se pencha sur sa poitrine. Le docteur garda le silence.Bientt la comtesse descendit doucement du haut de son sapin, en voltigeant comme un feu follet, en selaissant aller parfois aux ondulations que le vent imprimait aux arbres. Elle s'arrtait chaque branchepour pier l'tranger ; mais, en le voyant immobile, elle finit par sauter sur l'herbe, se mit debout, et vint lui d'un pas lent, travers la prairie.

    Quand elle se fut pose contre un arbre qui se trouvait dix pieds environ du banc, monsieur Fanjat dit voix basse au colonel :

    Prenez adroitement, dans ma poche droite, quelques morceaux de sucre, et montrez-les-lui, elle viendra ;je renoncerai volontiers, en votre faveur, au plaisir de lui donner des friandises. A l'aide du sucre, qu'elleaime avec passion, vous l'habituerez s'approcher de vous et vous reconnatre.

    Quand elle tait femme, rpondit tristement Philippe, elle n'avait aucun got pour les gots sucrs.

    Lorsque le colonel agita vers Stphanie le morceau de sucre qu'il tenait entre le pouce et l'index de lamain droite, elle poussa de nouveau son cri sauvage, et s'lana vivement sur Philippe ; puis elle s'arrta,combattue par la peur instinctive qu'il lui causait ; elle regardait le sucre et dtournait la tte alternativement,comme ces malheureux chiens qui leurs matres dfendent de toucher un mets avant qu'on ait dit une desdernires lettres de l'alphabet qu'on rcit lentement. Enfin la passion bestiale triompha de la peur ; Stphanie seprcipita sur Philippe, avana timidement sa jolie main brune pour saisir sa proie, toucha les doigts de son amant,attrapa le sucre et disparut dans un bouquet de bois.

  • LA 2 : Hugo, les Misrables ( 1862) deuxime partie, chapitre XIII

    Le narrateur voque longuement, au dbut de la seconde partie du roman, un vnementhistorique : la bataille de Waterloo le 8 juin 1815.L'arme franaise emmene par Napolon futvaincue par l'arme allie commande par Wellington, compose principalement de Britanniqueset de Hollandais et par l'arme prussienne dirige par le gnral Blucher.

    La victoire s'acheva sur l'assassinat des vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire : levieux Blucher se dshonora. Cette frocit mit le comble au dsastre. La droute dsespre traversa Genappe, traversa lesQuatre-Bras, traversa Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne s'arrtaqu' la frontire. Hlas ! Et qui donc fuyait de la sorte ? La grande arme.

    Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute bravoure qui ait jamais tonnl'histoire, est-ce que cela est sans cause ? Non. L'ombre d'une droite1 norme se projette surWaterloo. C'est la journe du destin. La force au-dessus de l 'homme a donn ce jour-l. De l le plipouvant des ttes ; de l toutes ces grandes mes, rendant leur pe. Ceux qui avaient vaincul'Europe sont tombs terrasss, n'ayant plus rien dire ni faire, sentant dans l'ombre une prsenceterrible. Hoc erat in fatis2. Ce jour-l, la perspective du genre humain a chang. Waterloo, c'est legond du dix-neuvime sicle. La disparition du grand homme tait ncessaire l'avnement dugrand sicle. Quelqu'un qui on ne rplique pas s'en est charg. La panique des hros s'explique.Dans la bataille de Waterloo, il y a plus de nuage, il y a du mtore. Dieu a pass.

    A la nuit tombante, dans un champ prs de Genappe, Bernard et Bertrand saisirent par un pan de saredingote et arrtrent un homme hagard, pensif, sinistre, qui, entran jusque-l par le courant dela droute, venait de mettre pied terre, avait pass sous son bras la bride de son cheval, et, l'oeilgar, s'en retournait seul vers Waterloo. C'tait Napolon essayant encore d'aller en avant,immense somnambule de ce rve croul.

    1 Droite : main divine 2 Locution latine signifiant cela tait formul par les Dieux autrement dit c'tait fatal

  • LA 3 : Franois Mauriac, Thrse Desqueyroux ( 1927)

    Thrse a tent d'empoisonner son mari, Bernard Desqueyroux, grand bourgeois du Bordelais. Elleest innocente lors d'un procs arrang, afin d'viter un scandale, et rejoint son mari. Celui-cisignifie qu'elle devra se conformer aux dcisions arrtes en famille : elle demeurera dans sachambre et ne verra plus son enfant.

    En ces jours les plus courts de l'anne, la plus paisse unifie le temps, confond les heures ;un crpuscule rejoint l'autre dans le silence immuable. Mais Thrse tait sans dsir de sommeil etses songes en devenaient plus prcis ; avec mthode, elle cherchait, dans son pass, des visagesoublis, des bouches qu'elle avait chries de loin, des corps indistincts que des rencontres fortuites,des hasards nocturnes avaient rapprochs de son corps innocent. Elle composait son bonheur, elleinventait une joie, elle crait de toutes pices un impossible amour.

    Elle ne quitte plus son lit, elle laisse son confit et son pain disait, quelque temps de l,Balionte Balion. Mais je te jure qu'elle vide bien toute sa bouteille. Autant qu'on lui en donnerait, cette garce, autant qu'elle en boirait. Et aprs a, elle brle les draps avec sa cigarette. Elle finirapar nous mettre le feu. Elle fume tant qu'elle a ses doigts et ses ongles jaunes, comme si elle lesavait tremps dans de l'arnica : si ce n'est pas malheureux ! Des draps qui ont t tisss sur laproprit Attends un peu que je te les change souvent !

    Elle disait encore qu'elle ne refusait pas de balayer la chambre ni de faire le lit. Mais c'taitcette feignantasse qui ne voulait pas sortir des draps. Et ce n'tait pas la peine que Balionte, avec sesjambes enfles, montt des brocs d'eau chaude : elle les retrouvait le soir, la porte de la chambreo elle les avait poss le matin.

    La pense de Thrse se dtachait du corps inconnu qu'elle avait suscit pour sa joie, elle selassait de son bonheur, prouvait la satit de l'imaginaire plaisir inventait une autre vasion. Ons'agenouillait autour de son grabat. Un enfant d'Argelouse ( un de ceux qui fuyaient son approche)tait apport mourant dans la chambre de Thrse ; elle posait sur lui sa main toute jaunie denoctine, et il se relevait guri. Elle inventait d'autres rves plus humbles : elle arrangeait une maisonau bord de la mer, voyait en esprit le jardin, la terrasse, disposait les pices, choisissait un unchaque meuble, cherchait la place pour ceux qu'il possdait Saint-Clair, se disputait avec elle-mme pour le choix des toffes. Puis le dcor se dfaisait, devenait moins prcis, et il ne restaitqu'une charmille, un banc devant la mer. Thrse, assise, reposait sa tte contre une paule, se levait l'appel de la cloche pour un repas, entrait dans la charmille noire et quelqu'un marchait ses ctsqui soudain l'entourait des deux bras, l'attirait. Un baiser, songe-t-elle, doit arrter le temps ; elleimagine qu'il existe dans l'amour des secondes infinies. Elle l'imagine ; elle ne le saura jamais. Ellevoit la maison blanche encore, le puits ; une pompe grince ; des hliotropes arross parfument lacour ; le dner sera un repos avant ce bonheur du soir et de la nuit qu'il doit tre impossible deregarder en face, tant il dpasse la puissance du cur : ainsi l'amour dont Thrse a t plus sevrqu'aucune crature, elle en est possde, pntre. A peine entend-elle les criailleries de Balionte.Que crie la vieille ? Que M. Bernard rentrera du Midi, un jour ou l'autre, sans avertir : et que dira-t-il quand il verra cette chambre ? Un vrai parc cochons ! Il faut que Madame se