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Equus Troianus. Les déformations politiques du mythe dans les mondes grec et romain Anna Sadurska (Warszawa) Pour mettre au clair les déformations dun sujet mythologique il faut tout dabord présenter sa forme originaire. Dans le cas considéré la première version est probablement celle de lOdyssée (Od. IV 265-289; VIII 492- 515; 523-532). Il parait que le mythe a été conçu par Homère pour créer un trait dunion entre ses deux poèmes. La version homérique est courte: un cheval immense a été construit (non sculpté!) en bois par larchitecte Epeios à laide de la déesse Athéna. Laction militaire des Grecs était dirigée par Ulysse qui a choisi les plus braves guerriers pour les cacher dans le ventre du cheval. Homère en enumère cinq: Menelaos, Diomedes, Antikles et Néoptolemos avec Ulysse comme chef. Les autres restent dans lanonymat. Les Troyens entraînent le cheval avec son fardeau dans la ville éclate une discussion. Les uns proposent de détruire le monstre, les autres de le percer dune lance, la troisième proposition, de loffrir à Athéna emporte sur les deux précédentes. Les Grecs enfermés dans leur cachette évitent le danger dêtre découverts par Hélène et, la nuit tombée, ils sortent pour brûler la ville et tuer ses habitants. Lhistoire évidemment trop laconique pour satisfaire le public a été complétée par les épigones, Leschès et Arktinos (Lesches, Uias Parva - Arktinos, Iliou Persis, apud Proklos, Chrestomatia, M. Davies, Epicorum Gratcorum Fragmenta, frg 2 et Apollodoros, Epitome 5,14-21, ibidem, frg 10). Ils ont développé le rôle de trois personnages: de Sinon, qui la nuit ap pelle la flotte grecque de Tenedos, de Cassandre, qui proteste en vain contre lintroduction du cheval à Troie et de Laocoon qui soutient Cassandre, mais il est tué par les serpents avec un de ses fils. Le résultat final ne différait pas du récit homérique. Les écrivains grecs plus récents, lyriques et tragiques nont pas aban donné le cycle troyen,1 mais sa renaissance véritable commence à Athènes au temps de la guerre de Péloponnèse. Sophocle a présenté deux pièces. Si non et Laocoon. Euripide a donné en 425 Hécube, en 415 Les Troyennes et trois années plus tard Hélène, sans parler dAndromaque écrite en 419, mais non jouée à Athènes. La guerre de Troie était en vogue malgré la différence Originalveröffentlichung in: Schmidt, Ernst Günther (Hrsg.), Griechenland und Rom. Vergleichende Untersuchungen zu Entwicklungstendenzen und -höhepunkten der antiken Geschichte, Kunst und Literatur, Tbilissi ; Erlangen ; Jena 1996, S. 292-296

Equus Troianus. Les déformations politiques du mythe … · Les écrivains grecs plus récents, lyriques et tragiques n’ont pas aban ... profonde entre elle et celle contre Sparte

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  • Equus Troianus. Les dformations politiques du mythe dans les mondes grec et romain

    Anna Sadurska (Warszawa)

    Pour mettre au clair les dformations dun sujet mythologique il faut tout dabord prsenter sa forme originaire. Dans le cas considr la premire version est probablement celle de lOdysse (Od. IV 265-289; VIII 492- 515; 523-532). Il parait que le mythe a t conu par Homre pour crer un trait dunion entre ses deux pomes. La version homrique est courte: un cheval immense a t construit (non sculpt!) en bois par larchitecte Epeios laide de la desse Athna. Laction militaire des Grecs tait dirige par Ulysse qui a choisi les plus braves guerriers pour les cacher dans le ventre du cheval. Homre en enumre cinq: Menelaos, Diomedes, Antikles et Noptolemos avec Ulysse comme chef. Les autres restent dans lanonymat. Les Troyens entranent le cheval avec son fardeau dans la ville o clate une discussion. Les uns proposent de dtruire le monstre, les autres de le percer dune lance, la troisime proposition, de loffrir Athna emporte sur les deux prcdentes. Les Grecs enferms dans leur cachette vitent le danger dtre dcouverts par Hlne et, la nuit tombe, ils sortent pour brler la ville et tuer ses habitants.

    Lhistoire videmment trop laconique pour satisfaire le public a t complte par les pigones, Leschs et Arktinos (Lesches, Uias Parva - Arktinos, Iliou Persis, apud Proklos, Chrestomatia, M. Davies, Epicorum Gratcorum Fragmenta, frg 2 et Apollodoros, Epitome 5,14-21, ibidem, frg 10). Ils ont dvelopp le rle de trois personnages: de Sinon, qui la nuit appelle la flotte grecque de Tenedos, de Cassandre, qui proteste en vain contre lintroduction du cheval Troie et de Laocoon qui soutient Cassandre, mais il est tu par les serpents avec un de ses fils. Le rsultat final ne diffrait pas du rcit homrique.

    Les crivains grecs plus rcents, lyriques et tragiques nont pas abandonn le cycle troyen,1 mais sa renaissance vritable commence Athnes au temps de la guerre de Ploponnse. Sophocle a prsent deux pices. Sinon et Laocoon. Euripide a donn en 425 Hcube, en 415 Les Troyennes et trois annes plus tard Hlne, sans parler dAndromaque crite en 419, mais non joue Athnes. La guerre de Troie tait en vogue malgr la diffrence

    Originalverffentlichung in: Schmidt, Ernst Gnther (Hrsg.), Griechenland und Rom. Vergleichende Untersuchungen zu Entwicklungstendenzen und -hhepunkten der antiken Geschichte, Kunst und Literatur, Tbilissi ; Erlangen ; Jena 1996, S. 292-296

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    profonde entre elle et celle contre Sparte. Les dirigeants athniens taient sans aucun doute conscients quils ne dfendaient pas leur pays contre les barbares. Ils espraient pourtant amliorer le moral des citoyens en rappelant une victoire grecque efficace et clbre. Le mythe du cheval troyen devait mon avis sa popularit non seulement aux crivains, mais aussi aux artistes contemporains. Linfluence des objets et des monuments dart tait dautant plus importante quon les exposait dans des lieux publics accessibles toute la population. Passant sous silence le tableau polygnoten Delphes de la premire moiti du Ve sicle considrons plus attentivement deux statues en bronze riges Athnes et Delphes.2 La premire tait situe sur lAcropole, en face de lAthena Promachos et sans aucun doute cette place tait soigneusement choisie. Epeios, on sen souvient, tait aid par la desse et on la prsentait parfois fabriquant le cheval de ses propres mains. Les liens entre le cheval - porteur de la victoire et de la patronne divine de la ville taient dignes dtre mis en relief, contribuant non seulement la gloire de la desse, mais aussi dAthnes et de ses habitants. Le cheval troyen de lAcropole tait reprsent deux fois et demi plus grand que nature, 5m de hauteur env., sans aucun doute pour deux raisons. Premirement pour suivre lide dun monstre gant rpandue dans la posie, deuximement, et ctait probablement la cause principale, pour crer un pendant proportionnel la statue colossale dAthna qui comptait env. 8 mtres de hauteur. Les noms des quatre guerriers qui se penchaient en dehors des fentres mnages dans le flanc du cheval sont de premire importance pour mon raisonnement. Les hros numrs ce propos par Homre ont t remplacs Athnes par des Athniens. Une inscription mentionnait Teu- kros, Menestheus et les deux fils de Thse (qui s'appelaient Akamas et Demophon). Menestheus et Thse taient comme on sait les rois athniens et on sefforait de faire un Athnien galement de Teukros (Apollodoros III 12, l).4 Le cheval de lAcropole tait excut par Strongylion sur commande dun Chairedemos fils dEuangelos, du dme athnien de Koil. Cest lui sans doute qui a conu lide de placer dans le cheval ses compatriotes.

    La date de la statue tait jusqu prsent calcule daprs les paroles dAristophane dans sa pice Aves (v. 1128-1130) joue en 414.5 A mon avis la valeur chronologique de cette source est problmatique puisque lauteur pensait plutt au cheval troyen comme tel, dcrit par Homre. On dispose cependant dune autre source, beaucoup plus convaincante. Euripide dans sa pice Troyennes (v. 520) appelle le cheval chrysophalaros, c. d. portant un harnais dor. Cette epithte na pu tre formule sous

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    linfluence dune construction en bois. Les dorures, au contraire, sont propres aux bronzes. Euripide en crivant sa pice reprsente en 415 avant n. . a d avoir sous les yeux la statue brillante en bronze de lAcropole. Il rsulte de l que la statue tait excute avant cette date.

    Un peu plus tard un sculpteur dArgos, Antiphanes, a ralis un monument semblable destin au sanctuaire delphique. Il avait t command par les citoyens dArgos, sur le butin pris Sparte, en 414 avant n. . (Pausanias X 9,6). Les raisons politiques de cette offrande se laissent dchiffrer facilement. La ville dArgos cherchait la protection dApollon contre Sparte et sperait remporter une victoire semblable celle des Grecs sur les Troyens. La forme de ce deuxime cheval nest pas connue, mais probablement il ressemblait au premier. Antiphanes, contrairement Strongylion a pu conserver les noms homriques des guerriers se penchant en dehors. Diomde, le roi dArgos, tait lanctre des donateurs et Neoptolme, mort Delphes, avait dans le sanctuaire dApollon son propre culte.6

    Le cheval avec les guerriers qui sortent de leur cachette tait un motif frquent dans les arts mineurs depuis la moiti du VIIe sicle avant n. . jusqu la fin de lart grec. Evidemment le sujet jouissait en Grce dune grande popularit.7

    Les potes latins du temps de la Rpublique se servaient probablement de la version grecque pique du mythe. Le premier qui la transforma pour des raisons politiques fut Virgile. Le pote, comme on sait, a crit son pome sur commande dAuguste, descendant prtendu dEne et il sefforait dexpliquer la conduite des Troyens qui nont pas dfendu leur ville. Dans ce but le pote a mis en relief dune part leur pit et de lautre la lchet des Grecs, leur ruse et leurs mensonges (Verg., Aen. II 15-53; 150- 198; VI 515 s.). Dans la discussion sur le destin du cheval parlent au nom des Troyens les nobles: Priam le roi, Laocoon le prtre et Cassandre la prtresse et la princesse royale, tandis que les Grecs sont reprsents par labominable Sinon. Le Laocoon du pome vergilien ne se borne pas aux paroles, mais il enfonce dans le flanc du monstre suspect sa lance. Le dieu la immdiatement puni dune faon encore plus cruelle que dans le pome homrique en le tuant avec ses deux fils. Une telle version du mythe, conue, ou au moins choisie par Virgile, qui a pu profiter de la tragdie de Sophocle s. I. t. Laocoon (perdue), fait comprendre la raction des Troyens qui nosaient pas obir aux conseils de leut prtre craignant la colre des dieux. Ils nont pas introduit le monstre suspect dans leur ville par la pit et non par une simple navet.

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    Virgile a probablement cr independemment le rcit sur Sinon et sa ruse, bien que le personnage fut introduit par Arktinos (cf. supra). Plusieurs dtails de ce rcit servaient justifier les Troyens, apparemment trop confiants. Sinon joue sur leur pit en mettant en relief le caractre sacr du cheval, offrande destine Athna. Les Troyens se sont trouvs ainsi dans une situation tragique. Ils nont pu dtruir le cheval sans risquer de pcher contre la desse. Au temps dAuguste, dvou comme il tait la religion une telle attitude ne suscitait pas de doutes.

    Dans lart romain nexistaient pas de ralisations monumentales du Cheval de Bois. Ce sujet - pour les Grecs symbole de la victoire - aux yeux des Romains xprimait la dfaite. Le motif figpre nanmoins dans les arts mineurs, dhabitude dans la scne au pied du rempart.8 Les artistes et les artisans aiment opposer Priam et Laocoon, richement habills, Sinon de prfrence dnud, les mains attaches sur le dos.9 Une telle image satisfaisait les descendants prtendus des Troyens. Les scnes du sac de la ville de Troie dans lart romain sont rares.10 Lemprise virgilienne sur le mythe tait trs forte. Dans les deux provinces orientales, en gypte et en Syrie, le sujet est mise en scne daprs lnide. Encore plus tonnante semble au premier coup doeil une scne pareille sur une frise du Gandhara, o le bas- relief fut excut par un indigne, en juger daprs le vtement de Cas- sandre." Peut-tre un manuscrit illustr a-t-il servi dexemple, et la frise probablement tait excute sur commande dun Romain.

    Ainsi le mythe dform en son temps par Virgile ad usum imperatoris a emport sur la version homrique. A cette dformation doit entre autres sa popularit Rome le sujet de la mort de Laocoon. Le prtre troyen avec ses paroles proverbiales: Quicquid id est timeo Danaos et dona ferentes au dbut de lEmpire est devenu un hros national.

    Remarquons la fin que les points de vue des deux grands potes nationaux divergeaient dune manire naturelle. Homre se plaisait chanter lhistoire des victoires grecques, Virgile dplorait la chute de la ville sacre. La faon de se servir du mythe dans les mondes grec et romain tait cependant la mme. On le remaniait ici et l au profit de la grande politique. Jai tch de retrouver ses traces dans les beaux arts et les' belles lettres de lAntiquit.

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    Anmerkungen

    1 Stsichore a crit deux pomes, Iliou Persis et Equus Ligneus connus travers les fragments trs menus, cf. D. Page, Supplementum Lyricis Graecis, Oxford 1974, pp. 24-41; idem, Poetae Melici Graeci, Oxford 1962, frg. 199: M. Davies, Poet Melicorum Graec. fragm., I, Oxford 1991, frg. S 105 et 199. Le mythe figure dans la tragdie dEschyle, Agamemnon, v. 821-828.

    2 Euripide a profit du mythe sur le Cheval de Troie dans: Troyennes, v. 9-14 et 511- 576; Hcube, v. 905-952. Pour la peinture de Polygnotc cf. A. Sadurska, Equus Troia- nus, L1MC 111 1, p. 815, n 21. Pour la statue dAthnes ibidem, p. 816, n 27, pour celle de Delphes loc. cit., n 28.

    3 Recherche approfondie sur cette question: N. Yalouris, Athna als Herrin der Pferde, Mus. Helv. 7, 1950, 65-67.

    4 Teukros tait Athnien daprs Apollodore III 12,1. Daprs les autres sources il tait le fils de Scamandre le Crtois et dune nymphe, cf. Strabo XIII 1,48; Servius ad Aen. 111 108.

    5 Yalouris, op. cit., 72 note 349.

    6 Plusieurs versions existent sur le sujet de son dcs; la version de sa mort rapide Delphes tait assez rpandue, cf. R. Graves, The Greek Myths, Harmondsworth 1955, chap. 169 h.

    7 Cf. Sadurska, op. cit. 815 s., n s 17-26.

    * Sadurska. op. cit. 814, n s 7-16.

    9 Sadurska, op. cit., pl. 591, fig. ad n 16.

    '"Sadurska, op. cit. 816, n s 31-36.

    11 La peinture trouve Hermoupolis en gypte se trouve au Muse gyptien du Caire, inv. 64611, cf. Sadurska, op. cit. 814, n 11; un bouclier en bois peint trouve Doura Europos en Syrie se trouv New Haven, Yale University, inv. 1935. 551, cf. Sadurska, op. cit. 814, n 12; pour le relief du Gandhara trouv Mardan, actuellement dans une collection prive en Grande Bretagne, ibidem, n 15.